Voyez le supplément, p. 570 sq
40 LES DÉBUTS DE LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE. de plus il ne veut pas d’une collaboration entre la construction théorique et l'expérience ; il veut que leurs tâches restent complètement distinctes, La physique théorique est entièrement distincte de la physique expérimentale dans sa méthode et dans sa marche. Rien de la théorie scientifique actuelle dans laquelle la théorie n’est en quelque façon qu’un épisode dans le processus expérimental. Remarquons qu’il y a à cette époque entre la théorie et l'expérience une répulsion réciproque : Schelling prend la science telle qu’elle est, etne prétend ni la régenter, ni la suppléer ; il superpose à une physique expérimentale sans théorie, une physique théorique sans expérience. L'imprégnation de l'expérience par la théorie, comme on la rencontre dans la méthode. devenue classique d’un Claude Bernard, nous semble actuellement une marque essentielle de l'esprit scientifique. Pourtant remarquons qu’il y a, dans la physique de notre temps, des retours et même des retours conscients au mode de penser de Schelling. La distinction de la physique formelle et de la physique expérimentale à quelque rapport (sauf l'emploi de l'outil mathématique) avec la distinction de Schelling ; et surtout c’est la même idée de la nécessité de se passer de l’expérience dans la physique pure!.
On conçoit donc que la méthode expérimentale, telle qu’il la conçoit, n'a pas plus pour but de supplanter la théorie par l’expérience que la physique théorique ne voulait l'inverse. Elle consiste essentiellement en une espèce d'analyse métaphysique de l'expérience destinée à retrouver dans le fait expérimental les éléments conceptuels dont se sert la physique spéculative. Il ne s’agit pas de les y découvrir comme on découvrirait dans un fait d’autres faits plus petits mais homogènes, comme par le procédé empirique, mais d’une interprétation dont les principes sont par ailleurs garantis a priorr?.
1. La différence c’est que Schelling pense encore manier des réalités. 2. P. 396 : Les phénomènes ne démontrent nullement la loi de dédoublement de la force qui, elle, est susceptible d’une déduction transcendentale.
Dans une première partie il fait voir l'unité des forces
: physiques, lumière, chaleur, électricité, magnétisme, et
dans une seconde l'identité de ces forces avec les forces organiques.
Ce n’est pas seulement la méthode, c’est la doctrine qui a changé depuis les « Idées »; deux points nouveaux la caractérisent : l'application universelle de la loi de polarité et l'explication par les fluides. Dans les /dées les forces qui manifestaient une polarité (électricité, magnétisme) lui paraïssaient une exception ; et c’est dans l’action chimique qu’il trouvait le type de l'action naturelle. Maintenant la loi de dédoublement par polarité est devenue la loi universelle de toutes les forces, et c’est par elle qu'il explique la diversité des manifestations de la nature.
Aucune force n'est absolument expansive, sans quoi elle se dissiperait. La lumière, la plus expansive de toutes, n’est donc qu’une matière très élastique, qui se répand dans l’espace, mais qui ne s’y dissipe pas parce que la force expansive y est déjà limitée par une force répulsive. C’est ce principe positif de la lumière, parfaitement positif et un, qui est l'âme universelle, la Force unique; mais en venant en quelque sorte se briser sur des principes négatifs qui la limitent, et, suivant leur force, la limitent diversement, elle produit toute la variété des phénomènes, comme une vague unique qui, brisée par des obstacles de forme différente, produit des tourbillons différents. L'hétérogénéité vient donc de l'opposition, comme les déterminations dans le moi de Fichte viennent de l'opposition de l’objet au sujet. Mais, comme toute force concrète a déjà deux éléments, un élément positif et un élément négatif, il s'ensuit que, par rapport à une autre, elle peut être affectée soit d’un signe positif, si l'élément négatif y est moindre qu’en celle-ci, soit d'un signe négatif dans le cas contraire!.
La lumière solaire est, par rapport à tous les corps
terrestres, de signe positif. Cette force, dont l’élasticité est telle qu’elle n’atteint jamais par elle-même son état d'équilibre, s'efforce de l’atteindre par son affinité pour le principe négatif de chaque planète qu’elle rencontre. Ce principe négatif sur la terre est l'oxygène (— 0) dont le produit d'équilibre avec la lumière (+ 0) forme l'air vital!. Par suite l’affinité d’un corps pour la lumière dépendra de sa teneur en oxygène; c'est ainsi que les corps oxydés sont les plus transparents, que Les couleurs (qui ne sont que de la lumière ternie, mélangée suivant des proportions différentes avec l’élément négatif) ont un indice de réfraction qui marque la répulsion des corps oxydés pour l'élément négatif (— 0) qu’elles contiennent.
La combustion consiste dans une oxydation quisuppose à la fois dégagement de chaleur, mise en liberté de lumière, et naissance d’un état d'équilibre entre l’oxygène (— 0) et Le corps combustible. Tous ces faits s’expliquent dès qu’on admet que le corps combustible, non oxydé, contient un principe qui à de l’affinité pour l’oxygène : Schelling revient, contre la chimie française, à la notion du phlogistique; car une affinité ne peut avoir lieu qu'entre un principe positif et négatif, toute affinité étant une tendance à rétablir l'équilibre rompu. Ici l'oxygène est l'élément positif qui s’équilibre avec le phlogistique. Mais ce nouvel équilibre nécessite la rupture de deux équilibres antérieurs : l'équilibre de l’oxygène et de la lumière, ce qui met de la lumière en liberté. L’échauffement s'explique d’une façon analogue : la chaleur est, comme la lumière, une matière très élastique où le principe positif domine. Ce calorique, épaissi et condensé à divers degrés par l’union avec l’élément négatif, forme la matière de tous les corps?; mais l'affinité de l'élément négatif avec l'oxygène a pour effet de libérer ou d’exciter l'élément positif du corps combustible. Cette chaleur intérieure repoussera la chaleur extérieure qui est de
NME ler , PAR IN Ge
même signe qu'elle et c’est en cette répulsion que consiste l’échauffement du corps. La capacité d’un corps à la chaleur n’est que le degré jusqu'où le calorique intérieur peut supporter la pression du calorique extérieur sans réagir sur lui : à partir de ce point la combustion rétablira l'équilibre en augmentant, par l’oxydation, là capacité calorique du corps.
Ce sont les rapports des propriétés électriques du corps avec leurs propriétés chimiques et caloriques qui permettent de relier l'électricité à la force fondamentale. Schelling considérant uniquement l'électricité obtenue par friction remarque, d’après les travaux de Pictet, qu’il y a une relation générale entre la facilité d’'échauffement d’un corps par friction, son affinité pour l'oxygène et la moindre conductibilité électrique. D’après cette relation la séparation en deux fluides, positif et négatif (+ E et — E), doit se concevoir à l’image de la combustion qui est séparation de la lumière (+ 0) et de l’oxygène (— O). La production des deux fluides électriques serait done due, comme la combustion, à une dissociation de l’air vital, produite par les affinités des corps pour l'oxygène ou pour la lumière. Seulement l’électrisation est comme une combustion incomplète et arrêtée à mi-chemin : ce qui constitue l'électricité positive est en effet un mélange de l'élément positif ou lumineux (+ 0) et de l'élément négatif, mais où l'élément positif prévaut; ce qu’on appelle l'électricité négative, c’est le mélange où l’élément négatif prévaut; le rapport des éléments est, dans chacune des électricités, l'inverse du rapport de l’autre : les deux électricités sont donc en équilibre l’une par l’autre et l’une avec l’autre. Cette théorie explique un grand nombre de faits, notamment toutes les propriétés des corps conducteurs et non conducteurs.
Enfin, sans insister davantage, disons que les relations découvertes entre le magnétisme d’une part, et d’autre
[AA LES DÉBUTS DE LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE. part l'électricité (l’électrisation de la tourmaline par un échauffement non uniforme), le milieu gazeux, la lumière, la chaleur, l’'amènent à faire rentrer cette force dans celles qui ont été précédemment découvertes!.
Tous les processus inorganiques s'expliquent donc par une rupture d'équilibre venant des attractions diverses ‘exercées par le principe positif, unique, transcendant pour ainsi dire ou supra-terrestre, sur les divers principes négatifs qui, jusqu'à cet ébranlement, sommeillaient. C’est donc un dédoublement originaire des principes qui explique toute activité?.
L'activité organique ne s'explique pas dans le fond d’une manière différente : vous ne trouvez la cause de la vie ni dans le corps organisé lui-même; qu'est-ce qui expliquerait en effet l'instabilité de l’être vivant, et pourquoi, comme tous les êtres sujets au processus chimique, ne reviendrait-il pas rapidement à l'équilibre? D'où viendrait la répétition rythmique des faits, le caractère favorable de tous les processus chimiques, cette espèce de contrainte qui ne choisit que ce qui est utile? La matière du corps n’explique done rien. Mais attribuer la vie à une cause uniquement extérieure (le fluide nerveux de Haller), c'est supposer le corps uniquement passif, ce qui est absurde. La théorie de l’excitabilité de Brown et de Haller suppose au contraire une cause agissant de l'extérieur et des réactions multiples, qui changent avec les conditions matérielles de l’action. Le système de Schelling est issu de la doctrine de Brown, avec cette différence cependant que Brown pensait pouvoir trouver dans le corps lui-même la cause relativement extérieure de l’excitabilité : mais, pour Schelling, toutes les matières corporelles sont sans exception des organes, et c’est à une cause tout à fait extérieure à l'organisme qu’il faut demander la raison de leur fonctionnement.
Avant de déterminer cette cause, Schelling peut montrer, après les applications déjà fort importantes de la chimie à la physiologie, que le circuit vital n’est que l'emploi des forces déjà étudiées pour maintenir le vivant dans un état d'équilibre instable : ceci par des sortes de rythmes compensateurs : ainsi dans la plante, la perte de l'oxygène par l'effet de la lumière est compensée par l’action de l'humidité; dans l’animal, le processus d’oxydation (respiration) est compensé par l'introduction de matière phlogistique (nutrition); la vie est une combustion continuelle dont les conditions sont sans cesse renouvelées!. C’est surtout chez Kielmeyer qu’il cite avec grande admiration? qu'il a trouvé cette espèce de loi d'équilibre des forces vitales, d’après laquelle tout accroissement dans une fonction est toujours compensé par diminution dans une autre fonction; ainsi on pourait définir chaque être vivant par un rapport entre les fonctions d’irritabilité et les fonctions de sensibilité, les unes croissant lorsque les autres décroissent.
Remarquons maintenant la grande différence entre l’être inorganique et l’être vivant : dans le premier, les processus dépendent nécessairement de la nature même des forces constitutives ; chez le second, il semble qu'une puissance supérieure aux forces joue librement avec elles et les infléchit de façon à maintenir la vie. Cette puissance universellement répandue, supérieure aux forces qui sont quelque chose de mort, agit partout où elle trouve des conditions favorables ; la vie est comme la réaction de la matière envers cette puissance, réaction qui se produit seulement dans les points privilégiés où les conditions voulues sont réalisées*.
Le but est atteint puisque Schelling pense être arrivé
2. P. 505. Les cours de Kielmeyer professés à Stuttgart avaient paru en 1793 sous le titre : über die Verhäülinisse der organischen Kraft.
3. P. 565-569 : Idées inspirées de la Critique du jugement et de Herder (Idées, trad. Quinet, 1834, tome I, p. 260-261) sur les pouvoirs organiques ayant leur origine à l'extérieur et sur le milieu universel.
n ave c elle É re et ses D c’est la tâche qu'il accomplira devant son auditoire d'Iéna. =