L'ŒUVRE D'ART ET LE GÉNIE
Elle ne peut donc se concevoir elle-même que par abstraction, par opposition ou réflexion. L'agent moral reste isolé dans une nature étrangère à lui'. Le philosophe sait, lui, que l’activité qui produitla représentation de la nature et l’activité morale sont identiques ; mais il doit chercher, c’est là son problème, à quelles conditions lemoi ainsi démembré prendra conscience de sa propre identité. Il ne s’agit pas cependant d’une conscience immédiate et directe de cette activité absolue et identique, qui est en elle-même, à cause de sa simplicité (la conscience impliquant toujours une opposition), l'éternel inconscient, caché par l’éclat même de sa lumière? : la condition de la conscience de cette unité est seulement que ces deux activités, séparées dans la nature et dans l’histoire, se combinent dans un produit commun. A la réflexion qui les a isolées doit succéder l'intuition qui les unit, elle les unit, disons-nous, parce que dans la contemplation intuitive le sujet se perd dans l’objet, et l’objet n’est posé que par cet acte même de contemplation.
Or cette harmonie du sujet et de l'objet doit apparaître autant dans l’objet, dans la nature, que dans le sujet, dans la conscience. Dans l’objet, elle apparaît sous la forme d’un produit organique, et dans la conscience sous forme d'œuvre d'art.
Le produit organique est l’union parfaite de la liberté et de la nécessité, non pas comme on pourrait le croire une exception au mécanisme par une finalité intelligente qui s’y serait introduite de l'extérieur, non plus un simple produit mécanique, mais une pénétration réciproque de mécanisme et de finalité®.
La nature présente donc dans l'organisme tous les caractères de l'intelligence; réciproquement l'intelligence
1. Aussi est-il arrivé pour expliquer l'accord à admettre une harmonie préalable : cf. p. 601 sur le concept de la religion et de la providence; p. 615.
présente dans l’œuvre d’art tous les caractères de É nature. L'œuvre d’art est produite à la fois consciemment et inconsciemment. Elle est d'abord consciente; le moi est conscient de l'acte par lequel il la produit, mais elle s'achève dans un produit inconscient. Mais comment sujet et objet peuvent-ils s'unir pour le moi? Ou bien il y a conscience de cette identité, mais la conscience suppose la séparation en sujet et objet; ou bien il n’y à pas de telle séparation, il y a identité; mais alors il n’y en a plus conscience. Dans les deux cas le problème n’est pas résolu.
L'œuvre d’art résout ce problème ; les forces libres et spirituelles qui produisent la moralité y collaborent avec les forces naturelles et inconscientes; l’activité de l'artiste, sa conception de l’œuvre sont d’abord pleinement conscientes; mais cette conception ne se traduit pas en œuvre d'art jusqu’à ce que l'artiste sente, dans une espèce de poussée intérieure, des forces inconscientes, impersonnelles, venues il ne sait d’où, qui sont pour lui une fatalité ou un don gracieux, s'unir à ses forces conscientes et s'achever comme d’elles-mêmes dans l'œuvre d’art. C’est le sentiment pénible d’une contradiction entre notre être conscient isolé de la nature et les forces naturelles qui nous sont étrangères, c’est ce sentiment qui produit la tendance à l’art; Le moi veut produire comme la nature et pourtant rester le moi. L'œuvre d’art qui concilie les deux forces en montre l'identité et donne par suite un sentiment de bonheur parfait, desatisfaction entière qui arrête le désir de toute autre production. Le génie, à la différence du talent, consiste dans cette parfaite union des forces conscientes et inconscientes?.
On voit assez que cette conclusion est fondée surtout
2. P. 616-619; p. 624. D'après K. Hoffmann, p. 31, Schelling ne fait que développer une théorie de la génialité, latente chez Kant. Pour celui-ci déjà « Schône Kunst ist Kunst des Genies ». Le génie est le médiateur nécessaire
qui transfère chez le spectateur l’état d'âme esthétique qui chez lui est naturel.
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sur la psychologie romantique du génie : il faut la distinguer avec soin d’une autre psychologie de l’art où l'inconscient joue également un rôle mais qui n’est pas le même !. Déjà Schiller reprochait à Schelling de n’avoir pas été fidèle à l'expérience en déclarant que la produc-
tion artistique commençait par l’activité consciente pour
finir par l’inconsciente?. La psychologie contemporaine donne pleinement raison à Schiller; c’est dans ses origines, beaucoup plus que dans son achèvement, que l’art est inconscient. L'activité esthétique vient de l’inconscient pour affleurer à la conscience.
Cette remarque nous sert à la fois à préciser la doctrine et à montrer son écart décisif par rapport à Fichte. L’idéalisme transcendental a le résultat inverse de celui de la Théorie de la Science : celui de désubjectiver le moi; il en fait un pur sujet de contemplation sans désir, sans tendances, sans retour sur lui-même. D'ailleurs ce qui au début de l'ouvrage s'appelait moi ne s'appelle plus à la fin qu'identité absolue’. Tout ce qui fait que le moi s’affirme s'oppose à la nature, l'effort moral par exemple, est sans doute une limite, mais est aussi le point de départ d'un progrès; or Schelling le considère uniquement à titre de limite. Cette limite ne peut être dépassée que par une direction tout opposée du moi, la direction suivant laquelle il se donne à la nature et à l'objet, et s’y perd comme elle se perd en lui. Par conséquent l’art ne sera nullement considéré comme une victoire de la conscience, une exaltation des forces spirituelles sur les forces naturelles, mais au contraire comme un retour à la nature, un retour à l'harmonie universelle dont l’action morale avait un moment forcé le moi à sortiri.
1. Nous songeons surtout à la psychologie expérimentale de l'Imagination créatrice, chez Ribot.