CHAPITRE IV
Selon Fichte, tout savoir est lié à l’acte de position du moi, et ne fait que développer Les conditions de cet acte. En admettant dans son nouveau système de la nature un savoir indépendant de cette position, Schelling dépassait les limites de l’idéalisme critique. Ce fut à cette époque qu’il arriva à l’idée claire d’un savoir absolu, vraiment inconditionné, indépendant même de la subjectivité du moi; ce savoir est la Raison! dont la théorie est le fondement de sa nouvelle Exposition de la philosophie.
Mais la genèse de cette conception se rattache de près aux discussions publiques ou privées qu'il eut, à cette époque, avec Eschenmayer et Fichte.
$ I. — Schelling et Fichte : la correspondance ?,
On était en droit, pour contester la séparation de la philosophie de la nature et de l’idéalisme, de dire à Schelling : votre « naturalisme » est une dépendance de l’idéalisme de Fichte. Ou bien vous faites de la nature un être en soi, absolument opposé à l'esprit; ou bien vous en
2. Fichte's und Schelling'sphilosophischer Briefwechsel (l'éditeur avertit, p. 1v, qu'il a expurgé les lettres en raccourcissant ce qui avait trait aux
relations personnelles).
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faites, comme l’idéalisme de Fichte, un produit du moi dans son effort pour atteindre la conscience de lui-même. Vous repoussez le premier terme de l’alternative; il vous faut accepter le second.
— Nullement, répond Schelling; car ce serait admettre que la nature est simplement objet ou produit pour le moi, qu’elle est un dehors sans dedans, un produit sans force productrice. Or le produit n’est jamais qu’un équilibre entre deux actions productrices ; la nature est donc activité; elle est sujet, ou plutôt elle estsujet-objet*.
— Mais n'est-ce pas là, répond-on, le point de vue transcendental lui-même? Le sujet que vous réintégrez dans la nature, n'est-ce pas le moi, ou plutôt l’activité idéale du moi, de telle sorte que la nature est bien au point de rencontre, au point de conflit de l’activité idéale et réelle?
— Il faut, pour parler ainsi, ignorer tout de l’idéalisme transcendental : le sujet-objet n’est pas le moi. Son résultat a été de montrer que toute l’activité résultant du conflit du sujet et de l’objet (intuition intellectuelle) est inconsciente. Ia conscience ne naît que du moment où à cette activité intuitive s'oppose une activité purement idéale, où le moi ne s’épuise plus à déterminer l’objet, mais se détermine lui-même. Le sujet-objet ne peut pas, ne doit pas s'appeler le moi. Il est la nature elle-même.
— Cependant ce conflit entre le sujet et l’objet d’où résulte la nature n’a-t-il pas lieu dans le moi, et pour le moi ?
— Assurément, mais le fait de devenir conscient, d'exister pour le moi (ce qui constitue la philosophie elle-même) est un caractère accidentel du conflit luimême.
1. Article Ueber den wahren Begriff der Naturphilosophie und die richtige Art ihre Probleme aufzulüsen, 1801, qui est une réponse aux objections d'Eschenmayer ; I, 1v, 81-103.