RUPTURE AVEC FICHTE
à la subjectivité, ou du moins qu’il est obligé de reculer à l'infini le savoir. Encore en a-t-il le droit, à condition qu'il reconnaisse que son point de vue est limité. Mais, d’un autre côté, cette reconnaissance réintègre tout le système de Schelling; car vous n'avez aucun droit de poser le sujet-objet de l'identité absolue sous sa forme subjective, si cette position n’est pas compensée ou équilibrée par celle de la mème identité sous sa forme objective, c’està-dire sous la forme de la nature. — Ainsi votre philosophie se réduit à celle de l'identité absolue: votre moi absolu n’a plus du moi que le nom. Ou bien il s'agit véritablement du moi, et alors vous devez reconnaître que vous en restez à la préface de la philosophie, et vous devez accepter (ce qui, encore une fois, est le point important pour Schelling) la Naturphilosophie. — À vrai dire, c’est bien aussi la Naturphilosophie que Fichte redoutait surtout; mais il y a, sur ce point, entre eux, un étrange malentendu qui devait aboutir à une séparation complète. La grande crainte de Fichte, c’est que Schelling « désubjective » la nature, et lui enlève ainsi son rapport à l’activité morale de l’homme ; et la grande critique de Schelling, c’est que Fichte « objective » entièrement la nature, en . un objet sans sujet, un dehors sans dedans. Si l’on prend ses formules à la lettre, Fichte emploie contre Schelling des expressions qui paraissent tirées de Schelling lui-même : votre nature, lui dit-il (27 décembre 1800), n’est admissible que si vous ne la réduisez pas à un phénomène, si vous y laissez un intelligible. La nature, lui objecte-t-il (7 août 1801), est bien un phénomène, mais c’est « le phénomène d’une lumière immanente ». Et Schelling de remarquer en note, puis de lui répondre que c'est « précisément son idée ». C’est qu’en effet chez tous deux la nature est en quelque façon soutenue par le sujet, mais non dans le même sens; ce sujet c’est chez Fichte le moi qui organise la nature en vue de l’activité morale. Pour Schelling ce n’est plus un moi, ni une intelligence, ni une activité, fût-elle inconsciente, de
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ce moi; Schelling a distingué l’idée du sujet de l’idée du moi ; la première est plus générale ou compréhensive que la seconde.
Cette distinction est due au caractère foncièrement spéculatif de l'esprit de Schelling, et les résistances qu'il trouve chez Fichte sont celles du tempérament précisément opposé. L'action implique des résistances à l’activité du moi, et, par conséquent, comme un retour du moi sur lui-même qui s’affirme contre l’objet et en face de lui c’est dans cette indépendance qu'il goûte les peines et les joies de l’effort moral ; c’est elle qu'il ne faut à aucun prix sacrifier. La contemplation a lieu précisément dans la direction opposée : elle nécessite une fusion intime du sujet et de l’objet; à la limite toute trace de différence disparaît. Le sujet non différencié de l’objet n’est pas plus, par lui-même, le moi que la nature. On voit dès lors le sens de la différence, inacceptable pour Fichte, que Schelling fait entre le sujet et le moi : le sujet n’est pas, comme chez Fichte, un acte, mais une contem-
plation identique avec son objet!; le moi sera l'acte, logi-
quement postérieur à l’état indifférencié, dans lequel le moi s'affirme pour lui-même, indépendant de la pure contemplation.
A vrai dire, l'opposition n'est pas aussi nette, et c’est pourquoi Fichte n'a jamais pu dans la suite ni s’accorder avec Schelling, ni se séparer de lui?. Fichte n’est pas encore un Stirner; peut-être, pourrait-on dire, n'est-il pas aussi logique que celui-ci. S'il veut l’indépendance du moi, ce n’est pas pour elle-même, c’est pour atteindre l'idéal moral. Or, l'idéal, devenant réel, implique un total sacrifice de l'individu. La pensée de Fichte doit osciller entre un individualisme égoïste à la
1. Lettre du 3 octobre 1801, p. 93 : on ne peut attribuer à l'identité absolue aucun acte, non plus qu'à l’espace; elle est être, absolu repos; et Méthode des Et. acad., I, v, 218, contre l’ « action comme principe ».
2. Cf. l'influence de Schelling sur la production ultérieure de Fichte, excellemment mise en lumière par X. Léon, Fichte contre Schelling, 2° Congrès international de Philosophie, Genève, 1905, p. 294-322.
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