CHAPITRE PREMIER
$ I. — Schelling à Würzburg.
Le grand succès de la philosophie de la nature dans le public et chez les médecins, les espoirs que fondaient sur lui le groupe romantique avaient rendu l’amour-propre de Schelling extrêmement irritable. C’est son extrême orgueil littéraire qui le forca à quitter Iéna. La Litteraturzertung était l'organe conservateur d’Iéna; elle prétendait garder l’orthodoxie kantienne; d’abord ouverte à Fichte et aux Schlegel, elle leur avait laissé si peu de liberté qu’ils s’en étaient séparés pour fonder, l’un, le Philosophische Journal, les autres, l’Afhenäum. Les griefs de Schelling peuvent paraître minces : il jugeait que le compte rendu que la L. Z. avait consacré à ses /deen n'était qu'une analyse insignifiante et qui n’en faisait pas ressortir la nouveauté. Et le rédacteur Schütz se montrait d'abord assez conciliant lorsque, tout en refusant à Schelling la permission de faire lui-même le compte rendu de son œuvre, il lui demanda de désigner quelqu'un pour cette tâche. Même le refus de Schütz d'accepter
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Steffens ne justifie guère les attaques violentes de Schel-
ling contre « l'esprit rétrograde du journal, sa prétendue
impartialité, etsa partialité pour la philosophie kantienne comprise à la lettre », toutes choses qui auraient dû amener le mépris plus que l’insulte. « Il est malheureusement à prévoir, écrit Schiller à Gœthe à propos de la réplique de Schütz, que Schelling n'aura pas la majorité de son côté. » De fait cette polémique, à laquelle poussait Schlegel, amena un double procès en diffamation où les deux parties adverses furent chacune condamnées à une amende (avril et mai 1800).
Deux ans après (avril 1802), au moment où la philosophie de la nature, dans toute sa gloire, était devenue la source d'inspirations de nombreuses thèses de la faculté de Bamberg, les attaques recommencèrent dans Le journal : il ne s'agissait plus maintenant de théorie, mais des funestes conséquences pratiques que pouvait avoir la nouvelle philosophie. La réponse de Schelling fut un débordement d’injures et de grossièretés. La polémique prit un tour tout à fait personnel; on alla jusqu'à accuser Schelling d’avoir été, par ses ordonnances, la cause de la mort d’Augusta Bühmer, et ce fut A. W. Schlegel, encore mari de Caroline, qui se vit chargé de répondre.
À ce moment avait lieu sous le gouvernement de Max Joseph et de Montgelas, son premier ministre, une réorganisation intellectuelle et morale de la Bavière. Les tendances libérales se manifestent par la fin de l’influence des jésuites, l’essai pour créer une école non confessionnelle, l’admission des protestants aux fonctions publiques. C’est dans cette Bavière catholique et libérale que Schelling devait passer la plus grande partie de sa vie (1803-1841). Avec d’autres professeurs d’Iéna, il fut appelé à la nouvelle université de Würzburg (30 avril 1803); il avait alors assez de réputation pour mettre le gouvernement bavaroïis en demeure de choisir entre lui et son ennemi Schütz dont il avait été également question. C’est de cette époque de Würzburg que datent
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l'article Philosophie et Religion, qui marquait une nouvelle direction de la pensée de Schelling.
$ II. — Philosophie et Religion !.
En 1804, il arriva à la philosophie de Schelling ce qui arrive presque nécessairement à toute philosophie spéculative, qui considère non seulement que son objet lui est donné par le savoir et pour le savoir, mais qu'il est intégralement pénétré par lui, qu'il est au fond le savoir même réalisé. Dans ces conditions la philosophie obtient (en droit, car en fait l’image est subordonnée à bien des conditions subjectives que Schelling ne songe pas à nier) une image complète de l'univers; au terme (idéal) de l'intuition qui l’a produite et que reproduit le philosophe, elle est établie ne varietur comme un modèle éternel devant l’esprit.
Et alors, devant cette sorte d'œuvre d’art, une série de questions ne peut manquer de se poser : comment accordez-vous avec cette image l'existence des êtres finis, la liberté et l'efficacité de l’action humaine, le devenir de l’histoire, les relations proprement religieuses de Dieu avec l’homme, c’est-à-dire celles qui ne consistent pas dans la relation d’une raison universelle à un objet contemplé, mais dans des rapports personnels tels que ceux de la révélation, de la grâce et du salut?
Ce fut un ami de Schelling, C. A. Eschenmayer, qui se chargea de poser ces questions dans son traité? : Dre Philosophie in thren Uebergang zur Nichtphilosophie.
2. Eschenmayer était un médecin würtemburgeois, dont Schelling avait depuis longtemps apprécié les mérites en philosophie de la nature; dès 1798, il publia un essai de déduction des lois des phénomènes magnéliques d'après les principes de la métaphysique de la nature, par conséquent a priori. Il partait de la métaphysique de Kant, de la construction de la matière avec les deux forces d'attraction et de répulsion, mais voulait, par cette méthode, déduire non seulement la quantité, mais les qualités de la matière; c'est dire qu’il se place sur le même terrain que Schelling,
SAN E VE 168 es | | PHILOSOPHIE ET RELIGION.
Votre absolu purement rationnel, disait-il, n’est pas le : Dieu de la religion!. Par cette identité absolue, vous ne | pouvez expliquer ni la conscience que Dieu à de lui- Ki même, puisqu'elle implique une distinction en sujet et F objet, ni l’origine d'êtres finis différenciés et distincts les | uns des autres, puisque l'identité ne contient aucun principe de distinction ou cesse alors d’être l'identité. Dans votre absolu, tout est sur le même plan, et on ne peut donc s'expliquer d'où vient la volonté qui fait irruption dans cette nécessité rationnelle?. En excluant la
# société des êtres raisonnables, vous excluez la vertu. ER Ces objections ne signifient pas cependant, pour Es- ANA chenmayer, la condamnation pure et simple du sys- EVER tème ; il reste, pour sa part, un philosophe de la nature, US à condition que le système n’excède pas certaines limi- $ tes : conformément à la direction d'esprit qui se fait nl sentir chez Kant et chez Jacobi, il admet à côté de la | raison une autre source de connaissance, la croyance, qui nous renseigne sur l’au-delà de l’absolu rationnel, sur le Les Dieu personnel source de liberté et de salut“. Aïnsi reli- : gion et philosophie peuvent vivre côte à côte, et la TE croyance pénètre en profondeur sous la surface étalée
par l'intuition rationnelle.
Il est bon de remarquer que, dès ce moment, toutes ces réalités sous-jacentes qu’elle atteint sont des réalités NS religieuses, que tous les philosophes allemands de cette époque, aussi bien Eschenmayer et Jacobi que Hegel et Poe Schelling, ne séparent pas ce sentiment de la réalité de Da l'être pour soi du sentiment religieux, que la liberté humaine par exemple ou l’existence de l’histoire n’offrent