CHAPITRE X
Par ses éludes philosophiques Schiller avait parachevé l'éducation méthodique et volontaire qu'il se donnait depuis de longues années. Mais il ne se dissimulait pas à lui-même la froideur de ces spéculations; elles ne donnaient au sentiment qu'une insuffisante nourriture. Il n'avait nullement l'ambition d'être compté au nombre des philosophes. Il voulait redevenir poète. « Seul, le poète, écrit-il à Goethe, mérite véritablement le nom d'homme; comparé à lui, le meilleur des philosophes n'est qu'une caricature ».
Ses amis les plus proches le poussent à revenir au lyrisme et au théâtre. Tel est le conseil de Kôrner, qui pourtant avait été son initiateur en matière de philosophie kantienne. Tel est également l'avis de Wilhelm von Humboldt, qui prend plaisir à lui faire connaître, en de longues causeries, non seulement la philosophie, mais aussi la poésie des anciens Grecs. Mais l'influence décisive est celle de Gœthe. Depuis ces mois d'août et de septembre 1794, où les deux hommes, confrontant leurs théories, se sont rendu compte qu'ils ont une même « religion' » poétique, ils s'apportent de mutuels encouragements et retrouvent, pour poursuivre
I. Le mot est de Schiller (lettre à Gœthe, du 3o novembre i8o3).
des travaux proprement littéraires, un élan presque juvénile. Goethe devient l'un des collaborateurs réguliers des Horen et de VAlmanach des Muses, que Schiller fait paraître, cinq années de suite, entre 1795 et 1800; il y publie, outre diverses œuvres en prose, comme les Entreliens d'émigrés cdlemands ou Benvenuto Cellini. la plupart de ses Elégies romaines, ses Epilres. ses Epigrammes véniliennes.
C'est dans VAlmanach des Muses que Goethe et Schiller proclameront bientôt l'intime union intellectuelle qu'ils viennent de conclure. Attaqués par divers contemporains, qui affectent de considérer les Horen comme une revue obscure et prétentieuse, Goethe et Schiller décident de manifester publiquement leur dédain, voire leur mépris, à des adversaires, incapables de les comprendre. En 1797 ils font paraître, sous le titre de Xénies, plusieurs centaines d'épigrammes, dont beaucoup sont leur œuvre commune, et qui provoquent dans les milieux littéraires de très vives rancunes. On saura désormais en Allemagne que Gœthe et Schiller ont lié leurs destinées poétiques et qu'ils se sont mis d'accord sur une doctrine, dont ils ne démordront pas.
En ce qui concerne spécialement la mission du poète lyrique, Schiller a une conception, qu'il a déjà exposée à deux reprises : en 1791, dans la critique — trop sévère — qu'il a faite des poésies de Biirger, et en 1794, dans l'étude — trop élogieuse — qu'il a publiée sur celles de Matthisson. Ne mérite, à. son sentiment, le nom de poète lyrique que celui qui idéalise et sait des cas particuliers abstraire des idées impersonnelles. Il réprouve l'étalage des émotions individuelles, les confessions personnelles, ou même la simple description d'objets de la nature. Le poète est toujours un philosophe, en ce sens qu'il cherche à dépouiller l'objet dont il parle de tout ce qu'il y a en lui d'occasion-
nel et de contingent; il écarte l'individuel, pour ne s'occuper que du général.
Les nouveaux poèmes lyriques de Schiller paraissent tantôt dans les Horen, tantôt dans VAlmanach des Muses. Les premiers en date portent témoignage des études abstraites que l'auteur vient de poursuivre pendant plusieurs années. Ce sont les poèmes que l'on désigne ordinairement du nom de « philosophiques n. On retrouve dans la plupart d'entre eux les idées essentielles des Lettres sur l'éducatiou esthétique : Schiller y convie ses contemporains à toujours rechercher la beauté, dont le culte les amènera infailliblement à aimer et à pratiquer sans effort la loi morale. Quelques-unes d'entre elles, comme la Poésie de la Vie, par laquelle s'ouvre cette nouvelle période de lyrisme, ont encore, dans l'expression, une certaine raideur prosaïque. Mais peu à peu la forme devient plus imagée, plus simple et plus vibrante d'émotion contenue.
C'est avec un respect vraiment religieux que Schiller parle de la « puissance de la poésie » (c'est le titre même d'un de ses poèmes : Die Machl des Gesanges). La poésie exerce sur l'homme une domination qui atteste la présence de quelque chose de divin. Les mots de « charme » et de « magie » sont ceux qui se présentent tout naturellement à l'esprit de Schiller quand il veut définir l'action mystérieuse du poète ; ce ne sont pas là des métaphores, c'est l'expression d'une vivante réalité. La poésie lui apparaît comparable à une « étrangère qui viendrait d'un autre monde » ; tout en elle est supraterrestre et quiconque s'abandonne à son empire pénètre avec elle dans une sphère divine, qui est celle des plus hautes vérités.
Deux des poèmes auxquels Schiller attachait luimême le plus de prix datent de l'année 1795 : ce sont
Les Idéals et l'Idéal el la Vie. Le premier comporte une certaine part de confession personnelle. Bien que Schiller évite avec une sorte de pudeur l'étalage de ses propres sentiments, il songe, en parlant au nom de tous ceux qui voient fuir leur jeunesse sans que se réalisent les nobles rêves qu'ils avaient autrefois conçus, aux expériences qu'il a faites lui-même et aux désenchantements qu'il a éprouvés. A l'âge où le cœur est gonflé d'espoirs enivrants, il avait lancé à travers le monde un grand appel de fraternité, auquel la nature entière lui semblait répondre joyeusement; ses idéals alors, c'étaient l'amour, le bonheur, la gloire, la vérité. Mais les déceptions ont été promptes. Il a bientôt dû se convaincre que ses rêves de jeunesse étaient excessifs et démesurés; il aspirait à l'absolu, il n'a connu que des satisfactions incomplètes et pauvres. La réalité s est révélée rude et brutale. Faut-il donc désespérer? Non certes. Car la vie comporte encore des biens fort précieux : l'espérance, l'amitié, le travail. La sagesse est de reconnaître les limites de la nature humaine, la médiocrité des résultats auxquels on peut atteindre en une vie, et de s'associer néanmoins, avec une modeste et ferme opiniâtreté, au travail collectif qui fait lentement progresser l'humanité vers une perfection dont elle est, pour l'instant, encore bien éloignée. Ce ne sont là, si l'on veut, que des lieux communs, mais qui avaient pour Schiller la valeur de vérités découvertes à la suite d'expériences personnelles. Il ne les développe pas comme de simples thèmes littéraires . ils sont pour lui tout gonflés d'émotion et de vérité vécue.
L'Idéal el la Vie est le poème dont l'achèvement, pour la première fois, donne à Schiller une satisfaction totale et lui laisse le sentiment de s être élevé au rang des plus grands poètes. 11 lui semblait y avoir exprimé des idées d'une valeur universelle avec une
LE POÈTE LYKIQUE. 119
couleur, une pureté et une aisance de forme qu'il n'avait jusque-là jamais atteintes. Son ami Humboldt et lui-même en parlaient avec une sorte d'exaltation sacrée. C'était l'évangile de la croyance schillérienne. Il y a, disait Schiller, un désaccord douloureux entre l'image idéale que les hommes se font de l'existence et la dure, la triste réalité. La vie parfaite, ce serait celle que les poètes attribuaient jadis aux dieux de la Grèce et qui unit la paix de l'àme à la félicité physique. Le bonheur vrai consisterait pour un être d'élite à pouvoir goûter la beauté des choses concrètes et des formes vivantes, tout en s'élevant au-dessus de la jouissance égoïste, en reconnaissant et en observant, par un acte de libre volonté, la loi morale. Pareil bonheur à vrai dire n'est pas possible sur terre, c'est un état divin; mais il est du devoir des hommes de chercher à s'en rapprocher le plus possible. En tant qu'être corporel l'homme est soumis à la nécessité ; il lui faut, par exemple, subir la mort. Mais en tant qu'être spirituel, il est affranchi de toute détermination, même de celle du temps ; il se meut dans la sphère intemporelle de la raison, laquelle est, nous le savons par Kant et les écrits théoriques de Schiller, le royaume des formes; c'est dans ce royaume des formes que l'âme vit avant d'être unie au corps; c'est là qu'elle retournera, car elle est immortelle. Elle ressemble à ces ombres légères qui, selon la mythologie antique, errent sur les bords du Styx après avoir été, pendant un temps, unies à une enveloppe terrestre (c'est en pensant à cette comparaison que Schiller avait d'abord intitulé son poème : Le Royaume des Ombres). Même durant le temps où elle reste liée au corps, l'âme a la vision de cette vie divine, dont elle rêve nostalgiquement. Elle la devine au loin ; elle sent qu'après les luttes de la vie terrestre une victoire lui est promise. Quand le découragement
l'assiège, elle se donne le réconfort de contempler, « du haut de la colline de la beauté », le chemin qu'elle a déjà parcouru dans son vol vers l'idéal.
« Du haut de la colline de la beauté », l'expression a pu paraître singulière ou obscure à ceux des contemporains de Schiller qui ne connaissaient point les Lettres sur Védiicalion esthétique ; mais elle est fort claire pour quiconque a lu cet ouvrage. Par cette image Schiller décrit symboliquement l'état d'esprit esthétique, qui constitue, comme il a été dit au chapitre précédent, la transition nécessaire entre le royaume de la détermination physique et celui de la liberté morale.
La partie centrale du ])oème montre, en quatre tableaux successifs, comment la réalité impose à l'homme imperfections, misères et douleurs, et comment pourtant l'homme trouve constamment en lui la force d'échapper à cette contrainte. Les deux strophes finales reprennent cette idée sous forme de symbole, en résumant l'histoire d'Hercule qui, après de pénibles travaux, dépouilla son enveloppe terrestre pour s'élever, transfiguré, au rang des dieux.
Si Schiller fait usage de figures empruntées à la mythologie antique, c'est qu'il ne veut pas qu'on confonde sa conception de la vie avec celle qu'enseigne la religion moderne. Le christianisme tend à la négation de l'être matériel; il ne voit dans le corps qu'une cause de péché. Schiller ne renie pas et ne condamne nullement la vie des sens; il la considère au contraire comme une des conditions mêmes de la perfection future. De là ces allusions constantes aux dieux de l'Olympe. Ce ne sont pas, à ses yeux, de froides figures allégoriques; ce sont des symboles qui gardent pour lui une valeur vivante.
Dans les Idéals, dans l'Idéal et la Vie et dans divers autres poèmes de la même époque, qu'il n'est pas possible de citer tous ici {La Dignité des Femmes, Le Par-
lage de la Terre, Plainte de Cérès, etc.), Schiller use soit du mètre trochaïque, soit du mètre ïambique et groupe ses vers en strophes de forme variable. En d'autres poèmes au contraire il se sert des mètres antiques dont Goethe, vers la même époque, fait un usage si heureux dans ses Élégies et dans Herrmann et Dorothée. Parmi les poèmes pour lesquels il choisit le distique, celui qui est intitulé La Promenade (Der Spaziergang) est certainement le plus caractéristique et le plus achevé.
C'est une élégie, au sens que Schiller donnait à ce mot dans son traité De la poésie naïve et sentimentale : on y trouve en effet l'expression des regrets qu'éprouve un moderne comparant l'état présent de l'humanité soit avec l'heureuse innocence de l'état de nature, soit avec l'idéal de culture qu'elle est encore bien éloignée d'avoir réalisé. Schiller y présente, dans une succession de tableaux concrets, un véritable résumé de l'histoire de lliumanité, telle qu'il se la représente. Mais, par une heureuse invention, il a su éviter de présenter un exposé et des développements de caractère didactique. L'idée du poème a probablement surgi dans son esprit au cours d'une véritable promenade : il avait dû se trouver d'abord dans un paysage où rien ne faisait penser à l'existence de l'homme ; puis son chemin l'avait sans doute conduit en des lieux où apparaissaient les premières traces d'un travail humain, pour le mener enfin en vue d'une grande ville, dont l'aspect seul évoquait en son esprit tous les bienfaits, en même temps que toutes les laideurs de la civilisation. C'était là une succession de tableaux symboliques, dans lesquels on pouvait se plaire à voir les étapes mêmes de la culture. Le poème décrit ces tableaux divers; et à chaque description sont jointes les réflexions d'un homme pour qui l'histoire est matière à philosopher. Le mérite de Schiller est d'avoir
SU donner à ces réflexions une forme presque constamment imagée.
C'est la nature vierge qu'il décrit d'abord. La nature est source de vie et de force ; elle est laborieuse, bienfaisante, créatrice. Au poète lassé par trop de préoccupations abstraites elle offre un réconfort et comme une sauvegarde. Il se sent replongé au sein de la mystérieuse vie universelle; sa personnalité se dissout presque dans le monde qui palpite autour de lui. Bientôt pourtant forêt et montagne perdent leur caractère solitaire et naïvement farouche. Le promeneur aperçoit des signes de civilisation . sentiers, vallées cultivées, champs géométriques, troupeaux, villages. Ce spectacle révèle un accord de volontés, une règle librement acceptée : il atteste l'existence de la loi. Et du même coup le penseur entrevoit ce qu'ont été les deux premiers stades de la vie de l'humanité : avant le début de la civilisation, l'homme, encore mêlé de toutes parts à la vie de la nature, n'obéissait qu'aux seules impulsions de son cœur; il était tout amour; quand au contraire la civilisation a commencé à se développer, elle a favorisé Téclosion des égoïsmes, le heurt des intérêts contraires, et dès lors l'amour spontané a dû faire place à une autre puissance : la loi. Cette loi, ce sont des chefs, des conducteurs, des hommes d'élite qui l'ont élaborée, puis imposée à la masse. Le promeneur aperçoit au loin une image symbolique de ces chefs dans les hauts peupliers qui, en files bien rangées, dominent de haut les autres arbres et semblent commander à la nature environnante. Et voici que peu à peu se constituent les sociétés, où maîtres et sujets, parmi des difîicultés diverses, associent leurs efforts dans une œuvre collective. Le travail des générations successives s'accumule en ces lieux qu'on appelle les cités, et qui deviennent des sortes de temples de la tradition. Puis
Ja cité rayonne au loin; elle envoie au delà des mers des colons, « planteurs de l'humanité », qui propagent ses institutions juridiques, son art, ses mœurs. Le souci de défendre et de prolonger l'existence de la cité suscite de grands sacrifices collectifs : quand elle est menacée, ses membres se montrent tout prêts à donner leur vie pour elle. Elle développe son commerce, son industrie. Progrès incessant que Schiller suggère, plutôt qu'il ne le décrit, par une succession de brefs tableaux, dont chacun évoque un aspect de la bienfaisante activité d'une communauté organisée.
Dans cette série de nobles achèvements collectifs, l'art a naturellement une place éminente. L'art, pour Schiller, est le ferment même de la culture. Toutefois, dans ce poème, où il a entrepris, non pas de déterminer les raisons qui ont éloigné peu à peu l'homme de l'état de nature, mais de décrire les floraisons successives de la culture, Schiller met surtout en lumière les résultats du labeur des artistes. C'est seulement dans les États qui ont conquis l'indépendance et la richesse que l'art s'épanouit pleinement. L'art suppose la liberté. Quelle liberté? Avant tout celle des esprits. Pour s'élever au rang d'artistes véritables, il faut que les hommes soient affranchis des nécessités matérielles, qu'ils ne connaissent plus la tyrannie des saisons, du ciel, de l'heure, qu'ils aient des loisirs et puissent consacrer leur activité aux objets de leur choix. Mais la liberté a ses dangers. 11 arrive que l'homme, confié à la seule conduite de sa raison, ne sache plus bien diriger ses pas. Alors il tombe dans l'erreur, dans le mal, et même dans le crime. Un excès de culture peut entraîner, dans la vie des peuples, de funestes égarements. L'humanité ne pourra redresser ces déviations qu'en revenant à la nature maternelle. Les Lettres sur l'éducation esthétique avaient déjà enseigné que la nature était le but dernier auquel, après un long détour,
devait aboutir la culture. C'est un enseignement que Schiller rappelle en terminant son poème; un beau tableau de la nature, telle qu'elle apparaît là où les hommes ne lui ont pas imposé leur marque, fait pendant à celui par lequel le poème s'ouvrait. Le cycle est ainsi fermé : l'homme, après avoir voulu s'affranchir des contraintes que la nature faisait peser sur lui, en arrive à concevoir la nécessité de la loi et cherche de nouveau à se fondre dans la nature, où tout est loi. Mais cette conception, qui résume à grands traits la philosophie de l'histoire de Schiller, n'est pas présentée en formules abstraites; elle est la conclusion que le lecteur tire lui-même d'une longue suite de descriptions concrètes.
Un poème comme la Promenade est donc en rapports étroits avec la doctrine esthétique et morale que Schiller avait élaborée au cours des années précédentes. On en peut dire autant de poésies comme La Danse, Le Génie ou Pompéi et Herculanum, qui sont à peu près de la même époque. Mais, à mesure que le temps passe, Schiller abandonne de plus en plus le 15'risme proprement philosophique. Sans doute il est peu de poésies, même parmi celles qui peuvent être dites « de circonstance », où l'on ne puisse assez facilement discerner un fond de pensée abstraite. Toutefois, après l'année 1797, Schiller n'écrit plus guère que deux poè-' mes philosophiques de quelque étendue : ce sont la Fêle d'Eleusis et le Chanl de la Cloche. Le premier contient l'esquisse d'une histoire de l'humanité, le second vise à caractériser, en tableaux colorés et presque réalistes, les différentes étapes d'une vie humaine, enfance, jeunesse — qui est amour — , maturité — qui €st labeur — , part prise à la vie sociale et à tous ses devoirs comme à tous ses dangers, le tout couronné par un grand appel à la concorde et à la paix. La pensée est ici si simple et si claire qu'elle n'appelle pas
d'explication. L'originalité du poème tient surtout à sa composition. Schiller a fait de la cloche un sj-mbole qui représente, au milieu du jeu changeant des destinées humaines, la permanence et la stabilité; elle sonne pour la naissance comme pour la mort, pour rincendie ou pour la guerre comme pour les fêtes du travail et de la paix. Plus qu'en aucun autre de ses poèmes Schiller s'est rapproché ici de la manière concrète de Gœthe; on peut dire qu'à la façon de ce dernier il a pensé par images. Mais il ne doit qu'à luimême sa forme ; il a dans ce poème employé les rythmes libres avec une maîtrise que peu de poètes ont égalée depuis.
Parmi les poèmes des années 1795 et 1796 il s'en trouvait quelques-uns qui se rapprochaient plus du récit que de la méditation philosophique : tel était, par exemple, celui qui porte ce titre : L'image voilée de Sais. Schiller 3' contait l'aventure d'un adolescent qui, poussé par l'avide désir de tout connaître, avait, dans un temple de la vieille Égj'pte, soulevé, malgré les défenses des prêtres, le voile qui recouvrait la statue d'une déesse, et à qui ce sacrilège avait laissé un souvenir d'épouvante ; car ajoutait le poète, en guise de morale, celui qui prétend pénétrer jusqu'à la vérité, même au prix d'une faute, ne fait qu'attirer le malheur sur lui-même.
Ce n'était pas là une ballade à proprement parler, mais on trouve dans ce poème le principe de la ballade schillérienne, qui est d'illustrer une idée d'ordre moral par un récit caractéristique. En 1797, Goethe et Schiller, particulièrement préoccupés de déterminer les lois qui régissent le genre « épique », — et par conséquent la ballade, qui relève de ce genre — . entreprennent de composer eux-mêmes un certain nombre de ballades. Celles de Gœthe sont moins nombreuses que
celles de Schiller; il y a en elles, suivant une parole de Goethe lui-même, plus de « nuées et de brouillards » ; ce qui ne veut pas dire qu'elles manquent de précision, de couleur et de netteté ; mais les idées que Goethe cherche à suggérer ne sont pas toujours de celles qui se laissent exprimer en lormules logiques et claires. Gœthe montre l'action de sentiments ou de croyances qui appartiennent aux régions obscures de l'âme. Schiller au contraire est l'homme des raisonnements lucides et des enseignements péremptoires. L'idée, la « moralité », est aussi nette chez lui que la peinture des personnages ou celle de l'action.
C'est à la légende grecque ou à Ihistoire de divers peuples que Schiller emprunte presque toujours sa matière. Quelques-uns de ces sujets, les Grues d'Ibykus par exemple, lui ont d'ailleurs été indiqués par Gœthe. Dans l'exécution, Schiller cherchait à appliquer les principes que Gœthe et lui-même, au cours de recherches et de discussions dont leur correspondance porte témoignage, avaient essajé de fixer : les deux poètes estimaient qu'il y a entre le genre épique et le genre dramatique une différence fondamentale, le premier considérant les événements dans leur déroulement passé, tandis que le second les présente dans leur déroulement actuel. Il suivait de là que dans le drame tout devait contribuer à pousser, à hâter l'action vers la crise, tandis que dans le récit épique le conteur pouvait se permettre, non seulement de s'attarder sur certains épisodes, mais de revenir en arrière, pour faire comprendre au lecteur l'origine lointaine de certaines situations. (Vest une distinction que Schiller n'observe guère dans ses ballades. Ses procédés sont le plus souvent ceux du dramaturge. Il ne retient d'une anecdote, d'une légende ou d'un récit historique que les scènes indispensables: après une brève introduction, il montre les personnages déjà engagés dans une
action, entraînés dans un conflit : il leur donne presque aussitôt la parole et ce sont les héros eux-mêmes qui expriment leurs desseins, leurs désirs, leurs craintes en de courts monologues ou en dialogues nerveux. Les épisodes se succèdent rapidement en une gradation qui mène à une catastrophe inévitable ou à un brusque dénouement. Il n'est guère de ballade que l'on ne puisse décomposer en plusieurs « actes ». 11 est rare au contraire qu'on y trouve ces « motifs par lesquels le récit est ramené en arrière » qui, suivant Goethe et Schiller, constituaient un des procédés nécessaires de tout récit épique.
Netteté et ordre rigoureux dans la composition, ce sont les qualités qui frappent d'abord dans un récit tel que l'Anneau de Polycrale, les Grues d'Ibykiis ou la Caution (Die Bûrcjschaft). Mais le souci de la couleur, du pittoresque, de la précision concrète, est également partout apparent, et c'est bien là une qualité de conteur épique. Schiller, à qui l'on a souvent reproché, non sans raison d'ailleurs, d'abuser des termes abstraits dans ses poésies philosophiques, use dans ses ballades du vocabulaire le plus simple et le plus vivant. Goethe admirait avec quelle vérité il avait su, dans un vers du Plongeur (Der Taucher), faire voir ou entendre au lecteur les bouillonnements, les déchaînements, les sifflements d'un tourbillon marin. Il faut ajouter pourtant que, dans ce même poème, Schiller, à force de vouloir décrire avec précision les profondeurs de la mer, en est venu à accumuler des noms de poissons qui donnent à telle strophe l'air d'avoir été empruntée à un traité de zoologie. Il lui fallait en effet en certains cas recourir aux livres pour décrire des spectacles qu'il n'avait jamais vus, et il arrive qu'une érudition trop fraîche alourdisse son récit.
La ballade, chez lui, est plus proche de l'épopée savante que du folklore. Elle a toujours une allure de
noblesse et de dignité. Le rythme a rarement la vivacité qu'on trouve soit dans les traductions de chants populaires dont Herder est l'auteur, soit même dans certaines poésies de la jeunesse de Gœthe. S'il est vrai que la ballade ait été à l'origine un poème chanté ou accompagné de chant, la ballade de Schiller ne conserve rien de ce caractère primitif. Le style en est beaucoup plus oratoire que musical.
Chaque ballade implique une idée morale ou un précepte de sagesse pratique. Schiller a eu en général l'adresse de suggérer la leçon plutôt que de la formuler explicitement. Toutefois l'intention didactique est fort sensible et il faut bien avouer que les enseignements proclamés ou esquissés par Schiller ne vont pas sans provoquer quelquefois les contradictions ou les doutes du lecteur. Les « moralités » de Schiller n'ont pas toujours la valeur largement humaine que présentent celles des ballades de Gœthe : elles ne valent quelquefois que pour un certain état de civilisation ou pour une certaine classe d'hommes. Ce n'est pas une vérité d'expérience universelle que le bonheur terrestre doive toujours être payé de quelque malheur, comme l'afllrme l'Anneau de Pohjcrale, et il n'est pas sûr, malgré le témoignage des Grues d'Ibykus, que la nature et l'art s'associent en toute circonstance aux puissances divines pour faire expier leurs forfaits à des criminels. La leçon qui ressort du Messager envoyé à la forge (Der Gang nach dem Eisenhammer) ne convaincra que des croyants, prêts à croire au miracle. Mais, en dépit de critiques possibles, il n'en reste pas moins que Schiller a su, comme il le désirait, associer très habilement à des tableaux concrets l'expression d'idées auxquelles il attribuait une valeur générale.
Poésies philosophiques et ballades constituent, en dehors du drame, l'essentiel de la production poétique de Schiller entre 1795 et la date de sa mort. Elles sont
accompagnées pourtant, dans les deux recueils que Schiller publie en 1800 et 1803, d'un certain nombre d'autres poésies qui n'appartiennent ni à l'un ni à l'autre de ces deux genres. (>omme beaucoup de ses contemporains, Schiller s'est plu à écrire des poésies de circonstances ou des poésies « de société ». Toute cette partie de son œuvre lyrique a la gravité de ton et la forme à la fois limpide et solennelle qu'on rencontre dans presque toutes les œuvres schillériennes des dix dernières années. Elle a aussi plus de retenue, et même plus de froideur que les productions analogues de Gœthe. Le poète qui, au temps des Brigands et de Y Anthologie, exprimait de façon si fougueuse et même si déclamatoire ses croyances ou ses sentiments s'efforce maintenant d'atteindre à l'objectivité ; car il y voit une des conditions essentielles du « style ». Un appel comme celui qu'il adresse à des amis {An die Freunde) pour les inviter à goûter l'heure qui passe et le plaisir d'être ensemble, fait presque entièrement abstraction et de la personnalité de celui qui parle et de celle des assistants, ou encore des circonstances immédiates, pour s'élargir en un éloge de la vie et de l'art allemand. Schiller, dans sa maturité, tend toujours davantage à devenir le héraut des plus nobles pensées et des plus hautes vertus de l'humanité. Son lyrisme est devenu presque impersonnel; il est avant tout éducateur et moral.