MARIE STUART (1800) ET LA PUCELLE D'ORLÉANS
Dans Wallenslein, Schiller s'était efforcé de respecter les faits historiques, de prêter aux personnages les sentiments ou les préoccupations de leur temps, de faire revivre le passé avec exactitude ou du moins avec vraisemblance. Dans les drames qui suivent, il prend au contraire d'assez grandes libertés avec la réalité historique. Ce n'est pas à dire qu'il renonce à l'objectivité qui est désormais sa règle et qu'il revienne à la manière de ses jeunes années : il ne cherche nullement à prêcher des théories politiques, sociales ou morales, comme il l'avait fait dans Fiesco et dans Don Carlos. Mais il ne veut plus se laisser lier par les faits. L'art, pense-t-il, doit se fonder sur la réalité; mais l'artiste a le droit de reconstruire à sa façon les éléments qu'il emprunte au réel; il en fait un assemblage symbolique, et projette ainsi une vive lumière sur les profondes lois d'ordre moral qui régissent l'univers.
Aussi la Marie Stuart qu'il met sur la scène est-elle une création de son imagination. Il commence, sans doute, par lire un certain nombre d'ouvrages relatifs a l'histoire de l'Angleterre au seizième siècle. Mais il n'hésite pas à accourcir la durée de la captivité de Marie, à modifier l'âge des deux reines et à transformer le conflit politique et religieux qui les divisa en un antagonisme de femme à femme. Ce ne sont pas les
questions de haute politique qui l'intéressent. Il veut avant tout illustrer une idée qui lui tient au cœur : c'est que la véritable liberté n'est pas * phj^sique » mais « morale »; un homme est libre, alors même qu'il lui faut subir les plus pénibles contraintes extérieures, s'il sait reconnaître la nécessité de son destin et s'y soumettre par un acte de raison.
C'est ce que fait son héroïne. Accablée par la pire infortune, condamnée pour un crime politique qu'elle n'a pas commis, elle accepte néanmoins la mort avec sérénité comme une expiation et une purification des lourdes fautes de sa vie privée. Schiller fait commencer la tragédie au moment où Marie Stuart semble avoir touché le fond des détresses humaines : elle est captive ; un tribunal arbitrairement assemblé par la reine Elisabeth vient de rendre contre elle un arrêt de morl; elle n'a plus de recours qu'en la grâce d'Elisabeth, sa pire ennemie. Des tentatives vont être faites pour la délivrer, ou tout au moins pour la soustraire à la mort. Mais ce ne seront là que des épisodes secondaires, et qui n'auront d'autre effet que de hâter l'exécution de l'innocente Marie. Il n'y aura ni coup de théâtre ni renversement de la situation. Les événements suivront le cours annoncé et prévu dès l'abord. Ce n'est donc pas sur l'action que compte Schiller pour attacher et retenir l'intérêt du spectateur : c'est sur le développement des sentiments dans l'âme de l'héroïne. Or il a tenté une gageure en présentant une héroïne qui n'est point déchirée par un débat intérieur; dès le début du drame, Marie Stuart apparaît à demi résignée à son sort; on la verra peu à peu s'élever jusqu'à la résignation totale, ou plutôt jusqu'à la sereine acceptation de son destin. Il lui faudra surmonter quelques regrets, mais elle n'aura pas à combattre et à vaincre sa propre nature. Qu'en dépeignant une héroïne si peu troublée par des passions commu-