MARIE STUART
néraent humaines, Schiller ait réussi à écrire un des drames qui ont le plus ému le public de son temps, cela prouve combien il s'était rendu maître de ce qu'il appelle lui-même « le métier ».
La composition de Marie Stiiart est en effet agencée de main d'ouvrier. Le premier acte, en même temps qu'il fait connaître au spectateur, par d'adroits procédés d'exposition, tous les faits historiques qui sont à l'arrière-plan de la tragédie, présente Marie Stuart elle-même et montre déjà comment deux partis se sont formés, dont l'un est inexorablement décidé à la faire périr, et dont l'autre est prêt à tout risquer pour la délivrer. La reine Elisabeth n'y paraît pas. C'est à Elisabeth au contraire qu'est consacré le second acte tout entier : souveraine habile et hypocrite, femme passionnée et sans scrupules, elle porte à Marie Stuart une haine dans laquelle il entre de l'envie; car Marie est belle et, du fond même de sa prison, exerce sur les hommes une inexplicable séduction. Le troisième acte, dans une scène fameuse, m.et face à face les deux reines, qui jusqu'alors ne s'étaient jamais vues; dans le duel oratoire qui s'engage, c'est la prisonnière qui accable de son hautain mépris la geôlière interdite et bégayante de rage impuissante. Dès lors la mort de Marie est chose décidée et Elisabeth n'a plus qu'un souci, qui est de hâter le dénouement, tout en feignant de se laisser forcer la main; ses manœuvres sournoises remplissent à peu près le quatrième acte, où Marie n'apparaît pas. Marie au contraire est au centre du dernier acte, qui est celui de son supplice et de la noble victoire qu'elle remporte sur elle-même. Les diverses parties du drame sont ainsi ordonnées autour des deux reines avec un constant souci déquilibre et de symétrie. Le déroulement des faits — à peine peuton parler d'une action — semble, deux actes durant, faire prévoir une solution de douceur et de pitié; mais,
Schiller. io
après la querelle des reines, qui marque dans cette succession d'événements une sorte de point culminant, c'est, au cours des deux derniers actes, la cruauté qui l'emporte.
Une intrigue aussi dénuée de complications risquait de paraître languissante. Schiller a su éviter ce danger. Si Marie Stuart n'agit pas, elle a des partisans qui déploient une grande activité- les entreprises de ces personnages constituent une manière d'action secondaire, qui à vrai dire ne change rien au sort de la leine, mais qui donne au drame de l'animation et du mouvement. C'est à l'insu de Marie ou contre son gré que Mortimer, Leicester ou leurs aflidés complotent, soit pour l'enlever de prison, soit même pour assassiner Elisabeth. Leurs menées ont pour résultat indirect de rendre irrémédiable la perte de celle qu'ils prétendent sauver. Inversement certains fidèles de la reine Elisabeth mettent tout en œuvre pour précipiter l'exécution de Marie Stuart, dont la mort, à leur avis, importe à la sûreté de l'État, Mais ils contribuent ainsi, sans s'en douter, à l'affranchissement définitif de leur victime : alors qu'ils croient lui faire sentir le plus durement leur tyrannie, Marie, par un acte de volonté libre et pure, choisit de laver ses fautes passées par le sacrifice de sa vie. Son supj)lice n'est donc pas un châtiuRiit, mais une délivrance.
Selon un procédé technique qu'il avait employé avec succès dans Wallenslein, Schiller a, tout en donnant aux personnages secondaires des traits particuliers qui les individualisent — plus de rigueur à celuici, plus de compassion à celui-là, plus de faiblesse d'àme ou de fiévreuse exaltation à tel ou tel autre —, fait de quelques-uns d'entre eux les représentants typiques d'un principe abstrait ou d'un sentiment d'ordre général : Burleigh, le conseiller de la reine Elisabeth, personnifie la raison d'État; le chevalier Paulet, geô-