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CONCLUSION

Schiller qui, au temps de Don Carlos, doutait parfois de sa vocation théâtrale, s'était, en ses dernières années, tourné vers le théâtre avec la certitude de remplir sa véritable mission. Il avait l'ambition de donner à son pays un ensemble d'œuvres dramatiques qu'on pût comparer à la série des chefs-d'œuvre que l'Angleterre devait à Shakespeare et aux poètes élisabéthains, ou l'Espagne à Lope de Vega et à Calderon. Il avait une volonté assez forte pour mener à bien ce dessein; le temps seul lui a manqué. On a retrouvé dans ses papiers l'esquisse ou le plan d'une vingtaine de pièces de théâtre. Ni la matière ni la méthode ne lui eussent fait défaut.

Il déclarait, après avoir achevé son Guillaume Tell, qu'il avait le sentiment d'avoir peu à peu réussi à se rendre maître de la technique théâtrale. Ce n'était pas à dire qu'il eût découvert d'infaillibles procédés de métier ou qu'il eût inventé un moule dans lequel toute matière tragique se laissât couler et modeler. Tout au contraire, il s'était clairement rendu compte qu'un dramaturge doit toujours être en garde contre la tentation de construire ses tragédies d'après un type uniforme. « Tout sujet exige une forme qui lui soit propre, écrivait-il à Kôrner, et l'art consiste à trouver celle qui lui convient » (28 juillet 1800). Les neuf drames qu'il a écrits entre sa vingtième et sa quarante-

cinquième année peuvent avoir leurs faiblesses; mais chacun d'eux a ce mérite de ne pas ressembler aux huit autres. On peut être assuré que Schiller se fût appliqué à toujours renouveler sa manière, non pour le vain plaisir de briller et de prouver les ressources de son esprit, mais par conscience artistique et pour satisfaire à un besoin profond de sa nature.

Vigueur, clarté, gravité, noblesse d'âme, ce sont des qualités qui frappent à chaque page le lecteur. Sans doute iiianque-t-il à Schiller la fantaisie shakespearienne. Il n'est pas l'homme des imaginations inattendues et poétiquement suggestives. Il n'y a rien en son œuvre — pas même dans ses poésies lyriques — qui trahisse l'heureux abandon aux charmes et aux caprices de l'inspiration passagère. Il suit avec rigueur la voie qu'il s'est tracée; il se surveille lui-même: son attention critique est toujours en éveil. La réflexion, chez lui, domine et même commande l'imagination. Il a peu de « naïveté » ; et c'est, on le sait, son propre portrait qu'il a tracé en définissant le poète « sentimental ■). Sa formation philosophique l'a habitué à tout réduire en concepts : avant de donner à une idée la forme imagée ou symbolique qui va lui conférer une valeur poétique, il éprouve le besoin de l'examiner et de la discuter sous sa forme abstraite. L'ample manteau d'antithèses, de sentences ou de métaphores dont il la revêt ensuite ne dissimule pas toujours le travail de méditation et de dialectique qui a précédé. L'œuvre de Schiller doit d'ailleurs à ce substrat idéologique une richesse et une profondeur que nombre de philosophes ont tenu à reconnaître hautement.

Plus il avançait d'ailleurs dans la carrière dramatique, plus Schiller s'entendait à associer intimement et même à fondre l'idée et la forme, fcln ses derniers drames il tend, sans rien sacrifier de la pensée, à donner aux éléments concrets du drame une importance de

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