L'ANTHOLOGIE (1782) PREMIERS ESSAIS EN PROSE
Durant son séjour à l'Académie militaire et dans l'année qui avait suivi sa nomination au grade de « médecin de régiment », Schiller avait composé un assez grand nombre de poésies lyriques. Il en fait paraître une cinquantaine dans un recueil, qu'il intitule Anthologie pour l'année 1782; quelques-uns de ses amis avaient collaboré à cet almanach poétique, mais son apport personnel était de beaucoup le plus important. Il a l'ambition évidente de se classer au premier rang des poètes souabes.
Ces poèmes de début sont, en partie au moins, ceux d'un philosophe et d'un moraliste qui veut se guinder aux plus hautes régions de la pensée, Schiller toutefois ne traite guère que de nobles lieux communs. Même si l'on ne savait, par des témoignages précis, qu'il a été l'un des meilleurs élèves du professeur qui, à l'Académie militaire, enseignait la littérature et la philosophie, on le devinerait à lire ses poèmes de jeunesse : ce ne sont, assez souvent encore, que de brillants exercices de rhétorique et de dialectique.
Schiller est encore à l'âge où l'on imite un peu indistinctement les écrivains en renom. 11 révère Klopstock, chantre de l'amour divin et des aspirations supraterrestres; mais il aime aussi Wieland, poète plus sceptique et que préoccupent les choses de ce monde. L'un et l'autre lui servent à l'occasion de mo-
dèles. Ce ne sont d'ailleurs pas les seuls aînés dont il essaie de s'assimiler la manière.
Les poésies que l'on peut appeler klopstockiennes sont des méditations assez grandiloquentes sur la grandeur de Dieu, l'immensité de la création et la petitesse de l'homme. Le principal souci de Schiller est de trouver des expressions égales à l'objet qu'il chante ; il les veut puissantes, voire monumentales. Il tait preuve dans ce travail de style d'une grande virtuosité. Mais rien n'est plus lassant que la sublimité voulue. Schiller recherche de façon continue le trait, la pointe, l'antithèse, l'image, la comparaison ; il démontre, il argumente; mais il n'a ni la tendresse, ni la ferveur de Klopstock; l'émotion lui manque.
Outre ces méditations ambitieuses, l'Anthologie apporte les premières poésies d'amour de Schiller. Il a vingt-deux ans, une nature impétueuse, une sensibilité vive. Aura-t-il la spontanéité et la simplicité de Gœlhe qui, dix ans plus tôt, a exprimé ses élans de passion, ses joies, ses regrets, de façon si directe et si vivante que le lyrisme allemand en a été renouvelé? Il s'en faut de beaucoup. Schiller, amoureux, construit encore des dissertations philosophiques. Il ne chante pas le désir satisfait; il en prouve la légitimité par des arguments scientifiques et métaphysiques. Il n'a, à vrai dire, pas encore connu la passion véritable. La Laura à qui il dédie des strophes éloquentes est une veuve, mère de plusieurs enfants, qui n'est ni très belle ni très jeune, et vers qui ne l'attire qu'une griserie passagère. Il ne lui adresse pas d'adjurations passionnées; il entreprend de lui démontrer, en termes imagés, que l'amour des cœurs n'est qu'un cas particulier de l'attraction universelle. Les planètes tournent éternellement autour du soleil comme autoprd'un être infiniment cher, dont rien ne peut les séparer; partout dans l'univers les corps s'élancent vers les corps, en
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un mouvement régulier qui résulte visiblement d'un plan et crée des systèmes stellaires. C'est l'amour qui, dans le monde entier, maintient la cohésion et l'harmonie. Laura ne fait donc que se soumettre à l'ordre divin quand, les joues couvertes d'une pourpre enflammée, elle se jette dans les bras de son amant et le couvre de baisers. L'amour trouve dans la doctrine de Newton sa justification philosophique.
Fort de ces considérations scientifiques, Schiller n'hésite pas à dépeindre, ici ou là, l'amour sous des couleurs que KIopstock eût assurément trouvé bien crues. Avec une certaine complaisance, il proclame que son sang bat sauvagement dans ses artères enfiévrées quand il tient dans ses bras la bien-aimée gémissante de volupté. C'est le disciple de Wieland qui tout à coup se trahit dans ces hardiesses juvéniles. Mais à qui voudrait lui reprocher ces traits trop réalistes, le jeune Schiller répondrait par des considérations de physique universelle. Un an plus tôt, dans la dissertation qui devait lui donner le droit d'exercer la médecine, il avait démontré que la « nature animale » de l'homme entretient avec sa « nature spirituelle » les rapports les plus étroits. Ce n'était donc pas s'abandonner à la licence que de parler d' « étreintes embrasées » (in vereinter Glut), c'était seulement donner à comprendre que deux âmes venaient de se confondre dans une union parfaite. Ce sont d'ailleurs des félicités de l'ordre cosmique que goûte l'amant auprès de la bien-aimée . il baigne dans l'éther, il entend les harpes du paradis, il voit les pôles de l'univers se mouvoir autour de lui. Schiller n'imagine pas que l'on puisse aimer sans communier avec toute la création et presser le monde entier sur son sein.
Dans ces plaidoyers philosophiques Schiller met en œuvre tous les procédés de la rhétorique traditionnelle : apostrophes, questions, répétitions oratoires,
énumérations. Il cherche à dissimuler sous des métaphores éclatantes l'abstraction de sa pensée. Il n'y réussit pas toujours. Mais parfois quelques beaux vers, fermes et colorés, font prévoir la maîtrise future. Telle strophe du Triomphe de l'amour annonce déjà les Dieux de la Grèce; mais là Schiller n'est pas parti de l'idée abstraite; il s'est représenté avec vivacité l'image de quelque divinité antique et a trouvé, pour exprimer à la fois le tableau concret qu'il imaginait et la signification qu'il entendait lui donner, des mots justes et graves, harmonieux et simples.
On trouve d'ailleurs, dans l'Anthologie, à côté des poèmes à prétentions philosophiques ou à tendances didactiques, deux ou trois douzaines de poésies plus familières, parfois humoristiques, qui prouvent que Schiller, à ce moment de sa vie, s'essaj^ait un peu dans toutes les variétés du lyrisme et qu'il n'était même pas dépourvu d'un certain sens du comique. Il écrit déjà des ballades, il ne recule pas devant la satire politique. Il se hasarde même à composer, sur un sujet mythologique, un livret d'opérette, Sémélé. Cette dernière œuvre, pour laquelle il a montré lui-même, par la suite, une assez grande sévérité, atteste à tout le moins que Schiller sait déjà, à vingt-deux ans, manier avec habileté le vers ïambique de cinq pieds, qui depuis peu est devenu le vers classique des dramaturges allemands. C'est un drame d'une contexture et d'une psychologie assez élémentaires : il conte la vengeance exercée par Junon contre l'une des mortelles aimées de son époux Jupiter; on n'y observe ni développement des caractères, ni crise morale; mais le dialogue, bien ordonné, est conduit dans une langue ferme, dont le ton, sous la plume de l'auteur des Brigands, frayipe par sa mesure et sa dignité. Cet essai a pu aider Schiller à prendre conscience de ses dons de poète dramatique. L'Anthologie n'eut auprès du public qu'un maigre
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succès. Mais, malgré ses faiblesses évidentes, ce recueil est précieux pour qui veut étudier la formation du poète. Schiller, tout bouillonnant d'idées et de sentiments, un peu enivré de sa facilité juvénile, se complaît encore à des exercices de virtuosité et ne se montre pas toujours très exigeant pour lui-même. Mais ses vers ont de la force, du nombre, de l'harmonie. Et il parle déjà avec l'autorité d'un homme qui se sent appelé à conseiller, à former, à diriger ses contemporains. Il se regarde comme le porteur élu d'un message de beauté et de noblesse morale. Il a en lui-même et en sa mission une foi ardente. Ce qui lui fait défaut, c'est une pensée vraiment originale. Il ne prêche encore qu'une philosophie apprise. Mais il ne va pas tarder à sentir l'insuffisance de sa préparation philosophique et il va s'efforcer de refaire, tout seul, sa propre éducation.
En cette même année 1782 Schiller fait ses débuts de critique et de conteur. Ses essais paraissent dans une revue littéraire qu'il fonde à ce moment, avec deux de ses anciens maîtres de l'Académie militaire, le Wirtembergisches Repertorium der Litteratur.
Il se montre assez sévère à l'égard des auteurs souabes de son temps. Mais il ne s'épargne pas lui-même : en deux articles anonymes il n'hésite pas à blâmer certaines outrances des Brigands ou de V Anthologie.
Il publie en même temps des œuvres brèves d'un caractère assez nouveau. L'une est un dialogue philosophique intitulé La promenade sous les tilleuls. Le jeune moraliste y affecte une grande autorité, mais n'apporte pas encore, il faut bien en convenir, d'idées fort neuves. Il met face à face deux amis de tempérament opposé, dont l'un, optimiste déterminé, ne veut voir dans la nature que ses aspects souriants, tandis
que l'autre est uniquement frappé par la désagrégation fatale et la décrépitude de tout ce qui vit. Ce contraste est exposé en expressions très colorées, d'un goût parfois contestable, mais toujours faites pour frapper l'attention du lecteur. La discussion, un peu factice, n'aboutit d'ailleurs à aucune conclusion positive.
Dans un récit qui porte ce titre : Une action généreuse, histoire contemporaine, Schiller se donne l'attitude d'un simple chroniqueur : il rapporte en effet une sorte de drame de famille qui lui a été conté par Mme von Wolzogen. Toutefois c'est déjà en grande partie une œuvre d'imagination : s'il n'a pas inventé les événements eux-mêmes, il a décrit à sa manière les sentiments des personnages. Deux frères, épris d'une même femme, prient cette dernière de faire un choix entre eux; elle ne peut s'y décider; le plus jeune alors décide de s'effacer et part pour un pays lointain ; l'aîné épouse la jeune femme, mais elle meurt au bout d'un an en avouant que c'est l'absent qu'elle aimait. Schiller a conté cette aventure sentimentale avec une simplicité et une rapidité qui méritent d'être louées. Il n'a pas su pourtant individualiser ses personnages; les deux frères, également passionnés, également prêts à se sacrifier, sont proprement indiscernables.
Schiller se manifeste aussi dans cette revue comme théoricien du drame. Dans une dissertation intitulée Du théâtre allemand contemporain, il exprime ses idées sur la lâche et le rôle du poète dramatique. Mais il ne fait guère que développer des idées empruntées à Lcssing. Il estime que le théâtre a pour objet d'instruire et que par suite tout auteur de tragédies ou de comédies doit se considérer comme un moraliste. C'est seulement une dizaine d'années plus tard que Schiller aura sur cette question une conception originale, fondée à la fois sur son expérience personnelle et sur ses études d'esthétique.