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CHAPITRE VI

L'abbé de Saint-Réal avait publié en 1672 un Don Carlos, qu'il appelait lui-même une « nouvelle historique ». C'était un récit qui ne devait guère à l'histoire que quelques noms propres. Le véritable Don Carlos, fils de Philippe II, roi d'Espagne, avait été une sorte de monstre, un être anormal et dégénéré ; brutal, cruel, ambitieu.v, il était animé contre son propre père d'une haine maladive; enfermé dans une prison, à la suite de diverses tentatives de rébellion, il y était mort au bout de peu de temps, des suites d'une indigestion, disaient les uns, empoisonné, prétendaient les autres. De cet égoïste et de ce forcené, l'abbé de Saint-Réal avait fait un héros sensible et passionné : l'infortuné Don Carlos et sa belle-mère, la reine, ressentent l'un pour l'autre un amour pur, mais ardent, qu'ils cherchent vainement à dissimuler; des courtisans qui croient avoir intérêt à les perdre, éveillent les soupçons et la jalousie du roi. Après des épisodes divers, où le duc d'AIbe, une certaine princesse Eboli et un certain marquis Posa jouent un rôle, Don Carlos est arrêté, emprisonné, jugé par le tribunal de l'Inquisition et mis à mort. Peu après la reine périt, empoisonnée sur l'ordre du roi, qui d'ailleurs ne tarde pas à expier par une mort affreuse son injustice et sa criminelle précipitation.

Dès l'année 1782, Dalberg avait attiré l'attention de

Schiller sur cette imaginaire tragédie de famille. Schiller avait décidé d'en faire le sujet d'un drame. C'est seulement cinq ans plus tard, en 1787, qu'il devait achever cette entreprise, non sans avoir plus d'une fois varié dans sa conception de l'intrigue et dans celle des caractères.

La rivalité d'un père et d'un fils, amoureux de la même femme, telle était la donnée qui l'avait d'abord séduit dans la nouvelle de Saint-Réal. Il n'avait nullement songé à composer un drame politique ou à faire revivre une époque déterminée du passé espagnol. C'est ce qu'il y avait encore de « drame bourgeois » dans cette matière qui l'intéressait. Que Philippe et Don Carlos fussent des personnages royaux, ce n'était là, pour lui, qu'une circonstance secondaire. C'était la parenté des deux hommes et leur commune passion qui, à ses j'eux, faisaient d'eux des héros tragiques. Philippe, Carlos, la reine et le marquis Posa devaient se trouver engagés, malgré eux, dans une série de conflits sentimentaux d'où s'ensuivît nécessairement leur perte ou leur désespoir. L'amour était le principal et presque l'unique ressort du drame.

Mais peu à peu Schiller en était venu à développer les thèses philosophiques et politiques que l'intrigue contenait en germe. Pour essayer d'arracher Don Carlos à une passion qu'il ne pourra jamais satisfaire et pour lui donner en même temps une tâche digne de sa grande âme, son ami, le marquis Posa, cherche à éveiller en lui l'ambition de devenir le bienfaiteur et, en un certain sens, le libérateur des Pays-Bas : Don Carlos doit supplier son père de l'envoj'er gouverner cette lointaine possession espagnole; là, il se fera l'apôtre d'un idéal de justice et d'humanité et accordera aux protestants la liberté de conscience qu'ils revendiquent passionnément. Ce motif, qui au premier moment ne devait servir qu'à amener cer-

taines complications de l'inlrigue, allait prendre, avec les années, une importance toujours plus grande sous la plume de Schiller. Posa, éloquent défenseur de l'idée de liberté, repousse bientôt Don Carlos dans l'ombre. Schiller oublie son dessein premier; il substitue peu à peu un drame de haute politique à la tragédie de famille qu'il avait esquissée. Posa, devenu le héros central, s'évertue à convertira son idéal le roi Philippe II en personne. Il s'agit dès lors de savoir, non plus si Carlos réussira à vaincre sa passion funeste, mais si l'esprit de tolérance et le respect de la dignité humaine, représentés par Posa, l'emporteront sur le fanatisme et la tjrannie, que symbolise l'Inquisition. Cette altération du plan primitif a entraîné d'assez graves inconséquences et même quelques contradictions dans le développement de l'action. A ne considérer que la composition. Don Carlos trahit plus de gaucherie que les trois drames précédents.

Les deux premiers actes montrent Carlos enveloppé dans un réseau d'intrigues et de dangers, dont son ami, le marquis Posa, essaie de le garder. Depuis longtemps l'attitude du jeune prince a frappé les courtisans; il est en proie à une tristesse inexplicable. Des observateurs aigus essaient de deviner son secret; le lecteur ne tarde pas à l'apprendre. Carlos se confie à Posa, qui vient de rentrer en Espagne après avoir parcouru l'Europe : il aime désespérément sa bellemère, la reine. Naguère encore elle était sa fiancée, mais, pour des raisons politiques, le roi Philippe II a jugé bon de l'épouser lui-même. Posa aussitôt se met en devoir, non d'éloigner Carlos de la femme qu'il aime, et dont toutes les convenances le séparent, mais au contraire de lui ménager une entrevue secrète avec elle. Il se promet en effet un heureux résultat de cette rencontre : la reine, noble et haute nature, ne pourra manquer d'encourager Carlos à mener, loin des cours,

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une vie héroïque et désintéressée. Cette attente n'est pas trompée : Carlos, satisfait d'avoir pu déclarer son amour, décide de quitter l'Espagne et d'aller consacrer toutes ses forces à l'affranchissement et au bonheur des habitants des Pays-Bas. Mais le roi, homme soupçonneux et défiant, refuse de lui confier le commandement qu'il sollicite. C'est vainement que le jeune prince cherche à émouvoir son père et fait appel à son affection. Philippe demeure implacable et insensible. D'autre part Carlos se fait une ennemie de la princesse Eboli, qui lui offre son amour et qu'il rebute. Un complot se forme à la cour contre lui : le duc d'Albe, qu'il a essayé de supplanter comme gouverneur des Pays-Bas, le moine Domingo, confesseur du roi, et la princesse Eboli se concertent pour le perdre. Don Carlos cependant se croit en mesure de démontrer à la reine que le roi est indigne d'elle; le hasard a fait tomber entre ses mains une lettre compromettante. Mais son ami Posa, à qui il se confie, déchire la lettre et détourne Don Carlos d'obéir au dépit; il lui conseille la magnanimité et le pousse à partir pour les Flandres.

Jusqu'à cet endroit le drame est un conflit de caractères. On s'attend à voir, au troisième acte, le père et le fils àprement dressés l'un contre l'autre. Mais Don Carlos n'y paraît même pas; c'est Posa qui prend sa place, pour engager une action nouvelle. Le roi, que le duc d'Albe et Domingo cherchent à circonvenir et à emplir de soupçons contre sa femme et son fils, sent que ces deux conseillers ne sont nullement désintéressés. Il voudrait, parmi les courtisans qui l'entourent, découvrir un homme sûr, un ami. Or le hasard — ou plutôt l'arbitraire du poète — met sur son chemin le marquis Posa, qui, dans une scène fameuse, et d'ailleurs dénuée de toute vraisemblance, devient cet ami : la franchise éloquente avec laquelle Posa reven-

dique le droit d'être un homme affranchi de toute servitude, la chaleur du plaidoyer qu'il improvise en faveur de la liberté de conscience et des idées d'humanité émeuvent et troublent le vieux monarque absolu. Philippe, à vrai dire, ne suivra aucun des conseils qu'avec une autorité ingénue lui prodigue le jeune Posa. Mais, saisi soudain d'une confiance sans bornes €n cet homme qu'il ne connaissait pas deux heures plus tôt, il lui avoue les soupçons qu'à la suite des insinuations du duc d'Albe, de Domingo et de la princesse Eboli, il a conçus contre sa propre épouse et contre son fils et le charge de surveiller ces deux suspects.

Devenu le confident du père, comme il était déjà celui du fils, Posa n'aurait que quelques mots à dire pour réconcilier l'un avec l'autre. Schiller préfère transformer subitement ce modèle de franchise en un subtil ourdisseur de plans ténébreux. Tous ses actes, sans doute, sont dictés par une loyauté foncière; il veut servir à la fois le roi. Don Carlos et l'humanité. Mais il ne met personne dans le secret de ses honnêtes machinations, de peur que ses desseins ne soient mal compris et ne soient combattus par les intéressés euxmêmes. 11 ne réussit qu'à se perdre en perdant Don Carlos. Il médite une entreprise qui n'est pas loin de ressembler à une trahison : il voudrait que Carlos se mît, dans les Pays-Bas, à la tête d'une rébellion. Son intention est noble : il est convaincu que le roi, dont îe cœur est droit et juste, approuvera après coup l'acte révolutionnaire de son fils. Il ne s'agit en somme que de forcer la main à Philippe II. La reine doit être, en cette affaire, l'alliée de Posa; ce dernier compte sur elle pour déterminer Carlos au départ.

Mais le mystère dont Posa s'enveloppe excite les soupçons de tous ceux qui jusque-là lui faisaient confiance. Don Carlos se prend à douter de lui. A tra-

vers tout le quatrième acte Posa mène un jeu si compliqué que le lecteur lui-même se lasse de tant de détours. Il semble trahir à la fois le roi et Don Carlos. Au dernier acte, c'est contre lui-même qu'il intrigue; il trouve délibérément le moyen de se rendre si suspect au roi que celui-ci le fait assassiner. Mais à peine a-t-il rendu le dernier soupir qu'on apprend que sa mort a été un sacrifice héroïque : il savait que le roi, soupçonneux et irrité, méditait de faire expier à Don Carlos et son amour pour la reine et ses projets de rébellion ; il a détourné le coup qui menaçait son ami, il s'est représenté comme le seul coupable. 11 pensait acheter, au prix de sa vie, la liberté de Don Carlos et l'indépendance des Pays-Bas. Don Carlos et le roi reconnaissent trop tard la grandeur morale de celui qui avait essayé de les hausser l'un et l'autre au-dessus d'eux-mêmes et qui avait rêvé de faire d'eux de nobles serviteurs de l'humanité.

C'est ainsi que se termine, au milieu de l'acte V, la tragédie dont Posa est le centre. Mais le drame n'est pas fini. Schiller tient à conduire jusqu'à son terme la tragédie de famille qui avait été le sujet des deux premiers actes. Le lecteur, il faut bien l'avouer, avait presque oublié cette intrigue du début. Mais l'auteur veut que, Posa mort, Don Carlos reprenne tous ses droits de héros principal. On voit donc, comme au deuxième acte, le fils s'insurger contre l'autorité tyrannique du père et préparer sa fuite pour la seconde fois. Mais avant de quitter Madrid, Carlos prétend revoir la reine, pour lui transmettre les dernières paroles de Posa. Il se glisse chez elle dans les conditions les plus mélodramatiques, déguisé en fantôme, à minuit. Il est surpris et livré à l'Inquisition.

Cette intrigue est une construction assez artificielle et évidemment dénuée d'unité. Mais si la composition prête à la critique, c'est que Schiller, ayant plusieurs

fois abandonné, puis repris son drame, s'est écarté peu à peu de son plan primitif. Si l'ensemble est mal équilibré, certaines parties sont au contraire fortement charpentées et attestent l'habileté du dramaturge. La scène où la princesse Eboli essaie de conquérir l'amour de Don Carlos et découvre progressivement que le prince n'a pour elle que de l'indifférence, ou celle qui met face à face Posa, apôtre de la liberté, et Philippe II, représentant du despotisme (ces deux scènes sont si longues que, dans un drame aux dimensions ordinaires, elles suffiraient presque à remplir tout un acte) sont agencées avec une rare entente de la gradation des sentiments ou des idées. La seconde, malheureusement, ne se rattache guère à ce qui la précède et forme hors-d'œuvre.

Moins fermement composé que les trois drames antérieurs. Don Carlos révèle. pourtant, chez Schiller, plus de maturité et de pénétration psychologique. Dans les Brigands ou dans Louise Millerin les caractères étaient brutalement contrastés; ici, ils apparaissent beaucoup plus humains, parce qu'ils sont nuancés.

Carlos a été conçu par Schiller comme une âme ardente et noble, dont le trait fondamental est le besoin d'aimer et de se dévouer. Au début il ne voit pas bien clair en lui-même; il ne recherche encore que les satisfactions égoïstes de l'amour ; il ne rêve, en homme encore trop occupé de soi-même, que de se faire aimer de la femme qu'il aime, dût-il pour cela contrevenir aux règles morales et sociales les plus fermement établies. Il est tout prêt, pour contenter son désir impatient, à troubler l'ordre et l'harmonie de la petite partie de lunivers où son destin l'a placé. C'est méconnaître les devoirs qui incombent à tout homme digne de ce nom; c'est concevoir la vie de façon trop étroite et trop personnelle. C'est en cet égoïste resser-

renient d'un noble instinct que consiste à ce moment l'imperfection intérieure et, si l'on veut, la faute tragique du juvénile héros. Don Carlos, quand s'ouvre le drame, est dans un état trouble, incertain: il est impatient de se dévouer, mais il n'a pas encore d'idéal. C'est seulement sous la pression des faits et grâce à l'ascendant que prendra sur lui Posa, qu'il s'élèvera peu à peu jusqu'aux formes les plus hautes de l'amour, qui sont désintéressement et oubli de soi.

Ce que Schiller a fait ressortir le (plus fortement chez le jeune Carlos, c'est moins l'élan vers l'amour que le besoin ardent, passionné et presque religieux de l'amitié. C'est avec une tendresse et une ferveur toutes klopstockiennes que Carlos ouvre son cœur à Posa. L'amitié est pour lui la fusion totale de deux âmes; elle emporte non seulement une confiance sans réserve, mais un véritable abandon de l'être tout entier. On ne s'étonne pas d'entendre Carlos accabler son ami de protestations exaltées; cette phraséologie était coutumière à l'époque; et les poésies de jeunesse de Schiller ou ses premières lettres à Kôrner étaient remplies d'effusions semblables. Mais on est un peu surpris, à l'acte IV, de voir qu'il suffit de quelques insinuations vagues pour emplir subitement de défiance et de soupçons ce même Carlos qui naguère avait juré de s'en remettre entièrement aux avis de Posa. C'est que le quatrième acte est postérieur d'environ trois ans au premier et qu'il était devenu nécessaire, pour que se développât l'action nouvelle dont Posa était devenu le héros, que les deux amis cessassent de se confier l'un à l'autre toutes leurs pensées.

Pendant les actes III et IV Carlos n'est qu'un personnage effacé, dont les desseins et la conduite manquent de relief, et dont le lecteur, à vrai dire, se désintéresse. Le caractère ne reprend netteté et vie

qu'après la mort de Posa. Depuis longtemps ce dernier, secondé par la reine, a essayé d'arracher Don Carlos à ses préoccupations égoïstes pour lui proposer un objet vraiment noble et haut : il voudrait transformer le fils du monarque absolu en un champion de la liberté politique et religieuse. Carlos n'a pas été insensible aux conseils et aux prières de son ami. Pourtant il faut l'assassinat de Posa pour causer enfin en lui cette sorte de révolution morale qui se préparait lentement depuis le début du drame. Il renonce à l'amour pour combattre « les tyrans ». Or c'est cette évolution décisive qui cause sa perte. Son père lui pardonnerait peut-être l'amour qu'il porte à la reine, s'il était prouvé que la reine est elle-même sans reproche. Mais le roi Philippe IF, instrument docile de l'Inquisition, doit à sa mission sacrée d'être impitoyable envers un révolté qui ose réclamer la liberté de conscience.

Le développement du caractère de Don Carlos n'est pas invraisemblable. Mais Schiller n'en a guère fait ressortir les étapes diverses. Son héros ne nous apparaît par moments que sous des traits fort indistincts. Philippe II, au contraire, est fermement et clairement dessiné. C'est une grande habileté que de n'en avoir pas fait un tyran fanatique, étroit et dur. Schiller a tenu à le représenter comme un homme qui souffre. Philippe n'a pas su, il est vrai, gagner l'affection de sa femme ou de son fils; mais il lui est pénible de ne pas se sentir aimé. Il éprouve, comme Don Carlos luimême, quoique moins véhémentement, le besoin de se confier sans réserve et sans détours à un ami sûr; et quand il se croit trahi par celui qu'il avait élu, il ressent une véritable douleur. Monarque absolu, il est parfois tourmenté par des doutes sur la justice de ses actes. Il lui arrive de se reprocher la sévérité dont il use à l'égard de son fils. Il a l'esprit assez large pour

laisser un Posa tenir des discours qui, comme il le donne lui-même à entendre, attireraient les foudres de l'Inquisition. C'est un despote sans doute, et sa doctrine est ferme : fils obéissant de l'Église, il ne tolère aucune des nouveautés qui risquent d'entamer la foi. Mais il est capable de reconnaître chez ceux qui pensent autrement que lui la sincérité et la noblesse de cœur. Il est en défiance contre les intrigants et les flatteurs. La dignité rojale n'excite en lui aucune vanité; il l'accepte comme un devoir, mais soupire parfois en pensant qu'elle le met à part des autres hommes et le condamne à l'isolement moral.

Ce Philippe, d'âme inquiète et desprit ouvert, n'est toutefois que celui des trois premiers actes. Vers la fin du drame il devient un être, insensible et dur; il refoule en lui-même tout sentiment spontané et ne veut plus être que l'aveugle instrument de l'Inquisition. Le despote à demi philosophe, à demi éclairé, qu'avait imaginé Schiller fait place au Philippe de la légende.

La figure de Posa est celle que, dans la version définitive du drame, Schiller a tracée avec le plus d'amour et de soins. C'est le chevalier de l'idéal. Mais ce personnage qui unit en lui tant de perfections abstraites ne fait qu'assez rarement l'effet d'un être vraisemblable et vivant. Il ne participe guère aux humbles passions humaines. Il ne connaît ni le doute ni la crainte. Il est noblesse, abnégation, altruisme, sublimité. Il est éloquence et raison. Schiller lui a peu à peu donné toutes les vertus que doivent posséder, à son sentiment, et l'homme privé et le patriote et le citoyen du monde. Posa, dans le plan primitif, n'occupait qu'un rang modeste parmi les utilités; il devait tenir auprès de Don Carlos l'emploi de confident. Mais le confident est bientôt devenu un directeur de conscience. Puis Schiller en a fait le truchement des

idées généreuses qui bouillonnaient en lui. Il l'a en même temps promu, du titre de simple gentilhomme, à celui de grand d'Espagne et de chevalier de l'ordre de Malte. Puis, par touches successives, il a peint en lui un héros selon son cœur, un apôtre de la tolérance et de la fraternité humaine.

Mais en enrichissant ainsi le caractère de Posa, Schiller n'a pas toujours pris soin d'effacer les disparates ou les contradictions. Au quatrième acte, Posa, investi de la confiance du roi, juge inutile de confier à Carlos les desseins compliqués qu'il médite; cette attitude paraissait évidemment excusable au Schiller de 1787, qui considérait Posa comme un esprit bien plus mûr que Carlos et lui confiait le rôle de meneur du jeu; mais elle s'accorde mal avec les serments de franchise qu'en 1784 Schiller avait mis dans la bouche de ce même personnage. La dissimulation de Posa, bien qu'elle n'implique aucune déloyauté, est pourtant la marque d'un certain dédain à l'égard de Carlos. Posa a cessé de regarder son ami comme un égal et comme un frère. Il n'a plus pour lui que les sentiments d'un tuteur pour son pupille.

C'est une idée abstraite et non un trait de caractère qui donne quelque unité à ce caractère : à travers tout le drame, le marquis demeure immuablement fidèle à son idéal de liberté. Il se présente à Carlos, dans l'une des premières scènes, comme « l'envoyé de l'humanité tout entière » et jusqu'au bout il s'etforce de donner au jeune prince les moyens de devenir le libérateur des Flandres. Son idéal, à vrai dire, est vague : il veut surtout, à la manière des francs-maçons ou des illuminés du dix-huitième siècle, préparer à l'humanité un avenir meilleur. Pareille préoccupation chez un Espagnol du seizième siècle est un anachronisme évident. Mais Schiller se soucie peu de cette invraisemblance; il n'a pas encore renoncé à prêcher

dans ses drames ses propres théories politiques ou morales.

Il fait donc, par la bouche de Posa, la leçon aux souverains de son temps. Il pose en principe que le rôle d'un monarque consiste uniquement à assurer le bonheur de ses sujets. Un roi doit s'oublier soi-même et ne se laisser guider, en tous ses actes, que par un ardent, un sincère amour des hommes. Il faut que, loin d'imposer à la foulé des êtres qui sont dans sa dépendance une vie uniforme et médiocre, il assure à chaque individu les moyens de se développer en toute indépendance. Trop souvent, les hommes, déformés par le despotisme, deviennent peureux, prudents, rampants; ils perdent le goût de la liberté, que pourtant la nature avait déposé en eux. L'humanité ne peut progresser et connaître un vrai bonheur que si les esprits sont libres. Un souverain ne devrait jamais être rien d'autre que le serviteur et le défenseur de la liberté de tous.

On s'attendrait à voir le représentant de ces théories généreuses mêlé à de grands événements politiques. 11 semblerait naturel que Posa pérît, comme Egmont,en héros de l'indépendance d'un peuple. Peutêtre ce doctrinaire nous apparaîtrait-il comme un être de chair et de sang, fortement individualisé, s'il se mettait par exemple à la tête d'une troupe de révoltés. Mais il ne fait guère que discourir. Il médite bien, il est vrai, de grands desseins qui doivent profiter à toute une nation et à une vaste communauté de croyants persécutés. Mais il disparaît avant d'avoir pu rien entreprendre de positif; et s'il succombe, ce n'est pas en victime du despotisme et de l'intolérance ; c'est seulement parce qu'il a commis une faute de tactique : il a mal conçu son plan; il a eu le tort de croire qu'il pourrait, sans mettre personne dans le secret de ses décisions, régler à son gré le destin de don Carlos et

celui des Pays-Bas et garder néanmoins l'ascendant qu'il a pris sur Philippe II. Trompé dans ses calculs, il accepte la mort comme il se résignerait à la perte d'un pari. Malgré les éloquentes oraisons funèbres que Schiller fait prononcer, devant son cadavre, par Don Carlos et par Philippe, cette mort apparaît bien plutôt comme un arbitraire expédient du dramaturge que comme une nécessité du drame.

Comme dans Fiesco, Schiller a opposé ici deux figures de femmes, l'une vertueuse et pure, la reine, l'autre dominée pas ses passions, la princesse Eboli. Toutefois le contraste est présenté de façon moins sommaire et moins brutale qu'autrefois. De ces deux personnages c'est assurément la princesse Eboli qui est le plus proche de l'humanité; elle est plus faible qu'artificieuse; c'est le sentiment qui la conduit. La reine a une noblesse un peu apprêtée et par moments toute conventionnelle. Schiller a voulu donner à entendre qu'elle n'était nullement insensible à l'amour de Carlos, mais qu'entièrement maîtresse d'elle-même, elle savait se contraindre à observer les prescriptions de la raison. 11 eût pu se donner pour tâche de nous faire connaître ses doutes, ses regrets, ses combats intérieurs. Il a préféré faire d'elle un autre Posa. Ce ne sont pas ses sentiments de bienveillance et de tendresse inavouée pour Don Carlos qui l'entraînent en des intrigues où son honneur de reine et de femme risque d'être compromis: ce sont ses tendances politiques et philosophiques, c'est l'appui moral qu'elle donne aux desseins révolutionnaires de Posa et de son ami Carlos. Elle trahit en quelque manière le roi, puisqu'elle prête les mains à un complot qu'on forme contre lui; c'est de cette complicité qu'elle est finalement punie. Cette nouvelle héroïne de Schiller est encore une raisonneuse et une disciple des philosophes rationalistes du dix-huitième siècle. Mais son langage a une

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simplicité qu'on ne trouvait pas dans les discours d'Amalia, de Léonore ou de Louise Milleriii; Depuis qu'il a fréquenté C.liarlotte von Kalb et mainte autre femme d'esprit cultivé, Schiller sait qu'il n'est pas nécessaire de recourir à la grandiloquence pour atteindre à la distinction.

Schiller n'a pas encore réussi, dans ce drame, à faire abstraction de ses convictions ou de ses croyances personnelles. Don Carlos est, en maint passage, une œuvre polémique. Mais ce ne sont plus l'hypocrisie sociale ou les préjugés de classe que Schiller combat ici : c'est, outre l'arbitraire despotique, l'esprit d'intolérance religieuse. L'enseignement qu'il a reçu dans son enfance l'a rendu hostile au catholicisme; ses études historiques, qui l'obligent à s'occuper longuement de guerres de religion, ne font que renforcer ce parti-pris ancien. Il saisit avec plaisir l'occasion que lui offre Don Carlos de flétrir l'Inquisition. Il met en scène deux représentants de l'Église catholique : l'un, Domingo, confesseur du roi, symbolise l'esprit d'intrigue ; l'autre, qui est le grand Inquisiteur en personne, personnifie le fanatisme. De ce dernier Schiller veut bien reconnaître la bonne foi; il lui accorde même une certaine grandeur sombre. Mais en Domingo il ne voit guère que l'homme de ruse et de dissimulation, avide de puissance temporelle; ici, il rejoint presque Voltaire.

C'est seulement à partir de Wallenstein qu'il fera effort pour s'élever à une objectivité complète. Dans Don Carlos il est encore apôtre et homme de parti. Mais, en dépit de faiblesses évidentes, ce drame annonce déjà la maîtrise prochaine. Schiller ne lui a pas en vain consacré un labeur de quatre années; de remaniement en remaniement, il a donné plus de plénitude à la langue, plus de souplesse au vers ïambique, plus de vérité et de dignité aux personnages,

plus de force et de signification au contenu idéologique. Il a conscience des progrès accomplis et juge avec raison qu'il peut désormais affronter sans trop trembler le jugement du milieu littéraire de Weimar, Il quitte la Saxe pour la Thuringe.

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