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CHAPITRE VII

Don Carlos n'est pas la seule production des années inquiètes où Schiller cherche d'abord sur les bords du Rhin, puis en Saxe, à conquérir l'indépendance et à fixer son destin errant. Philosophie, Ij'risme. roman, histoire, critique l'attirent tour à tour. Ardent, entreprenant, confiant en ses forces juvéniles, il fonde en 1784, à Mannheim, une revue littéraire, à laquelle il donne le nom de Rheinische Thalia (La Thalia rhénane). Faute de ressources, il n'en peut faire paraître que le premier fascicule en mars 1785. Mais, peu après son arrivée à Dresde, il entre en relations avec un éditeur actif, Gôschen, qui consent à reprendre l'entreprise. La revue, qui désormais s'appelle simplement la Thalia, paraît de façon à peu près régulière jusqu'en 1791. Une nouvelle série, intitulée la Nouvelle Thalia apportera au public, en 1792 et 1793, quelques traités d'esthétique, dont il sera question plus loin.

C'est dans la Thalia qu'ont paru, à côté des deux premiers actes de Don Carlos, quelques-uns des essais ou des poèmes les plus caractéristiques de Schiller. C'est là qu'on trouve en particulier les Lettres philosophiques, où le jeune écrivain a résumé en quelques pages les conceptions de métaphysique et de morale qu'il s'était formées vers sa vingtième année, sous l'influence de Leibnitz, de Shaftesbury et des penseurs écossais.

L'univers, déclare Schiller, est une pensée de Dieu. 11 est nécessairement parfait, puisqu'il est de nature divine. Si l'homme croit y discerner parfois des imperfections, c'est parce que sa vue est faible et bornée ; s'il était, comme Dieu, capable d'embrasser du regard l'ensemble des choses, il comprendrait que ce qu'il appelle le mal n'est qu'une des conditions du bien universel. Les êtres particuliers sont, eux aussi, des reflets de l'esprit divin; ils ne participent pas à la perfection de Dieu, puisque leur pensée ne s'élargit jamais à la mesure de l'univers et qu'ils ne peuvent par conséquent saisir dans sa totalité le plan du Créateur; mais ils ont tous un rôle dans la réalisation de ce plan; et c'est leur noblesse que de chercher à prendre toujours plus clairement conscience de leur place et de leur tâche dans l'univers, afin de contribuer volontairement à l'harmonie des mondes. Travailler à son propre perfectionnement, tel est le principe premier de la morale.

Par là l'homme arrivera au bonheur. Car tel est le destin qui lui est réservé par le Créateur. Le plus parfait des mondes possibles, celui où nous vivons, a été organisé en vue du bonheur des créatures. Le bonheur n'est d'ailleurs pas ce que pense le vulgaire et ne consiste nullement dans la satisfaction des appétits du corps. L'homme n'est pleinement heureux que lorsque, travaillant avec désintéressement pour ses semblables et au besoin même se sacrifiant pour eux, il favorise et hâte le perfectionnement de l'humanité entière. Il applique ainsi de propos délibéré la graqde loi d'amour qui régit tout l'univers. De même que les objets du monde physique, sans en excepter les astres les plus lointains, gravitent les uns autour des autres et sont groupés en un système unique par une impérieuse attraction réciproque, de même les âmes des hommes sont irrésistiblement attirées les unes vers les

autres et unies par des liens indestructibles. La perfection morale consiste à rendre consciente chez chaque individu la disposition latente à aimer son prochain qu'il apporte en naissant et à faire d'une tendance instinctive une règle de vie.

Cette philosophie de l'amour et du bonheur a été pendant plusieurs années la doctrine du jeune Schiller. On en retrouve des échos dans les poèmes de VAnlhologie et dans plusieurs drames, en particulier dans Don Carlos. Mais les Lettres philosophiques elles-mêmes montrent que Schiller, au temps de son séjour à Dresde, passe par une période de scepticisme. L'exposé que lui fait son ami Kôrner du criticisme kantien l'amène peu à peu à considérer certaines des idées de sa jeunesse comme d'irréelles imaginations, et c'est pour sortir d'une sorte d'état d'indécision philosophique qu'il se mettra bientôt à l'étude méthodique de Kant. Toutefois il ne rejettera jamais tout à fait les enthousiastes et généreuses croyances de sa vingtième année; il essaiera de les incorporer à un système renouvelé et élargi.

C'est encore dans la Thalia que paraissent la nouvelle intitulée : Histoire vraie d'un homme devenu criminel parce qu'il avait perdu l'honneur et le début d'un roman inachevé. Le Visionnaire (Der Geisterseher).

Ces deux essais prouvent que Schiller eût été, s'il l'avait voulu, un romancier excellent. La nouvelle repose sur des faits exacts : elle relate partiellement l'histoire d'un chef de brigands qui avait eu une manière de célébrité dans le Wurtemberg, une trentaine d'années plus tôt. Mais Schiller dédaigne de raconter par le menu les forfaits de ce bandit, qui à ses yeux n'est qu'un malheureux; il ne veut qu'expliquer son âme. La méchanceté, pense-t-il, n'est pas naturelle à l'homme; toutefois un individu qui se voit

constamment en butte à d'injustes traitements peut se laisser entraîner à des fautes qui, par une progression inévitable, le conduisent jusqu'au crime. C'est le cas de l'aubergiste dont il expose les infortunes accumulées; cet aubergiste, fort pauvre, est en outre disgracié de la nature; les jeunes filles le fuient; il est aigri et disposé aux longues rancunes: quelques braconnages dont il se rend coupable lui valent d'abord une ruineuse amende, puis une condamnation à la prison, et enfin trois ans de travaux forcés; une fois libéré, il ne songe plus qu'à la vengeance; il sait qu'il a été sournoisement trahi par un garde-chasse qui courtisait la même jeune fille que lui; il tue ce rival et va rejoindre une bande de brigands, dont il devient le chef; mais la vie qu'il mène lui pèse et il cherche à plusieurs reprises à s'en évader; n'y pouvant réussir, il finit par se livrer lui-même à la justice.

Malgré l'eff^ort fait par Schiller pour conter ces faits d'une façon objective, l'intention didactique apparaît en maint endroit. Le récit n'est que l'illustration d'une thèse psychologique exposée en termes abstraits dans les trois ou quatre pages du début. Mais le récit luimême est mené avec rapidité et simplicité. Il n'a pas tout à fait la couleur et la précision concrète qu'on admirera bientôt dans les nouvelles de H. von Kleist, Mais il est probable que la manière nerveuse, directe et dense de Schiller n'a pas été sans influer sur l'auteur de Michaël Kohlhaas.

Le Visionnaire au contraire n'est pas sans longueurs. Mais ce roman contient des pages riches et fortes, qui lui ont valu un grand succès au moment de sa publication. Schiller y étudie encore un cas psychologique dont la singularité lui semble mériter une analyse méticuleuse : il choisit pour héros un prince, qui, circonvenu par une bande d'intrigants et dirigé par eux à son insu, finit par renoncer à son libre arbitre, aban-

donne sa foi protestante et, après une période de complet scepticisme, se laisse convertir au catholicisme. Ce qui est, estime l'auteur, une chute profonde; car Schiller a une haine vigoureuse pour l'esprit à la fois fanatique et hypocrite, selon lui, des convertisseurs catholiques; il redoute les menées secrètes des Jésuites et des autres ordres; il croit aux intrigues tramées dans l'ombre par des agents subtils, infatigables et insaisissables. Cette crainte et cette croyance se fondaient à vrai dire sur quelques exemples précis : plusieurs princes allemands s'étaient convertis au catholicisme, à la fin du dix-huitième siècle, sous l'influence de gens qui se donnaient pour prophètes ou pour voyants; en l'année 1786, au temps même où Schiller écrivait son roman, toute l'Europe s'entretenait des impostures de Cagliostro et de l'ascendant que cet aventurier avait su prendre sur un cardinal français (l'affaire du Collier est de 1785).

Le prince visionnaire est dupé par une sorte de Cagliostro. Ce dernier évoque à ses yeux l'esprit d'un de ses amis morts, et le prince croit à la vérité de l'apparition jusqu'au moment où l'un des assistants, plus habile encore que le charlatan, dévoile la tromperie. Cette scène de magie supposée et les circonstances qui la précèdent ou qui la suivent sont présentées avec beaucoup de vie et de façon à piquer la curiosité du lecteur. Le reste est un peu plus languissant, bien que la désagrégation progressive de la volonté et des croyances du prince soit analysée par moments avec une remarquable pénétration. A travers toute la première partie de son roman — la seule qu'il ait jamais écrite — Schiller fait espérer à son lecteur une « histoire inouïe »; et il est bien vrai qu'il lui conte un certain nombre de faits extraordinaires. Il ne semble pas pourtant qu'il soit jamais arrivé à imaginer un coup de théàire qui le satisfit; il a renoncé à terminer l'on-

vrage, malgré les prières que lui adressait un public séduit et alléché par le début. Il lui suffisait sans doute d'avoir dessiné avec force et vraisemblance le développement d'un caractère assez particulier.

Il n'a pas davantage terminé un drame en prose, qui devait porter ce titre : Le Misanthrope (Der Menschen- J'eind), et dont quelques scènes paraissent en 1786 dans la Thalia. II est probable qu'il n'était pas parvenu à déterminer clairement le dénouement qu'il devait donner à son drame. Son misanthrope est un homme qui a sombré dans le plus profond pessimisme, non parce que tel de ses contemporains l'a desservi en des circonstances précises, mais parce que, d'une façon générale, les hommes particuliers ont déçu la bonne opinion qu'à priori il s'était formée de l'humanité. Aussi ses plaintes demeurent-elles extrêmement vagues, et il est lui-même très incertain de la conduite à tenir à l'égard de son prochain. Il a une fille, qu'il adore et qu'il croit avoir gagnée à ses idées. Elle sera, pense-t-il, l'instrument de sa vengeance : les prétendants se presseront autour d'elle, mais elle les désespérera tous. On croit deviner, en lisant le fragment laissé par Schiller, que ce beau plan devait être déjoué par les faits. Mais le ton des premières scènes était si tragique qu'il devenait malaisé d'aboutir à une solution aussi optimiste. Schiller a abandonné cette matière ingrate, dont la conception datait d'un temps où, à Mannheim, accablé par le sort, il inclinait lui-même à la plus noire misanthropie; mais en 1786, près de son nouvel ami Kôrner et de ses admirateurs de Dresde, son humeur avait changé; il avait cessé de maudire l'humanité.

Le poète lyrique ne se manifeste guère dans la Thalia. Pourtant c'est là que paraissent, en 1786, les deux poèmes les plus ardents et les plus amers que

Schiller ait jamais écrits : Freigeisterei der Leidenschaft (Scepticisme de la passion) et Résignation. C'est l'expression véhémente et par endroits presque désespérée de l'amour insatisfait qu'il avait ressenti pour Charlotte von Kalb durant les derniers mois de son séjour à Mannheim (hiver 1784-85). Retenue par des scrupules qui se fondaient sans doute à la fois sur des raisons religieuses et sur le souci des convenances mondaines, Charlotte n'avait voulu jamais être sienne. Il avait respecté sa volonté, sans reconnaître le bien-fondé des arguments qu'elle lui opposait. C'est ce que proclame le premier des deux poèmes (qui, considérablement accourci par la suite, porte aujourd'hui dans les éditions courantes le titre de der Kampf). L'amant impatient, en qui la nature elle-même a déposé le germe d'une passion qui n'a rien que de noble et de beau, se refuse à reconnaître les prescriptions d'une morale qu'il juge toute conventionnelle. Résignation reprend ce thème avec force, en y ajoutant un accent de pessimisme vraiment exceptionnel dans l'œuvre de Schiller. En renonçant à la possession de la femme qu'il aimait, le poète a accompli ce que sur terre on appelle le devoir. Peut-il au moins espérer qu'une autre vie lui apportera une compensation? Non; il faut que la vertu se résigne à trouver en elle-même sa propre récompense.

Ces deux poèmes ne sont pas dépouillés de toute rhétorique, ni même de toute préciosité. Mais l'expression très sincère du sentiment qui bouleversait alors l'âme de Schiller y atteint parfois à une concentration, voire à une simplicité, qu'on ne rencontrait guère dans l'Anthologie.

A ces effusions presque découragées succède bientôt un poème enivré, An die Freude (A la Joie), écrit vers la fin de 1785. Après la solitude et la mélancolie des derniers mois passés à Mannheim, Schiller s'était

VU entouré à Dresde d'amis enthousiastes et tendres. Leur chaude amitié lui avait rendu sa confiance dans l'humanité. La joie qu'il chante, c'est l'exaltante sympathie, l'amour ardent et désintéressé qui porte les hommes à former avec leurs frères répartis sur la terre entière une seule, une heureuse famille. La nature est union, vie et joie. L'allégresse qui emplit les cœurs des hommes, quand ils songent à leurs semblables, atteste qu'ils ont su se faire en ce monde les collaborateurs conscients de la volonté divine. L'ode de Schiller est un acte de foi dans l'ennoblissement constant et dans la perfection prochaine de l'humanité. Pour proclamer, pour crier sa croyance, le poète a trouvé un rythme ardent, entraînant, passionné; sa langue, quoique encore assez tendue, est moins encombrée d'outrances verbales que dans les Brigands ou dans Y Anthologie. Ses extatiques apostrophes, ses exclamations inspirées font quelquefois sourire le lecteur moderne. Mais cette brûlante sincérité schillérienne trouvait chez les contemporains un retentissant écho : ce sont les vers de cette ode de Schiller que font entendre aujourd'hui encore à travers le monde entier les chœurs de la IX^ symphonie de Beethoven.

En mars 1788, alors que déjà Schiller était installé à Weimar, Wieland lui demanda un poème pour sa revue, le Teulsclier Merkur. En quelques jours Schiller écrivit les Dieux de la Grèce (Die Gôtter Griechenlands). Le thème en était presque goethéen, et c'est la première des productions de Schiller à laquelle (ioethe ait accordé une admirative estime. Au temps des Grecs, dit le poète, la nature était peuplée de dieux : il y avait une dryade dans chaque arbre, une naïade dans chaque source, et chaque rocher enfermait une fille pétrifiée de Tantale; aujourd'hui les hommes n'aperçoivent plus de dieux nulle part; la nature n'est à leurs yeux qu'un mécanisme auquel s'appliquent des

lois inexorables; un Dieu sombre, un Dieu de renoncement a chassé toutes ces créatures heureuses, et elles ne vivent plus que dans les vers des poètes.

Cette glorification de l'ancien paganisme suscita aussitôt de vives polémiques. On accusa Schiller de noirs desseins contre le christianisme. Mais ce qu'il répudiait, c'était seulement la conception ascétique qui fait des joies naturelles de ce monde des occasions de péché et des obstacles au salut de l'âme. Il lui semblait qu'entre le panthéisme philosophique d'un Leibnitz et le panthéisme poétique des anciens l'accord était facile. Ne pouvait-on voir dans la nature entière la manifestation d'un être divin et ne pouvait-on penser, comme l'enseignaient nombre de penseurs du dix-huitième siècle, que les passions mises par Dieu au cœur de l'homme fussent bonnes et bienfaisantes, en raison même de leur origine divine? La vérité, selon Schiller, c'est que Dieu a toujours voulu qu'il y eût harmonieux accord entre l'âme et le corps, entre la vie de l'esprit et la vie des sens. Si les hommes savaient reconnaître cette vérité, la beauté cesserait d'êlre pour eux une tentation condamnable, un piège du Malin; ils découvriraient dans la beauté la révélation même de l'esprit divin.

La beauté, c'est l'objet du long poème que Schiller compose en 1789, die Kiinstler (les Artistes), en réponse aux détracteurs des Dieux de la Grèce. La beauté est partout dans l'univers, parce que l'univers est l'harmonieuse création de Dieu. Mais il s'en faut de beaucoup que les hommes l'aperçoivent spontanément. Il a fallu, au début de la civilisation, que des êtres d'élite, les artistes, fissent comprendre aux autres créatures humaines que les proportions merveilleuses et l'heureux équilibre qu'on observe partout dans l'univers étaient le s3'rabole apparent de quelque chose de profond, d'une pensée organisatrice. C'est en

LA « TfULlA ». PUBLICATIONS DIVERSES (1785-1789). 77

contemplant les œuvres des artistes que les hommes en sont venus peu à peu à soupçonner que toute forme obéissait à des lois et qu'il existait par conséquent des vérités éternelles. Par un lent travail auquel ont participé des générations nombreuses on est arrivé à mettre ces vérités en formules abstraites; la raison s'est développée; l'homme s'est progressivement rendu maître de la nature. Mais c'est l'art qui avait frayé les voies à la pensée philosophique et à la science. Les artistes n'ont d'ailleurs jamais cessé d'être des guides nécessaires. Les hommes auxquels on donne le nom de « penseurs » ou de « savants » ne sont que leurs auxiliaires, après avoir été leurs élèves. Le devoir actuel des artistes est de montrer que la culture rationnelle, principalement attachée à définir abstraitement la vérité, est un peu trop oublieuse de ses origines et qu'elle doit redevenir une culture fondée sur l'amour de la beauté.

C'est son propre idéal de vie que Schiller exposait dans ce poème, dont l'expression d'ailleurs demeure quelquefois un peu didactique. 11 lui semblait qu'une pareille théorie devait obtenir l'assentiment et la sympathie de Goethe. Mais ce dernier ne se départ pas encore de sa froideur à l'égard de son jeune confrère. Il est vrai que Schiller vient de publier (1788) dans un journal littéraire, une critique assez sévère — et sur certains points d'ailleurs fort contestable — de la tragédie d'Egmont. Le ton un peu tranchant du jeune critique n'était pas fait pour faciliter un rapprochement. Peut-être Gœthe se fût-il montré plus accommodant s'il avait pu lire l'étude extrêmement intelligente et pénétrante qu'en cette même année 1788 Schiller avait entrepris d'écrire sur Iphigénie. Mais cette étude ne fut pas publiée à ce moment; elle demeura inutilisée dans les cartons de Schiller dix années entières.

Les Artistes sont une sorte d'adieu provisoire à la

poésie. Pendant cinq ou six ans Schiller va cesser de se manifester soit comme poète lyrique, soit comme poète dramatique. Il se tourne vers l'histoire et la philosophie. Le public, durant ces quelques années, ne le connaîtra guère que comme historien et comme esthéticien.

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