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CHAPITRE VIII

Les premiers mois du séjour de Schiller à Weimar ne vont pas sans déceptions. Bien accueilli par Wieland, et même par Herder, il sent pourtant que ces écrivains célèbres ne le traitent pas en égal. Or, à mesure qu'il les connaît mieux, il se rend compte que la distance est moins grande entre eux et lui qu'il ne lavait d'abord pensé. Les seuls avantages véritables qu'il reconnaisse à ces illustres aînés, ce sont une plus grande expérience des hommes et une variété de connaissances qui lui manque encore. Il se trouve « pauvre » quand il se compare à eux. Mais ses lacunes sont de celles qu'un homme énergique peut rapidement combler. Il sent grandir sa confiance en luimême. Obligé de vivre dans un demi-isolement (car, bien qu'introduit par Charlotte von Kalb en diverses maisons de Weimar et même à la cour, il n'a avec la plupart des gens à qui il est présenté que des relations un peu froides et cérémonieuses), il se soumet durant l'hiver de 1787 et une partie de l'année 1788 à un long et persévérant labeur. Il écrit l'/Zis/o/re du Soulèvement des Pays-Bas contre la monarchie espagnole, et la publie dès octobre 1788. Le succès en est grand. C'est le premier ouvrage de Schiller qui lui rapporte d'appréciables honoraires.

L'étude du passé devait être pour lui un moyen de mieux connaître les hommes, leurs natures diverses,

leurs passions, les mobiles de leurs actes. Cette façon d'élargir son expérience était sans doute bien livresque encore ; mais il n'en était point d'autre qui s'offrît à lui à ce moment-là. Il espérait en outre redresser, par cette publication, le jugement un peu sommaire qu'on s'était habitué à porter sur lui jusque dans les milieux littéraires : on ne voulait trop souvent voir en lui que le poète tumultueux et révolutionnaire de ses premiers drames. Il tenait à prouver qu'il était aussi l'homme des entreprises longuement mûries, qu'il avait une culture ample et forte et qu'il savait, quand il le fallait, faire taire toute passion pour exprimer de façon nuancée et pondérée ce qu'il jugeait être le vrai.

Il est d'ailleurs moins érudit que philosophe. Il considère l'histoire comme un immense magasin de faits, dont un esprit bien fait doit savoir montrer l'enchaînement nécessaire et la signification profonde. L'humanité n'est pas le jouet de forces aveugles et indiscernables; elle contribue elle-même à déterminer son destin. La volonté humaine a eu une part éminente dans la formation progressive de la culture universelle. L'historien a pour objet principal de montrer comment la raison s'est peu à peu affranchie des entraves qui gênaient son épanouissement, et comment elle tend toujours davantage à défendre et à utiliser sa liberté.

C'est seulement en mai 1789, dans la leçon par laquelle il inaugurera ses cours à l'Université d'Iéna, que Schiller exposera les principes qui doivent à son sens guider l'historien. Mais il ne fera alors que définir après coup la tâche qu'il s'était déjà assignée dans son Histoire du Soulèvement des Pays-Bas : montrer qu'il y a, dans le déroulement des faits historiques, une idée, un but, une « intention », qu'un esprit philosophique est capable d'appréhender. L'histoire n'est pas un simple récit des événements passés; c'est une

explication de l'élat présent du monde. Aussi doit-elle embrasser non seulement les faits politiques, mais en outre tout ce qui relève de l'art et de la science. Bien des documents font à vrai dire défaut pour les siècles reculés et il n'est pas toujours possible de porter sur les faits un jugement assuré. Dans l'ensemble pourtant l'historien philosophe est en mesure d'établir que l'histoire universelle atteste un progrès et une action toujours plus marquée de la raison humaine. On ne peut donc douter que le développement de l'humanité soit commandé par un principe téléologique.

Schiller n'a jamais tenté d'écrire la vaste explication de l'histoire universelle que semblait faire prévoir sa leçon inaugurale. On peut pourtant en reconstituer les grandes lignes, à l'aide de fragments qu'il a publiés, soit dans la Thalia, soit dans des recueils de mémoires et de documents historiques dont il a, quelques années durant, dirigé la publication, dans l'espoir de gagner quelque argent.

Il admet, pour les débuts même de l'humanité, le récit traditionnel de l'Écriture' . l'homme, avant de mener une vie de misère et de labeur, a connu la quiétude du paradis terrestre. Le péché originel l'a chassé de ce paradis, mais l'a du même coup rendu capable de lutter et de s'élever, par un libre effort, jusqu'à un haut état de dignité morale. Schiller s'accorde avec Herder et Kant, dont il a d'ailleurs subi l'influence, pour penser que la raison n'a pu commencer à exercer son rôle ennoblissant qu'à partir de la chute du premier homme. Si la créature humaine avait continué à vivre dans un état de perpétuelle innocence, elle n'aurait mené qu'une vie végétative, sans erreurs et sans mérites. Sa vraie grandeur est

I. Etivas liber die erste Menschengesellschajt nach dem Leitfaden der mosaischen Urkunde (1790).

d'avoir, au milieu de toutes ses imperfections, senti la présence en son cœur d'une loi morale et d'avoir su, par un acte de libre volonté, obéir à cette loi. En refoulant délibérément ses instincts égoïstes ou mauvais, l'homme a rendu possible la grande œuvre de la .civilisation (Kultiir).

La société, en effet, est devenue possible et l'on a vu des hommes de génie grouper autour d'eux leurs voisins pour constituer des États. Le premier de ces grands bienfaiteurs, Moïse, n'a pas seulement constitué une importante communauté politique, celle du peuple hébreu, il a en outre proclamé la doctrine du monothéisme, qui a favorisé de façon inappréciable les progrès de la morale et ceux de la raison elle-même'. D'autres législateurs, comme Ljxurgue et Solon, ont su édifier des codes qui ont permis à certaines sociétés de se distinguer entre toutes les autres et de devenir ainsi des modèles pour le reste du monde. On peut sans doute reprocher au premier d'avoir sacrifié l'individu à l'Elat, et au second d'avoir mésusé des lois pour contraindre ses concitoyens à se montrer vertueux. Mais il faut leur savoir gré à tous deux d'avoir donné de si beaux exemples d'organisation sociale-.

A l'égard du moyen âge, Schiller partage l'opinion commune à la plupart des historiens du dix-huitième siècle : c'est à ses yeux une époque de fanatisme, et il déplore l'aveugle emportement qui a lancé les croisés à l'assaut de l'Orient. Il essaie pourtant de prouver que ces siècles d'obscurantisme ne rompent pas à proprement parler l'harmonieux développement de l'humanité. La solide organisation de la société antique, en assurant le bonheur des citoyens, les avait

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