Lettre du 28 août
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son ressort en elle-même. Becker anrait pu hii répliquer que la volonté n'est pas un automate et que c'est même pour cela qu'on peut lui attribuer une essence.
Sur cette même question de la négation de la volonté, Frauenstedt exprime une fois cette idée que, si la volonté est la chose en soi, elle ne peut jamais cesser d'être. Ici Schopenhauer flaire de l'hégélianisme, et il répond sur un ton plus vif :
tt II faut que je me rappelle tout ce que vous avez fait dans l'intérêt de ma philosophie, pour ne pas bondir d'impatience à la lecture de votre lettre... Vous me reprochez d'attribuer à la chose en soi ce qui est incompatible avec ridée d'une chose en soi. Oui, avec votre idée à vous, que vous nous faites connaître par cette superbe définition : « La chose en soi, c'est l'être pri- « mitif, étemel, qui n'a pas commencé, et qui ne peut « périr. » Ce serait là, de par le diable, la chose en soi I Ce que c'est que cela, je vais vous le dire, car nous le connaissons bien : c'est l'absolu, la preuve ontologique déguisée, sur laquelle chevauche le Dieu des Juifs. Et vous, vous marchez devant lui, comme le roi David devant l'arche sainte, dansant et chantant, d'un air tout glorieux. Et pourtant, malgré la susdite définition qui devait le rendre inébranlable, il a été bel et bien mis au rebut par Kant ; il m'a été transmis à l'état de corps mort, et quand l'odeur m'en revient, comme dans votre lettre, je suis pris d'impatience. Vous lui avez mis un masque nouveau, tiré de la garde-robe de Kant. Laissez-lui donc le nom que lui donnent vos confrères en philosophie ; appelez-le le suprasensible, le divin, l'infini, l'impensable, ou, mieux que tout cela, l'idée de Hegel ^. Nous savons bien tout
1. Schopenhauer écrit, avec un élargissement emphatique des voyelles : die Uedah,
ce qu'il y a derrière : c'est monsieur de l'Absolu ; et lorsqu'on l'interpelle et qu'on lui dit : « D'où viens-tu, « gaillard ? » il répond : « Impertinente question I Ne «suis-je pas monsieur de l'Absolu, qui ne doit de « compte à personne ? Cela ressort analytiquement de « mon nom. . . »
« Ma philosophie ne parie jamais de Wolkenkukuksheim ^, mais seulement de ce monde : cela veut dire qu'elle n'est pas transcendante, mais immanente. Elle déchiffre le monde qu'elle a devant elle, comme une table d'hiéroglyphes (dont j'ai trouvé la clef, la volonté), et elle en montre le sens et la liaison. Elle enseigne ce qu'est le phénomène, et ce qu'est la chose en soi. Mais celle-ci n'est chose en soi que par rapport au phénomène. Quant à ce qu'elle est encore autrement, je ne l'ai jamais dit, parce que je ne le sais pas. Dans son rapport avec le phénomène, la chose en soi est la volonté. Que celle-ci puisse se supprimer, je l'ai constaté empiriquement 2... »
Ce que Schopenhauer maintient en toute occasion, ce sont les limites de sa philosophie, qui doit rester expérimentale et ne jamais s'aventurer dans la région de l'inconnaissable. C'est ainsi qu'il écrit à Doss (le 22 juillet 1852) : « Nous avons beau allumer notre flambeau et éclairer l'espace devant nous, notre horizon sera toujours limité par une nuit profonde. Si j'ai réussi à répandre un peu de lumière sur nos environs immédiats, j'aurai beaucoup fait, et je doute fort qu'on fasse jamais davantage. Ne perdez jamais de vue ce qu'est proprement notre intelligence : un simple instrument pour accomplir les fins misérables de nos
1. Woîkenkukuksheim, la Néphéloeoceygie d'Aristophane, c*68t la cité bâtie dans les nuages, où trône l'Idée de Hegel.