Lettre du 21 août
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manifestations volontaires ; ce qu'elle fait de plus est presque un abus. Et Ton veut que cette intelligence saisisse, sonde, approfondisse les conditions primordiales de rêtre ? Elle en est si peu capable, que si la solution de ces problèmes nous était révélée en effet, nous n*y comprendrions absolument rien, et que nous resterions aussi sages que devant. »
«PARERGA ET PARALIPOMENA »
LA seconde édition du Monde comme volonté et comme repr^^entaton n'avait pas eu plus de succès que la première. Lorsque, au mois d'août 1846, c'est-àdire près d'un an et demi après la publication, Schopenhauer se fut informé de l'état de la vente, il reçut de l'éditeur la réponse suivante : « A la question que vous me posez, je ne puis, à mon grand regret, répondre qu'une chose : c'est que j'ai fait une mauvaise affaire. J'espère que vous me dispenserez des détails. » Il fallait la foi inébranlable de Schopenhauer en luimême pour ne pas se décourager. Il ne changea rien à ses habitudes de méditation solitaire. Il n'avait pas dit son dernier mot sur certains points de sa doctrine, sur certaines applications qu'on en pouvait faire, et il tenait à le dire, malgré l'indifférence de ses contemporains et l'hostilité des philosophes de profession.
« Lorsqu'il eut terminé, dit Gwinner, dans l'été de 1850, après six années d'un travail journalier, son dernier ouvrage, Parerga et Paralipomena, son crédit littéraire était si bas, que ses éditeurs n'osèrent pas en entreprendre la publication, quoiqu'il fût prêt à renoncer à toute espèce d'honoraires. Et, par surcroît, il avait donné à cet ouvrage, le plus poç\]da\\^ ^<^ Vsv\s. ceux qu'il a écrits, le titre le plus \mçoig\ii«àt^> \wi>àxx^
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qui semblait fait exprès pour effrayer les libraires. En général, il a toujours été malheureux dans le choix de ses titres, non qu'il s'en fît un moyen pour produire de TefTet, mais il voulait que la première page d'un livre portât l'indication exacte de son contenu. Déjà la Quadruple Racine avait fait rire ; cela sentait trop Tofificine de l'herboriste. Le Monde comme volonté et comme représentation avait, selon le mot de Herbart, un arrière-goût de fichtianisme réchauflTé, tandis que la Volonté dans la nature rappelait les jeux puérils et déjà démodés de la philosophie de la nature. Enfin, sur le titre des Deux Problèmes fondamentaux de la morale, un mémoire « non couronné » neutralisait un mémoire « couronné * w.
Après avoir inutilement tâté le terrain à Leipzig, à Francfort, à Gœttingue, Schopenhauer écrivit'à Frauenstœdt, le 16 septembre 1850, qu'il ne savait plus où s'adresser. « Mon cas est fâcheux, disait-il, sans être humiliant ; car voilà les journaux qui annoncent que Lola Montés a l'intention de publier ses mémoires, et déjà les libraires anglais lui offrent de grosses sommes. Quant à moi, je ne vois pas ce que je puis faire encore. Mes (( œuvres mêlées » vont sans doute devenir des tt œuvres posthumes », pour lesquelles les éditeurs ne manqueront pas. Peut-être que vous, qui êtes mon Théophraste et mon Métrodore, vous pourriez me trouver un éditeur parmi les nombreux libraires de Berlin. Ce livre est le plus populaire de mes écrits ; je pourrais l'appeler mon « Philosophe pour le monde ^ ».
Un libraire risqua la publication, à un petit nombre d'exemplaires. Schopenhauer répondit à Frauenstaedt,
L Qwinner, Schopenhauers Lehen, p. 551.
2. Allusion au principal ouvrage de Jean-Jacques Engel, Der Philosoph fur die WtU, (Leiço^, 1775-1777).
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qui lui avait annoncé cette nouvelle : « Je suis vraiment heureux d'avoir vécu assez pour mettre au monde mon dernier enfant ; je considère maintenant ma mission sur la terre comme terminée. » L'unique condition qu'il posa, et qui fut acceptée, c'est que l'annonce se fît sans aucun des commentaires élogieux en usage dans la librairie. L'ouvrage parut, en deux volumes, au mois de novembre 1851. Le premier volume contenait les Parerga proprement dits, c'est-à-dire des traités supplémentaires, pour ne pas dire accessoires, des développements de la doctrine, se rapportant à la morale, à la psychologie et même à la métaphysique. Le second, les Paralipomena, avait pour sous-titre : Pensées isolées, mais rangées dans un ordre systématique, sur une grande variété de sujets ; c'étaient des articles pour ainsi dire réservés, qui, dans l'intention de l'auteur, auraient pu à la rigueur trouver leur place dans son grand ouvrage ; les titres des chapitres répondaient en partie à ceux des suppléments du Monde comme volonté et comme représentation.
Dans son dernier écrit, son opus novissimum, comme il s'exprime dans une lettre à Becker, Schopenhauer se plaçait encore une fois au centre de son système ; il en éprouvait les fondements, il en considérait les étages, les abords et les dépendances, comme un architecte qui, ayant terminé un édifice, veut s'assurer de la solidité et de la parfaite convenance de son œuvre. 11 passait en revue les doctrines anciennes et modernes, philosophiques et religieuses, non pas en historien impartial et désintéressé, mais, comme on doit s'y attendre, pour y trouver des points de contact avec sa propre philosophie. Schopenhauer ne tenait pas à être considéré comme un novateur, bien qu'il le fût à beaucoup d'égards ; il aimait, au contraire, à part ses alUclï^^ «n^k.^^^oX^V^^
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présenter comme le dernier interprète des plus anciens dogmes qui avaient soutenu et consolé l'humanité. Il avait déjà dit, à la fin de son grand ouvrage, après avoir exposé sa théorie de Tascétisme : (t La morale qui résulte des considérations précédentes a heau être neuve et surprenante dans son expression, elle ne Test nullement dans le fond. Elle s'accorde pleinement avec les dogmes fondamentaux du christianisme; elle y existait déjà ; elle y était contenue en substance. Elle s'accorde non moins parfaitement, malgré la diversité des formes, avec les enseignements et les préceptes moraux contenus dans les livres sacrés deFInde*. » Ailleurs il avait dit : « C'est l'esprit et la tendance morale qui constituent l'essence d'une religion, et non les mythes dont elle les revêt : je ne renonce donc pas à l'opinion que les doctrines chrétiennes doivent être ramenées d'une manière quelconque au brahmanisme et au bouddhisme 2. w Les mots « d'une manière quelconque» (irgendwie) dénotent un esprit peu critique. La pensée qui obsède Schopenhauer, c'est qu'il y a, entre le bouddhisme, le christianisme et le pessimisme, non seulement une analogie morale, mais une filiation régulière. La seule diflTérence est dans la forme, appropriée au temps, mythique d'un côté, purement rationnelle de l'autre. « La tâche de la philosophie est de donner satisfaction à ce noble besoin que j'appelle le besoin métaphysique, qui vit au fond de l'humanité à toutes les époques, mais surtout à des époques comme la nôtre, où la foi religieuse baisse de plus en plus. Celle-ci, en efTet, étant appropriée à la grande masse des hommes, ne peut donner qu'une