‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 106 sur 120 · Fragmente zur Geschichte der Philosophie^ %\3t^\iS · texte numérisé non relu

Fragmente zur Geschichte der Philosophie^ %\3t^\iS

296 SGHOPENHAUER

livres historiques jusqu'à la fin des Chroniques )>. Il raye ainsi d*un trait de plume toute une moitié de la littérature hébraïque, et non la moins belle, le Livre de Job, l'Ecclésiaste, les Prophètes, où pourtant il aurait pu trouver des traces nombreuses de pessimisme.

L'histoire se venge toujours des dédains qu'on a pour elle. Schopenhauer considérait l'histoire politique comme indigne de l'attention d'un philosophe ; l'histoire philosophique et religieuse, qui en est inséparable, ne pouvait donc lui offrir que des vues incertaines et incohérentes. Il ne doute pas que la Grèce n'ait reçu sa plus ancienne philosophie de l'Inde, par l'intermédiaire de l'Egypte. Il s'étend sur les systèmes cosmogoniques qui ont précédé Socrate. Le poète philosophe Empédocle lui parait « un homme complet » (ein ganzer Mann) : en expliquant tous les mouvements de la nature par la lutte de deux principes contraires, l'Amour et la Haine, ou, comme nous dirions en langue moderne, l'attraction et la répulsion, il a compris que l'essence du monde n'est pas l'intelligence, mais la volonté. « Il a reconnu aussi la misère de l'existence, et le monde est pour lui, comme pour le chrétien, une vallée de larmes ; il le compare déjà, comme Platon, à une sombre caverne où nous sommes enfermés. 11 voit dans cette terre un lieu d'exil, et dans notre corps une prison. Les âmes se sont trouvées autrefois dans une situation infiniment plus heureuse; le péché lésa précipitées dans un état de corruption, et les a entraînées dans le cercle de la métempsycose... Telle est la sagesse primitive des Grecs, qui se confond avec la pensée fondamentale du brahmanisme, du bouddhisme et du vrai christianisme; et ainsi s'achève le consensus universel. »

Selon Schopenhauer, c'est Aristote qui a fourni, dans son système du monde, la base sur laquelle le théisme

.(( PARERGA ET PARALIPOMENA » 297

s*est établi pour des siècles. «Le théisme, s'il veut être logique, doit partager le monde en ciel et terre. Sur la terre courent les hommes, et dans le ciel trône le dieu qui les gouverne. L'astronomie, en supprimant la voûte céleste, supprime aussi le dieu ; elle recule si loin les limites du monde, que la place du dieu disparaît. Mais un être personnel, comme Test nécessairement un dieu, un être personnel qui n'aurait aucun lieu, qui serait partout et nulle part, peut bien se définir en paroles, mais non s'imaginer. » Il est douteux que Kant eût admis ce raisonnement, et l'histoire montre que le théisme n'a pas vu ses destinées aussi exactement confondues avec celles de l'ancienne astronomie. Au fond, ce que Schopenhauer reproche au théisme, c'est sa tendance à l'optimisme. Le dieu qui crée le monde doit trouver à la fin que « tout est bien », et ses adorateurs ne peuvent qu'abonder dans son sens. Le panthéisme aussi, en déifiant l'univers, et en reconnaissant à chaque chose, selon la place qu'elle occupe, sa valeur dans l'ensemble, ne peut aboutir qu'à l'optimisme, et cela suffit pour que Schopenhauer le condamne. Un reproche particulier qu'il fait à Spinosa, c'est d'être inconséquent avec lui-même dans la manière méprisante dont il parle des bêtes, et il ajoute plaisamment : (c II ne paraît en aucune façon avoir connu les chiens. » Après avoir passé en revue tous les philosophes anciens et modernes, Schopenhauer revient à son maître Kant, l'objet invariable de son admiration et de sa reconnaissance. (( Kant est peut-être la tête la plus originale que la nature ait jamais produite. Penser avec lui et comme lui est une chose qui ne peut se comparera aucune autre ; car il possédait un genre particulier de réflexion lucide qui n'a été départi au même degré à aucun autre mortel. Pour en jouir avec lu\, W i«»X. «ni^\si Ssè^.,

298 SGHOPENHAUER

comme initiation préalable, une étude sérieuse et assidue de ses œuvres. On arrive ensuite, à la lecture de certains chapitres les plus profonds de la Critique de la raison pure, et par un abandon complet de soimême au sujet, à penser réellement avec la tête de Kant, ce qui est une manière de s'élever infiniment au-dessus de soi-même ^. »

Ces mots sontempruntés à un pamphlet célèbre, placé à la suite des Fragments sur r histoire de la philosophie, et où Schopenhauer, après toutes lès épigrammes dont il avait semé ses précédents écrits, surtout ses préfaces, prenait encore une fois et plus vigoureusement à parti « les enfants bâtards de Kant». Il trouvait lui-même ce pamphlet « très divertissant : c'est la plus belle invective qui ait été écrite depuis les discours de Cicéron contre Verres», dit-il dans une lettre à Frauenstaedt (du 11 mars 1852). Et il ajoute, pour justifier l'éloge qu'il vient de se donner : « 11 n'y a que les gueux qui soient modestes. » Tout, cependant, n'est pas sur le ton de l'invective, et tout ne s'explique pas, comme on a voulu le croire, par le dépit de se sentir méconnu ou ignoré. Que Schopenhauer reproche à Fichte, à Schelling, à Hegel, un w manque d'honnêteté », qu'il les accuse de faire de la philosophie un gagne-pain, de vivre d'elle et non pour elle, il y a là évidemment un excès de langage. On sait que la mesure dans la polémique n'était pas la vertu de Schopenhauer, et l'on sait aussi que Fichte n'a pas hésité un jour à quitter sa chaire pour garder sa liberté. Mais il y a, à côté des sorties violentes contre « les trois sophistes », des considérations d'une portée plus générale et qui trou-

1. Parerga und Paralipomena : Uéber die Universitàtsphilosophie.

« PARER6A ET PARAUPOMENA )) 299

valent leur pleine justification dans les derniers écarts de la philosophie hégélienne. L'État n'était-il pas, pour Hegel, « la forme réelle de l'Idée », participant du caractère absolu de celle-ci ? L'État, tel qu'il s'était constitué après la réaction de 1815, devenait ainsi, soit dans l'ensemble de ses institutions, soit dans ^la personne du souverain, un idéal intangible, une norme aussi tyrannique que l'ancienne théologie.

Schopenhauer part d'une très haute idée de la philosophie et de la liberté qui lui est nécessaire. « J'incline de plus en plus à cette opinion, qu'il vaudrait mieux pour la philosophie ne pas être que d'être un métier et d'être représentée dans la société civile par des professeurs. Elle est semblable à la rose des Alpes, qui ne peut fleurir qu'à l'air libre des montagnes, et qui dégénère dans la culture artificielle. Ces représentants de la philosophie la représentent à peu près comme les comédiens représentent les rois. Les sophistes, que Socrate combattait sans relâche, et que Platon poursuivait de ses railleries, n'étaient-ce pas des professeurs de philosophie et de rhétorique? Et n'est-ce pas cette vieille guerre, toujours renouvelée, que je continue encore aujourd'hui ? On a beau faire, les plus hautes aspirations de l'esprit humain ne se concilient pas avec le gain ; leur noblesse y répugne. Une philosophie universitaire pourrait tout au plus se justifier, si les maîtres qui seraient chargés de l'enseigner voulaient borner leur mission à transmettre aux jeunes générations le savoir existant et reconnu, comme le font leurs collègues. » Et 'plus loin : a Le chemin de la vérité est rude et long ; on n'y marche pas avec un boulet au pied ; il y faudrait plutôt des ailes. . . Tout secours étranger qu'on offre à la philosophie est suspect. Qu'on la laisse à elle-m&me, sans l'aid&x^

300 SGHOPENHAUSR

mais aussi sans Tentraver ! La vérité a ses pèlerins, consacrés et équipés par la nature, qui s'acheminent vers son temple auguste : qu'on ne leur adjoigne pas un compagnon qui n'a d'autre souci que de trouver son repas du soir et un gîte pour la nuit ! Il leur mettrait des pierres sur la route, pour les faire marcher du même pas que lui. »

Si le professeur de philosophie est peu apte à philosopher, ou s*il doit s'en abstenir, le vrai philosophe, de son côté, doit-il professer sa philosophie ? On voit que Schopenhauer enferme la question dans un dilemme. « Il y a eu de tout temps peu de philosophes qui aient été des professeurs de philosophie, et encore moins de professeurs de philosophie qui aient été des philosophes. On peut dire que, de même qu'un corps idioélectrique est mauvais conducteur de Félectricité, de même un philosophe est un [mauvais professeur de philosophie. Nulle fonction n'est plus gênante pour un penseur original que la charge d'enseigner. La chaire philosophique est une sorte de confessionnal où Ton fait publiquement sa profession de foi. De plus, pour voir au fond des choses, c'est-à-dire pour devenir un vrai sage, c'est un grand obstacle que l'obligation constante de paraître un sage, d'étaler devant l'élève curieux la connaissance qu'on est censé avoir, et de tenir des réponses prêtes pour toutes les questions imaginables. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'un homme placé dans cette situation se demande, à chaque pensée qui surgit dans sa tête, si elle est conforme aux intentions de l'autorité supérieure. Son esprit en est paralysé, et les pensées finissent par ne plus surgir. La liberté est l'atmosphère de la vérité. Il y a une exception qui confirme la règle : Kant a été professeur ; mais il tenait le professeur en lui soigneusement séparé du

(( PARER6A ET PARAUPOMENA )) 301

philosophe; il n'enseignait pas sa propre doctrine dans sa chaire. »

Kant, tour à tour protégé par un roi philosophe et inquiété par un roi dévot, faisant la part de ce qu'il devait dire dans sa chaire ou imprimer dans ses livres, résume, pour ainsi dire, en sa personne, les destinées diverses de l'enseignement philosophique. Mais quoique toute vérité ne soit pas toujours bonne à dire, il est incontestable, et Schopenhauer lui-même en convient, que la philosophie ne saurait être complètement absente d'un corps de disciplines où doivent être représentées toutes les sciences humaines.

Page 1