‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 107 sur 120 · LA CÉLÉBRITÉ · texte numérisé non relu

LA CÉLÉBRITÉ

L es" Parerga et Paralipomena ûveni ce que n'avaient pu faire ni le Monde comme volonté et comme représentation, ni les deux mémoires sur la morale, l'un « couronné », Tautre u non couronné ». Schopenhauer passa, presque sans transition, de Tobscuritéà la gloire. Les, hommages lui viennent alors de toutes parts, de près et de loin, par des visites, des lettres, des comptes rendus dans les journaux. Mais, ce qui est à noter, ce sont les littérateurs et les gens du monde qui prennent les devants. Les philosophes suivront, les uns pour discuter, faire des réserves, réchauffer encore une vieille querelle, les autres pour céder enfin à Tentraînement général.

Schopenhauer énumère avec complaisance, dans une lettre à Frauenstaedt (du 10 juin 1852), les témoignages d'admiration, de respect ou d'amitié qu'il reçoit : tt Je vous écris spécialement pour vous mettre au courant de ce qui concerne ma philosophie : vous qui combattez au premier rang, vous devez être instruit de tout. Vous avez lu sans doute les Observations mêlées de Dorguth ^... Doss m'a écrit une lettre de huit pages,

1. VermUchte Bemerkungen ûher die Phiîoêophie Schaperi' hauerSf ein Brief cui deii lifeister^ ^^dftbQ^u%, l^%.

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que j*ai lue et relue avec beaucoup d'intérêt et même avec émotion. Vous seriez étonné de voir quelle profonde impression ma philosophie a produite sur ce jeune homme, et comme il prend sérieusement les choses. Sa lettre m*est un gage de Faction que j'aurai sur les générations futures. Becker est venu de Mayence, uniquement pour me voir. . . La Didascalia ( feuilleton du Journal de Francfort) contient un article sur moi, court, mais très bon, d'une main inconnue. Il y a ici un commis d'une grande maison de commerce, un homme déjà âgé, très littéraire, presque savant, qui, en 1847, après avoir lu ma Quadruple Racine, m'avait abordé à la promenade pour me témoigner sa vénération. Je ne l'avais pas revu depuis. Ces jours-ci, il est venu trois fois au cercle, dont il n'est pas membre, pour me trouver. Il lit tous mes écrits, sans en excepter la Théorie des couleurs, avec son fils, qui quitte le gymnase pour entrer à l'université, et qui lui traduit les passages grecs et latins *. Tout cela me réjouit, car cela est sincère et exempt de toute camaraderie... »

Vauvenargues pense que « les feux de l'aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire». Qu'est-ce quand ces premiers regards ont été précédés d'une longue nuit d'attente et d'espoir déçu ? Schopenhauer a soixante-deux ans ; il n'a eu jusqu'ici, pour se consoler de ses déboires, que le ferme sentiment de sa valeur. Et voilà qu'à une génération indifférente et oublieuse succède une génération nouvelle, qui est déjà presque une postérité, et qui s'enflamme pour lui d'un bel enthousiasme. Quoi d'étonnant qu'il ait accueilli sa gloire tardive, presque posthume, avec une joie non

1. Sur Auguste Kilzer, voir Schemann, Schopenhauer^Briefey p. 482.

dissimulée, qu'il en ait savouré une à une les moindres manifestations ? u C'est un vrai réconfort pour ma vieillesse, écrit-il à un de ses nouveaux admirateurs, quand les amis de ma jeunesse ont presque tous disparu, de retrouver des amis jeunes, dont le zèle surpasse celui des anciens. Et ma satisfaction est d'autant plus grande, que ce n'est pas à des circonstances fortuites que je dois ces nouveaux amis, mais à la meilleure et à la plus noble partie de moi-même ^. »

Ces mots forment le commencement d'une lettre adressée à Ernest-Otto Lindner, rédacteur de la Gazette de Voss, Lindner venait d'écrire à Schopenhauer qu'il se proposait de traduire pour la gazette un article qui avait paru dans la Westminster Review, au mois d'avril 1853, sous ce titre : Iconoclasm in Germon Philosophy. La même revue avait déjà publié l'année précédente un compte rendu des Parerga et Paralipomena, L'auteur était John Oxenford, le traducteur de l'Autobiographie de Gœthe en anglais. L'article de Lindner, après avoir passé dans la Gazette de Voss, fut réimprimé en tête des Lettres de Frauenstaedt sur la philosophie de Schopenhauer 2.

Ainsi les disciples étaient actifs, et leur nombre augmentait. Au mois d'août 1854, un israélite nommé David Asher, professeur d'anglais à l'École de commerce de Leipzig, vint voir Schopenhauer, et il raconta sa visite dans les Entretiens au foyer domestique, que dirigeait Gutzkow. Déjà Gutzkow lui-même avait parlé des Parerga comme « d'un livre surprenant, d'une mine de pensées suggestives ». Asher fît paraître l'année suivante une Lettre ouverte au savant docteur Arthur

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