‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 111 sur 120 · BildungistoU {Schopenhatiert Lében^ p · texte numérisé non relu

BildungistoU {Schopenhatiert Lében^ p

LE succès des Parer ga et Paralipomena entraîna celui des autres ouvrages qui donnaient encore chez les libraires *. L'avènement d'une nouvelle philosophie était désormais un fait indéniable : le public prenait parti pour elle, et les philosophes de profession auraient eu mauvaise grâce à vouloir l'ignorer plus longtemps. Les adhésions se multipliaient, soit sous forme de lettres adressées à l'auteur, soit dans les comptes rendus des journaux et des revues. Enfin, un groupe de disciples très zélés et très sincères, ceux qui n'avaient pas attendu le succès pour se déclarer, portaient la parole du maître dans les diverses régions de l'Allemagne, lui gagnaient des lecteurs, étaient à l'affût de tout ce qui paraissait sur lui. Il les appelait, en plaisantant, ses apôtres ; et quand ils écrivaient, ils passaient au rang d'évangélistes. C'était d'abord, pour commencer par le vétéran de l'école, le conseiller Dorguth à Magdebourg, ensuite, parmi les plus influents, Frauenstaedt et Lindner à Berlin; après eux, Asher à Leipzig, Doss à Munich,

1. Ueber den Wiîlen in der Natur, 2« éd., avec une préface nouvelle, Francfort, 1854. — Ueber das Sehn und die Farhen, 2» éd., avec une préface nouvelle, Leipzig, 1854. — Die Welt au Wille und Vorstellung^ 3« éd., Leipzig, 1859. — Die beiden Grundprobîeme der Ethik^ 2« éd., avec une préface nouvelle, Leipzig, 1860. — Schopenhauer préparait, au moment de sa mort, une nouvelle édition des Parerga et Paralipomena ; elle fut donnée par Frauenstœdt en 1861»

Beckerà Mayence. Ce sont aussi les noms qui reviennent le plus souvent dans la correspondance. A Francfort même, Schopenhauer avait des adhérents ou seulement des amis dans la magistrature et dans le commerce ; et son amitié était d*autant plus recherchée, qu'il ne la prodiguait pas. Il aimait à discuter sa doctrine avec Martin Emden, un avocat distingué, qui devait être son exécuteur testamentaire, mais qui mourut avant lui. En 1854, il entra en relation avec Wilhelm Gwinner, fils d'un sénateur, qui n'admettait pas sans réserve toutes ses idées, mais dont il appréciait le caractère sérieux et indépendant. A la même époque, un étudiant de l'université de Leipzig, encouragé parla lecture des Parerga et Paralipomena, venait de se plonger dans une étude complète du système : c'était Karl Bœhr, dont le père, un vieil ami de Schopenhauer, était professeur à l'Académie des beaux-arts de Dresde. Deux ans après, étant de passage à Francfort pour se rendre à Heidelberg, où il devait finir son stage universitaire, Karl Baehr se présenta chez Schopenhauer avec une lettre d'introduction de son père, et le récit qu'il a laissé de sa première visite est un des documents qui nous font le mieux pénétrer dans l'intimité du philosophe ^ :

(( L'ermite de Francfort habitait, en 1856, une des maisons qui s'étendent le long du Mein, en face du pont qui mène au faubourg de Saxenhausen. La maison a été changée depuis; l'entrée, qui était au milieu, a été reportée sur le côté. L'appartement de Schopenhauer était au rez-de-chaussée ; il se composait d'une chambre d'habitation à deux fenêtres, avec une alcôve, à gauche de l'entrée, et d'une autre chambre à droite, également

1. Schemann, Gespràche und Briefwechseî mit Arthur Schopenhauer ^ aus dem Nachlasse von Karl Bàhr, Leipzi^^ lii94»

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à deux fenêtres, servant de bibliothèque. Les deux pièces étaient ainsi séparées par un corridor, où passaient tous les habitants de la maison. Au fond du corridor, à gauche de l'escalier, se trouvait une grande chambre, occupée par la vieille servante qui tenait fidèlement le ménage de Schopenhauer ; c'était une fervente catholique. Sa chambi-e à lui était meublée avec une simplicité puritaine. Un secrétaire avec un buste de Kant, un canapé au-dessus duquel était accroché un petit portrait à rhuile de Gœthe, une table ronde devant le canapé, une petite armoire à glace entre les deux fenêtres, et une table carrée en face du secrétaire : c'était à peu près tout. Sur le mur opposé au canapé se voyaient quelques portraits au daguerréotype de Schopenhauer, et dans un coin près du poêle un buste de Wieland posé sur un piédestal. »

Bœhr, dans la revue qu'il fait de l'ermitage, n'oublie qu'un détail. Près d'une fenêtre, à côté du secrétaire, une peau d'ours étendue par terre marquait la place habituelle de celui que Schopenhauer appelait son meilleur ami. Ce fut d'abord un bel épagneul blanc, qui avait nom Atma, c'est-à-dire Ame du monde. Il mourut en 1849. Schopenhauer le remplaça par un chien brun de même race, auquel il donna le même nom, et qu'il coucha plus tard sur son testament. Au mois d'octobre 1850, il écrivait à Frauenstœdt, après lui avoir fait part des nouvelles du monde philosophique : (( Ce qui est plus important, c'est que mon épagneul brun, qui a maintenant dix-sept mois, a pris tout à fait la taille de son prédécesseur, que vous avez connu ; c'est, avec cela, le chien le plus vif que j'aie jamais vu. »

Bœhr, en entrant chez Schopenhauer, est d'abord frappé de ce qu'il y a d'expressif et en même temps de distingué dans sa parole. C'est le ton d'un vieillard qui

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enseigne sans le vouloir, par le fait même de sa longue expérience. La conversation porte d'abord sur la philosophie allemande, et en particulier sur celle qui régnait alors à l'université de Leipzig, c'est-à-dire sur le dernier système de Schelling, une sorte de conciliation entre le panthéisme et la révélation chrétienne.

c( — A propos de révélation, dit Schopenhauer, il faut que je vous montre quelque chose de très intéressant et de très rare.

« Et il alla chercher, dans un coin de la chambre, une statuette représentant une figure assise, à peu près haute d'un pied, en fer ou en cuivre, mais peinte en noir, assez semblable à une pagode chinoise. Il la posa devant nous sur la table, et me demanda d'un ton mystérieux si je devinais ce que c'était.

(( — Quelque chose de chinois, pensai-je.

(( — Cette figure, reprit-il, vient probablement du Thibet ; elle a bien cent ans, et représente le Bouddha. C'est une pièce rare, dont vous ne verrez pas de sitôt la pareille, et que je me suis fait envoyer de Paris *. Cette figure est pour les bouddhistes ce que le crucifix est pour les chrétiens. Le Bouddha est représenté ici comme un mendiant, assis à la manière asiatique, les yeux baissés, la main droite retombant sur le genou droit, la main gauche ouverte devant la poitrine pour recevoir des dons. C'est la manière strictement orthodoxe de le représenter.

1. Il écrit à Frauenstsedt, le 13 mai 1856 : « Le Bouddha vient de sortir de son enveloppe noire; il est de bronze et brillant comme de l'or; il est installé dans un coin sur une bel'e console, de sorte que chacun peut voir, en entrant, quel est le dieu qui règne dans ce sanctuaire. » Le 6 juin, il écrit au même : a Je fais dorer mon Bouddha ; il briUera d'un éclat superbe. Je lis dans le Times qu'en Birmanie on viect de dorer toute une pagode ; je ne puis pas rester en arrière sur les Birm^ik^.^

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« Comme je lui demandai pourquoi le Bouddha était représenté dans l'attitude dun mendiant, il se mit à raconter la légende, mais d'une manière que je n'oublierai jamais. Ce n'était pas un savant de cabinet, un professeur allemand qui parlait, mais un philosophe par la grâce de Dieu, un sage des temps anciens : je l'écoutais avec recueillement.

« — Oui, disait-il, le Bouddha mendie, le Bouddha est un mendiant. Oh ! elle est belle, la légende qui raconte comment il fut amené au salut. Ëlevé dans une demeure royale, vaste et somptueuse, il en sort pour la première fois dans sa vingtième année, et il se trouve en présence de la plus splendide nature qui puisse être étalée devant les regards d'un homme. Il est émerveillé, et il déclare que l'existence est belle. Mais voici un vieillard à la tête branlante (et Schopenhauer imitait le geste), qui s'avance vers lui, et qui semble lui dire : u Regarde-moi I tout cela n'est rien I » Le prince, consterné, demande à l'un de ses compagnons : « Qu'est ceci ? — C'est la vieillesse, prince : (( nous serons tous ainsi. » La marche continue, et l'on rencontre un malade qui se traîne au bord du chemin. Le Bouddha demande aux gens de sa suite : « Ceci aussi peut-il nous frapper ? » Ils lui répondent que oui. Le cortège s'avance encore. On voit passer une bière sur laquelle est couché un mort. Le Bouddha n'a jamais vu un homme dans cet état ; il est épouvanté,' et demande d'une voix tremblante si tous les hommes seront ainsi faits. Ses compagnons secouent les épaules, w Personne n'échappe à la mort », dit l'un d'eux. « Que dites-vous ? s'écrie le Bouddha ; si notre (( existence mène à la vieillesse, à la maladie, à la (( mort, que sommes-nous ? Je ne veux plus vivre ainsi ; u je veux me séparer de vous, aller dans le désert et

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(( méditer. )^ Arrivé dans le désert, il congédie encore l'unique serviteur qu'il avait gardé, et il donne la liberté à son cheval, en lui disant : w Toi aussi, tu seras (( sauvé un jour. » Puis il change ses vêtements contre ceux d'un mendiant, et il passe le reste de ses jours dans la méditation et l'abstinence. »

La conversation dure deux heures. Après qu'on a épuisé les nouvelles du monde philosophique et littéraire, Schopenhauer parle des visites qu'il reçoit, ou qu'il refuse, et de la singulière idée qu'on se fait quelquefois de sa personne depuis que le grand public s'occupe de lui. Il ne tarit pas de verve, et il peint tout ce qu'il raconte, u II me cita, continue Baehr, comme exemple des jugements baroques qu'on portait sur lui, une tirade d'un écrivain français, qui, parlant du séjour de Schopenhauer en Italie, dans un temps où lui-même était encore au berceau, s'exprimait à peu près ainsi : il jouissait des beautés de la nature italienne, envisageait les monuments de Vantiquité, mais il repoussait les hommes et regardait les femmes avec mépris * . A ces mots, Schopenhauer se renversa sur son canapé

1. Le passage auquel Schopenhauer fait allusion, et que Bsehr rapporte de mémoire, est celui-ci : a. En voyageant, en méditant au milieu des trésors d'art et des heautés naturelles dont brillent Dresde, Rome et Naples, en évitant partout les hommes avec hauteur, les femmes avec mépris, et cela tandis qu*il faisait consister le lien et le bonheur social dans une mutuelle et universelle commisération, il combinait un système propre. » (Bartholmèss, Histoire critique des doctrines religieuses de la philosophie moderne^ Paris, 1855; li\re XIII.) En général, Schopenhauer n'était pas content de la critique française du temps. Il traite de c pur bavardage » un article de la Revue des Deux Mondes (!•' août 1856), où Saint-René Taillandier, après avoir accordé tt qu'il y avait de bonnes inspirations dans les premiers travaux de M. Schopenhauer», et avoir donné un court aperçu de sa philosophie, concluait en ces mots : « Est-ce assez d'extravagances ? » (Lettre à Frauenstsedt, du 14 août 1856.)

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en riant aux éclats, et à ce moment il me parut fout k fait jeune. ((Moi repousser les hommes I s'écria-t-il. Mais (( songez donc (jue j'avais trente ans, et que la vie me (( souriait. Et quant aux femmes, si seulement elles (( avaient voulu de moi ! »

Schopenhauer trouva, en 1854, im admirateur inattendu et très enthousiaste dans le compositeur Richard Wagner. Sans faire de Wagner un pessimiste par nature, on peut dire q}ïk aucune autre épo<pie de sa vie il n'était mieux préparé à comprendre et à s'approprier les théories de Schopenhauer. Il était alors occupé de sa trilogie des Nibelungen, dont l'exécution fut souvent interrompue, dont le plan changea plusieurs fois, mais qui devait montrer, sous cpielcjue forme que ce fût, l'extinction d'une race de dieux, c'es^-à-dire la fin d'un monde. La réaction qai avait suivi le mouvement révolutionnaire de 1848, l'avait forcé à s'exiler. Il vivait à Zurich, au milieu d'un petit groupe d'amis, tels (jue le poète Herwegh, le romancier Gottfried Keller, le philologue EttmûUer, le journaliste Wille, mais loin de ses relations et de ses intérêts d'artiste. Tannhaeuser et Lohengrin se jouaient en Allemagne sans lui, et souvent autrement (ju'U ne l'aurait voulu. 11 avait des moments de découragement, de désespoir. Au mois de mars 1853, il écrivait à Liszt : (( Je ne vis guère qu'auprès de toi et loin du lieu que j'habite. Ma vie n'est qu'un rêve, et quand je me réveille, c'est pour souffrir. Rien ne me tente ni ne m'attache, ou ce qui me tente et m'attache est loin de moi. Comment ne tomberais-je pas dans la plus profonde mélancolie ? » Et un peu plus tard : (( Aucune des dernières années n'a passé sur ma tête, sans que je me sois vu plus d'une fois face à face avec la résolution suprême d'en finir. Tout dans mon existence n'est qu'effondrement

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et ruine... Je n'ai plus la foi, et quant à l'espérance, il ne m'en reste qu'une, celle de dormir d'un sommeil si profond, si profond que tout sentiment de la misère humaine soit anéanti en moi. Ce sommeil, je devrais bien pouvoir me le procurer : cela n'est pas bien difiRcile... On ne peut considérer le monde qu'avec mépris ; il ne mérite que cela. Gardons-nous de fonder sur lui aucun espoir, de lui demander aucune illusion pour notre cœur ! Il est mauvais, mauvais, foncièrement mauvais ^... »

C'est dans cette disposition d'esprit que Wagner reçut des mains de Herwegh le Monde comme volonté et comme représentation, où il trouverait, disait son ami, des idées analogues à celles qui faisaient le fond de sa trilogie. Il rend compte, dans une lettre à Liszt, de l'impression que le livre lui produisit : « Je suis pour l'instant exclusivement occupé d'un homme qui m'est apparu dans ma solitude comme un envoyé du ciel : c'est Arthur Schopenhauer, notre plus grand philosophe depuis Kant, dont il a le premier, selon son expression, développé la pensée jusqu'au bout. Les professeurs allemands l'ont prudemment ignoré pendant quarante ans, et il vient seulement d'être découvert, à la honte de l'Allemagne, par un critique anglais 2. A côté de lui, quels charlatans que les Hegel et consorts I Sa pensée maîtresse, la négation finale du vouloir vivre, est d'un sérieux terrible ; mais c'est l'unique voie du salut. Naturellement, cette pensée n'a pas été nouvelle pour moi, et, en général, on ne saurait la concevoir,

1 . Briefvoechsel zwischen Richard Wagner und Liszt, 2 vol., Leipzig, 1887; 2* éd., 1900. Voir les lettres du 30 mars 1853, da 15 janvier 1854, et la lettre non datée n^ 165.

2. 11 s'agit des deux articles publiés par la Westminster HevieWj en 1852 et 1853.

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si on ne l'a déjà portée en soi-même. Mais c'est ce philosophe qui me Ta d'abord révélée avec une entière clarté. Quand je me reporte aux orages qui m'ont secoué, aux efforts convulsifs avec lesquels je me cramponnais malgré moi à l'espérance de vivre, quand aujourd'hui encore la tempête se déchaîne dans mon sein, j'ai pourtant un quiétif qui, dans mes nuits d'insomnie, m'aide à trouver le repos : c'est l'aspiration sincère et profonde vers la mort, vers la pleine inconscience, le non-être absolu, l'évanouissement de tous les rêves, l'unique et suprême délivrance *. »

Ces derniers mots semblent détachés du drame de Tristan et Iseult. C'est, en effet, en 1854 et sous l'influence de SchopenhaueD que ce drame fut conçu. Sur un point seulement Wagner différait deSchopenhauer : il pensait que l'amour, dans sa forme héroïque, tel qu'il le représentait dans ses deux personnages principaux, loin d'être une expression de l'énergie volontaire, pouvait mener, par le mépris de tous les autres biens de la vie, à la négation du vouloir vivre. Il songea même plus tard à développer son idée dans une lettre qu'il destinait à Schopenhauer, et qui aurait pu devenir le point de départ d'une correspondance intéressante, mais qui n'a jamais été envoyée 2.

Au reste, si des relations plus étroites avaient pu s'établir entre ces deux hommes, on pourrait dire entre ces deux volontés également absolues, ils se seraient trouvés en désaccord sur d'autres points encore. Quand Richard Wagner chargea, en 1854, un de ses amis de remettre en son nom un exemplaire de V Anneau du Nibelung, « comme témoignage d'admiration et de

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