‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 112 sur 120 · Lettre no · texte numérisé non relu

Lettre no

2. Un fragment de ce projet de lettre a été publié par les Bayrische JBlatter de 1886, p. lOi.

reconnaissance, au grand philosophe », celui-ci lui fit répondre : « Faites part de mes remerciements à votre ami, et dites-lui en même temps de laisser là la musique : il a plus de talent pour la poésie. Moi, Schopenhauer, je reste fidèle à Rossini et à Mozart. » Schopenhauer, en musique comme en poésie, était un classique à la manière de Goethe. Au reste, il ne connaissait probablement de Wagner que le Vaisseau-Fantôme, qu*il avait vu jouer, peut-être imparfaitement, à Francfort. Wagner ne lui garda pas rancune, comme le prouve la lettre qu'il écrivit au peintre Lenbach, quand celui-ci lui envoya le portrait de Schopenhauer pour sa villa de Bayreuth : « Le voilà vivant devant nous, source d'idées profondes et claires. J'espère, pour l'avenir de la civilisation, que le temps viendra où Schopenhauer sera la loi de notre pensée et de notre connaissance ^. »

1. Schemann, Schopenhauer-Briefe, p. 510. — Wagner fait souyent aUusion à la philosophie de Schopenhauer. Voir sortoat : Beethoven iSîO, et le supplément de Religion und Kunst {Gesammelte Sckriften und Dicktungen^ 3* éd., 10 vol., Leipzig, 1897-1898 : IX, p. m, etX. p. 257). — Un disciple de Wagner, le baron Robert de Hornstein, possesseur d'un domaine aux environs de Bingen, passait régulièrement, de 1855 à 1860, deux mois de l'aunce à Francfort, où il était reçu par Schopenhauer. Il a publié plus tard, dans la Neu,e Freie Presse (1883), ses Souvenirs, qui sont intéressants à consulter pour les jugements de Schopenhauer sur la musique. « J'admire et j'aime Mozart, disaitril, et je vais à tous les concerts où Ton joue des symphonies de Beethoven; mais quand on a beaucoup entendu Ross'ni, tout le reste paraît lourd. » Quand il parlait de Rossini, il levait les yeux au ciel. 11 n'avait pas beaucoup de sympathie pour Weber. c Le Freischûtz est fort gentil, mais c'est un tout petit opéra. » Il possédait tous les opéras de Rossini, arrangés pour la flûte ; il les jouait l'un après l'autre une fois par an, chaque jour de midi à une heure. 11 estimait beaucoup les îieder de Reichardt ; mais il critiquait fort la manière dont Schubert avait interprété le Roi des Aulnes de Gœthe, faisant des éclats de voix sur des passages qui contenaient un sens mys 'Vieux, c Les compositions de Mendelssohn, disait-il, soiv^ Yi\i<(. xsm.% ^ASk.%

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En 1854, les écrits de Schopenhauer étaient répandus dans toutes les classes de la société. Même les femmes le lisaient, peut-être à cause du mal qu'il disait d'elles *. De tous côtés, on lui demandait son portrait, et les artistes s'empressaient de satisfaire la curiosité du public. On a deux portraits de lui, qui datent de ce temps, mais qui ne sont pas les meilleurs. L'un est d'un artiste français qui venait de s'établir à Francfort, Jules Lunteschiitz ; l'autre avait pour auteur un jeune Francfortois, Jules Hamel. Schopenhauer n'était content ni de l'un ni de l'autre ; il avouait, du reste, qu'il était difficile à peindre, à cause de l'extrême mobilité de sa physionomie. 11 reprochait à Lunteschiitz de l'avoir trop idéalisé, et il disait à Hamel, selon le propre témoignage de celui-ci : « Votre portrait est bien peint, et il est d'une ressemblance effrayante, mais ce n'est pas moi. Vous avez fait de moi un bourgmestre de village. Remarquez bien ceci, jeune homme : un portrait n'est pas un reflet de miroir ; autrement, un daguerréotype serait supérieur à une peinture. Un portrait est un poème, dans lequel s'exprime une personnalité complète, avec sa manière de penser, dé sentir et de vouloir. En général, toute peinture est une conception poétique ; elle doit agir sur nous à la manière d'une poésie ;

génie. Gluck m*a toujours ennuyé ; sa musique ne Jpeut se séparer des paroles, et il y a là une erreur, La musique doit agir par elle-même ; les paroles sont chose accessoire. La musique est beaucoup plus puissante que la parole ; les unir, c'est marier un prince avec une mendiante. Le sujet, dans un opéra, est indifférent ; il n'est là que pour amuser l'esprit, quand le cœur est ému. Rossini a poussé jusqu'à l'extrême le dédain des paroles... Je dois à mon père, le prosaïque néj^ociant de Dantzig, d'avoir appris la flûte: on ne sait pas, di.sait-il, à quoi cela peut servir. Ma poétique mère, le bel esprit de Weimar, était opposée à moa désir. J'espère être un jour assez riche pour me donner des concerts de flûte. »

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