‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 113 sur 120 · Voir Karl Bœhr, p · texte numérisé non relu

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elle doit pouvoir se traduire en poésie : car la poésie est la mère de tous les arts ^. »

En 1857, la philosophie de Schopenhauer était enseignée dans trois universités. A Bonnet à Breslau, elle faisait Tobjet d'un cours spécial. A léna, Kuno Fischer, parlant de Kant, donnait une grande place au plus récent de ses disciples. La même année mit Schopenhauer en relation avec Tun des poètes les plus considérables de l'époque, Frédéric Hebbel, qui, par tous les événements de sa vie et tous les traits de son caractère, était fait pour le comprendre. Hebbel était un enfant de la misère, qui, par une série d'efforts héroïques, avait fini par conquérir sa place dans le monde. Mais il avait gardé de sa lutte contre la destinée un fonds d'amertume et de dureté, que ses derniers succès adoucirent à peine. Depuis son mariage avec Christine Enghaus, une des artistes les plus distinguées du théâtre de la Hofburg, il habitait Vienne, et c'est de là que, le 29 mars 1857, au milieu d'une lecture des Parerga et '^aralipomena, il écrivait à son ami Emile Kuh, qui devint plus tard son biographe et qui fut le premier éditeur de ses œuvres :

« Je lis en ce moment un écrivain tout à fait remarquable, le philosophe Schopenhauer. Je suis honteux de ne pas l'avoir connu plus tôt, et je me trouverais presque coupable, si je n'avais pour excuse le silence obstiné et malveillant que les sectes philosophiques ont

1. Qrisebach, Sehopenhauers Gespràche, p. 69. — LunteschiitE a fait trois portraits de Schopenhauer, en 1854, 1858 et 1859 ; le jpremier se trouve aujourd'hui au musée de Nuremberg, le second au musée Stsedel à Francfort ; le troisième appartient à Thôtel d'Angleterre, et décore la salle où Schopenhauer prenait ses repas. Le tableau de Hamel, qui montre Schopenhauer de profil, a été acquis par la Société des artistes de Francfort. — Sur les autres portraits de Schopenhauer, voir ^Iw* YkvaX, ^.^-"ÎA..

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longtemps observé à son égard, et dont Ini-inème se plaint amèrement. C'est par hasard que son ouvrage m'est tombé entre les mains. Je sortais d'un travail fatigant, et j'avais demandé à la bibliothèque quelques livres pour me distraire. Quel fut mon étonnement de me trouver en présence d'un des esprits les plus éminents de notre littérature ! Quand on lit d'abord, dans un auteur inconnu, le passage suivant : « J'ai appris à l'humanité beaucoup de choses qu'elle ne devra jamais oublier, c'est pourquoi mes écrits ne périront pas » ; et quand, après un moment de surprise, on est obligé de s'écrier : « Cet homme a raison !» on a fait une expérience qui n'est pas banale. Schopenhauer a près de soixante-dix ans; il a beaucoup de points de contact avec moi ; il y a seulement entre nous cette différence, que lui, le philosophe, fait de certaines idées le pivot de l'univers, tandis que moi poète je cherche à incorporer ces mêmes idées dans des personnages. »

Hebbel était alors occupé de sa trilogie des Nibe^ lungen, qu'il mit encore cinq ans à terminer, et qui fut son dernier ouvrage. Six semaines après, il passa par Francfort, où demeurait aussi le poète Wilhelm Jordan, qui devait bientôt s'attaquer au même sujet. Ils allèrent ensemble voir Schopenhauer, et, le 6 mai, Hebbel écrivit à Christine Enghaus : a Schopenhauer passe pour grossier et inabordable, comme je le suis moimême. On me l'avait déjà dit à Berlin, et Jordan me le confirma, m'avertissant même d'être sur mes gardes. Mais je connaissais trop bien par ma propre expérience la valetaille qui répand ces sortes de bruits, pour fme laisser effrayer. Ce sont des êtres creux, qui pourraient tout aussi bien envoyer à un homme supérieur leur défroque empaillée que d'aller le voir; et quand celui-ci, n'ayant pu réveiller en eux une étincelle de vie, finit par

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leur montrer la porte, ils s'en prennent naturellement & lui et non à eux-mêmes. Je trouvai un vieillard extrêmement jovial. Il se comparait à un homme qui se serait attardé sur un théâtre au milieu des préparatifs de la mise en scène, et qui, au lever du rideau, se sauverait tout confuç. « La comédie de ma célébrité commence, u ajoutait-il : que faire là avec ma tête grise P » Je suis sûr que, si je vivais à Francfort, nous deviendrions amis. Pour cette fois, je ne voulais que remplir un devoir; car, pour un homme qui a commencé à écrire quand je vins au monde, je suis un héraut de la pos-* térité ^. »

Le soixant&-4ixième anniversaire de la naissance de Schopenhauer fut célébré avec éclat par ses adhérents, et il en fut de même des deux anniversaires suivants. Les hommages en vers et en prose, les cadeaux, les envois de fleurs, lui arrivaient de toutes parts. Les étrangers de passage à Francfort demundaientà le voir, et il était particulièrement accueillant pour les Anglais et les Français; il reçut encore, en 1859k la visite de Foucher de Careil et de Cballemel-Lacour ^. Vers la

1. Friedrich Hebhéls Brlefvoechsel, herausgegeheti von Félix Bamberg, 2 vol., Berlin, 1890-1892; Z» fol., p. 118 et 691. ^ Jordtio rapporte plus expUcitemeat. et fiana doute plu» exactement, les dernières paroles de Schopenhauer : $ C'est une singulière chose que ma célébrité. Je suppose que, comme poète dramatique, TOUS ailes souvent au théÂtre. Vous avez donc pu être témoin du fait suivant : la toile se ]ève» mais le lampiote n> pas encore fini d'éclairer la rampe ; alors, au milieu des éclats de rire et des applaudissements de l'honorable public, le propagateur de lumière {der Aufklaningsbeuorger) fait une fuite pomiqua et disparaît derrière les coulisses, le plus vite qu'il peut. Voyez-vous, c'est ainsi que je me trouve encore sur la scène où se joue la farce du monde, un attardé, quand la toile se lève sur la comédie de ma gloire. » {EpisteUi und Vortràge von Wilhelm Jordan, Francfort, 1891. )

2. Voir Foucher de Careil, Hegel et Schopenhauer^ Paria, 18G2, p. 173; et Challemel-Lacouv, Cfu B«uAdV.U\.ci cwXvtw^^-

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fin de la même année, une artiste de Berlin^ Elisabeth \ey, petite-nièce du maréchal, vint lui offrir de faire son buste. « Elle a vingt-quatre ans, écrit-il un peu plus tard à Doss; elle est fort jolie et extraordinairement aimable. Elle a travaillé pendant un mois, sans perdre un jour, dans une chambre à part que je lui avais fait arranger dans mon appartement. Elle faisait venir ses repas du restaurant voisin, et quand je rentrais de r hôtel, nous prenions le café ensemble. Elle m*a accompagné plusieurs fois dans mes promenades, et nous courions à travers champs le long du Mein. Nous nous entendions très bien. Le buste a été exposé pendant quinze jours, et tout le monde Fa trouvé très ressemblant. Elle Ta emporté à Berlin, pour le vendre et en surveiller la reproduction *. »

La visite de Mlle Ney fut le dernier rajeunissement de Termite philosophe. Il ne croyait pas vieillir. Il se comptait parmi les privilégiés de la fortune, non seulement pour les dons de l'esprit, mais aussi pour la force du corps. Il sentait en lui, comme il le disait souvent, la vigoureuse ardeur, le igneus vigor, que Virgile prête aux ancêtres de son héros. Il fait un jour allusion devant Bœhr à cette sorte d'apologue qui termine les Aphorismes sur la sagesse, où il montre les différents âges de la vie sous Finfluence des planètes, depuis Mercure qui se meut avec la légèreté de Fenfance dans son orbite étroite, jusqu'à Saturne qui marche avec lenteur sur sa route allongée, et à Uranus, qui tire son nom du ciel, le terme

tain en Allemagney dans la Remie des Deux Mondes da 15 mars 1870 (réimprimé dans les Études et Réflexions d*un pessimiste, Paris, 1901).

1. Lettre du l»' mars 1860. — Voir aussi une lettre à Lindner, du 21 novembre 1859.

final. Il venait de quitter le cercle de Jupiter, Tastre dominateur, et il comptait bien prolonger le voyage de la vie jusqu'aux confins extrêmes où le froid Neptune est encore effleuré par le rayonnement du feu central. (( Voyez-vous, continuait-il devant Baehr, quand un homme a soixante-quatorze ou soixante-quinze ans, on parle d'un grand âge. Peu d'hommes passent la soixante-quinzième année. D'après cela, j'aurais encore cinq ans à vivre. Bah! nous verrons bien. Chacun peut se tromper, mais il me semble que j'ai encore vingt ans devant moi ^. »

Il disait cela en 1858. L'année précédente, il avait eu ime syncope à table et était tombé par terre. Mais il s'était remis aussitôt, et n'avait rien changé à ses habitudes. Dans les derniers jours d'avril 1860, il fut pris de suffocations et de battements de cœur ; les accidents devinrent plus fréquents au mois de septembre, et il dyt renoncer à ses promenades. Le 18 de ce mois, après un nouvel accès, Gwinner alla le voir. Il causait encore avec la même animation, le même ton de voix énergique, le même feu dans le regard. A propos d'un volume des œuvres de Baader, qui venait de paraître, il disait : ce 11 y a diverses espèces de philosophes : les philosophes abstraits et les philosophes concrets, les philosophes théoriques et les philosophes pratiques ; mais pour Baader il faut faire une classe à part, celle des philosophes insupportables. » Il parla de son dernier ouvrage. «Ce serait fâcheux, dit-il, si je mourais maintenant : j'ai encore d'importantes additions à faire aux Paralipomena, » Gwinner était rassuré en le quittant. Le 21 au matin, son médecin, en entrant chez lui, le trouva assis sur son canapé,

L Scliemann, Gespràcheund Briefwechceî^ ç. 2*i (jcv.'îâ V^i^.

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inanimé, sans que ses traits trahissent la lûdindre àlté* ration.

Dans son testament^, daté du 26 juin 1852, et augmenté d'un codicille du 4 février 1859, après avoir pourvu quelques parents éloignés, les seuls qui lui restaient, il instituait comme légataire universel le « Fonds de secours pour les soldats blessés dans lés combats de 1848 et 1849, et pour les femmes et les enfants de ceux qui avaient succombé ». Il léguait à Frauenstœdt ses manuscrits, les exemplaires annotés de ses œuvres, et il lui transmettait tous ses droits sur les éditions futures. Il nommait Gwinner son exécuteur testamentaire, en lui laissant sa bibliothèque et ses objets d'art. Enfin, il assurait le sort de son fidèle Atma et celui de sa vieille gouvernante, Marguerite Schnepp. Celle-ci disait de lui : « Il crie parfois terri*blement sur moi, mais il n'est pas méchant. On prétend que c'est un impie, et qu'il adore une vilaine idole nommée le Bouddha ; mais je n'en crois rien, car un jour, en époussetant ses livres, j'en ai trouvé un ayant pour titre la Vie des Saints ; il faut donc qu'il soit bon chrétien 2. »

Dans un de ses fragments autobiographiques, il se rend ce témoignage que, si la durée de sa vieillesse est incertaine, sa mission du moins est remplie ; et, jetant un regard en arrière sur sa vie, il fait le départ de ce qu'elle contenait d'essentiel et d'accidentel : (( Quand parfois je suis tenté d'être mécontent de mon sort, je me dis quelle chose importante c'est pour un homme comme moi de pouvoir consacrer toute son existence à cultiver ses dons naturels et à poursuivre la

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