Schemann, Schopenhauer-Briefe, p
2, Grisebach, Sc/iopenhauer,^. ^Sa.
tâche qui lui a été dévolue à sa naissance. Il y avait plus de mille à parier contre un que cela ne fût pas possible et que ma carrière fût manquée. Dans les rares moments où je me croyais malheureux, c'était, pour ainsi dire, par suite d'une méprise, d'une erreur de personne. Je me prenais pour un autre, par exemple pour un professeur libre qui ne peut obtenir une chaire et qui n'a pas d'auditeurs, ou pour un original livré en pâture à la médisance des philistins et au caquetage des commères, ou pour un amoureux éconduit par sa belle, ou pour un malade cloué sur son fauteuil, ou pour telle ou telle autre personne affligée de pareille misère. Tout cela, ce n'était pas moi, c'était tout au plus l'étofTe dont était fait le vêtement que je portais alors et que je changeais l'instant d'après pour un autre. Mais qui suis-je donc ? Je suis celui qui a écrit le Monde comme volonté et comme représentation, et qui a donné du grand problème de l'existence une solution qui remplacera peut-être les solutions antérieures et en tout cas occupera les penseurs des siècles à venir *. »
1. Grisebach, Schopenhauers Gespràche und Selbstgespràche, p. 108.
L'jÉGRIVAIN
NIETZSCHE, qui était nourri de la lecture de Schopenhauer, qui « avait appris par lui à se connaître soi-même », a bien marqué les traits caractéristiques de son style : la franchise, le naturel, et une certaine sérénité, qu'il garde même dans les réflexions les plus graves, et qui tient à une tournure d'esprit habituellement haute.
« Je suis, dit Nietzsche, un de ces lecteurs de Schopenhauer qui, après avoir lu la première page de lui. savent avec certitude qu'ils iront jusqu'à la dernière, et qu'ils écouteront chaque parole sortie de sa bouche. Ma confiance lui a été acquise dès l'abord, et après neuf ans écoulés elle est encore la même. Pour tout dire en un mot et avec un sentiment peut-être outrecuidant, je le compris comme s'il avait écrit pour moi. De là vient que j'ai bien pu trouver chez lui çà et là une petite erreur, mais jamais un paradoxe : car qu'estce qu'un paradoxe, sinon une affirmation qui n'inspire pas confiance, parce que l'auteur lui-même l'a exprimée sans confiance, parce qu'il s'en est servi pour briller, pour séduire et, d'une manière générale, pour paraître P Schopenhauer ne cherche jamais à paraître, car il écrit d'abord pour lui, et personne n'aime à être trompé, pas même un philosophe...
l'écrivain 329
({ Schopenhauer s'entretient avec lui-même. Si Ton veut absolument lui supposer un auditeur, ce sera un fils recevant les enseignements de son père. Sa parole est franche et honnête, pleine de bonhomie : on ne parle ainsi qu'à un auditeur qui écoute avec amour. Au premier son de sa voix, on est gagné par une certaine vigueur aisée et sûre d'elle-même. On croit entrer dans un bois de haute futaie ; on respire à pleins poumons ; on éprouve un bien-être soudain. On se sent dans une atmosphère fortifiante et toujours égale ; on est en présence de je ne sais quelle simplicité inimitable, toute naturelle et presque ingénue, comme elle est propre à un homme qui est maître dans sa maison, et dans une maison opulente ; une simplicité inconnue à ces écrivains que leur inquiétude pousse toujours hors du naturel, et qui s'étonnent eux-mêmes quand il leur arrive une fois d'avoir de l'esprit...
« Je ne connais aucun écrivain allemand à qui Schopenhauer puisse être comparé pour le style, si ce n'est peut-être Goethe. 11 sait dire simplement des choses profondes, il sait émouvoir sans déclamer, être strictement scientifique sans pédanterie. Il ne donne pas non plus dans la subtilité captieuse et mobile et — qu'on me permette de le dire — assez peu allemande de Lessing : ce qui est un grand mérite dans un pays où la prose de Lessing exerce une si grande séduction. Je ne saurais mieux exprimer tout le bien que je pense du style de Schopenhauer qu'en lui appliquant une parole de lui : « Il faut qu'un philosophe soit très honnête ; « il faut qu'il se prive de toutes les ressources que « pourraient lui offrir la poésie et la rhétorique... »
(( Schopenhauer est honnête, dans son style comme dans sa pensée. Il y a si peu d'écrivains qui le soient, qu'il faudrait, à vrai dire, se défier de tûMt Vkssvsssssfc
330 SQHOPBNHAUER
qui écrit. Je n'en connais qu'un qui, pourrhonnéteté, ioit égal et même supérieur à Schopenhauer : c'est Montaigne... Ces deux hommes ont encore un autre trait commun, une sérénité d'un genre particulier, qui se communique au lecteur.
« Il y a, en effet, deux sortes de sérénité. Le vrai penseur égayé et réconforte toujours, que son discours soit sérieux ou plaisant, qu'il fasse parler son intelligence humaine ou sa divine indulgence. Il n'a besoin ni de gestes moroses, ni de tremblements fiévreux, ni de regards mouillés de larmes ; il procède sûrement et simplement, se confiant en sa force et en son courage, peutp-étre avec des attitudes un peu chevaleresques et rudes, mais de toute façon comme un vainqueur; et c'est précisément ce qui nous remplit d'une sérénité si intime et si profonde, de voir le dieu vainqueur à côté des monstres qu'il a abattus.
« Tout autre est la sérénité qu'on rencontre parfois chez les écrivains médiocres et chez les penseurs à courte vue, et qui nous rend misérables à la lecture... Il n'y a de sérénité vraie que là où il y a victoire, et cela s'applique aux grandes œuvres de la pensée comme aux grandes œuvres de l'art. Qu'importe que le contenu soit sérieux et même terrible, comme Test le problème de l'existence ? L'œuvre ne devient accablante qu'entre les mains du demi-penseur ou du demi-artiste, qui a répandu sur elle la brume de son insufiQsance. Au contraire, quelle joie et quel bonheur de s'approcher d'un de ces génies victorieux qui, ayant pensé ce qu'il y a de plus profond, ne peuvent aimer que ce qu'il y a de plus vivant, et qui, ayant commencé par la sagesse, finissent par la beauté ^ I »
1. Nietzsche, Schopenhauer als Erzieher, au l^i* volume des Œuvres complètes, Lelpsig, 1895.
NieUsche compare Schopenhauer à Montaigne et à Gœthe. Schopenhauer a de commun avec Montaigne la franchise et la « bonne foi » ; il est, comme Montaigne, u la matière de son livre ». « La plupart des livres, dit* il un jour à Frauenstœdt, sont condamnés à Toubli ; ceux-là seuls subsistent, où l'auteur s*est mis lui-même. Je me suis fourré tout entier dans mon œuvre ^ : il faut qu'un homme soit le martyr de sa propre cause. » Montaigne disait de même : « Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m'a fait : livre consubstantiel à son auteur, d'une occupation propre, membre de ma vie, non d'une occupation et fin tierce et étrangère, comme tous autres livres ^. » Schopenhauer peut encore se comparer è Montaigne par un autre trait de son esprit, une certaine manière de formuler une vérité générale, de la dégager de l'ensemble d'un raisonnement et de lui donner ainsi une valeur propre, indépendante du système auquel elle se rattache* En cela, il est de l'école de tous les grands moralistes.
Schopenhauer ressemble à Gœthe par son style périodique, et c'est là un trait essentiellement allemand. La langue française est une langue analytique; elle juxtapose de préférence des idées simples, et quand elle subordonne une idée à une autre, la subordination va rarement audelà du second degré. L'allemand est, par excellence, une langue synthétique ; elle aime à présen-^ ter une idée dans toute sa complexité naturelle, à montrer, par la structure même de la phrase, les éléments dont l'idée est formée ; et la variété des conjonctions dont elle dispose lui rend cette opération facile. Le danger du style périodique, un danger auquel
1. In meinem Werké steeke ich $êlb$t gaiMt (Grisebach» Schopenhauer'8 Oespràchef p. 13).