Euais, livre II, chap. xviii
332 SGHOPENHAUER
de grands écrivains allemands n*ont pas échappé» c'est d'abord Fobscurité, résultant d'une subordination inexacte, où les compartiments de la phrase ne répondent pas aux divisions logiques de l'idée ; c'est ensuite la surabondance, la tentation de vouloir tout dire, de vouloir exprimer les moindres nuances. Une période bien faite est comme un édifice bien distribué dans ses parties ; elle a son corps principal et ses dépendances ; elle a aussi son rythme, qui la rapproche du style poétique. Telle est la période de Goethe, et celle de Schopenhauer. Les phrases de Schopenhauer sont parfois longues ; elles se lisent néanmoins sans embarras et sans fatigue. Les incidentes s'adaptent i*une sur l'autre et rayonnent autour de leur axe, conune une végétation naturelle ; le rameau se greffe sur la branche, la branche sur le tronc, et l'air et le soleil circulent au travers ^.
Les idées de Schopenhauer sur le style sont surtout formulées dans un chapitre spécial des Parerga et Paralipomena. Le premier devoir de l'homme qui écrit est de se rendre intelligible, et le philosophe, malgré la difficulté des matières qu'il traite, n'en est pas plus dispensé que l'historien ou le romancier. Pourquoi prend-il la plume, si ce n'est pour amener les autres à sa pensée, et comment les y amènera-t-il, s'il s'entoure d'abord d'un mur de ténèbres ? « L'obscurité du style est toujours un symptôme fâcheux, car elle est le signe d'une pensée vague, qui est elle-même le résultat d'une réflexion débile et incohérente. Ce qui est nettement
1. On peut citer comme exemple, dans l'introduction de la Volo7Ué dans la nature^ la phrase qui commence par ces mots Die nun hier anzufûhrenden fremden und empirischen Bestàtigungen ; elle a plus de cinquante lignes, et il n*y règne pas la moindre obscurité. Voir aussi plus haut, p. 150.
l'écrivain 333
conçu trouve toujours son expression appropriée. Tout ce qui peut entrer dans le cerveau d'un homme peut aussi se traduire en termes clairs et non équivoques. Ceux qui parlent en phrases obscures et enchevêtrées prouvent seulement qu'ils ne savent pas bien ce qu'ils veulent dire ; ils n'ont qu'une conscience obtuse d'une pensée qu'ils voudraient atteindre. Souvent aussi ils ne cherchent qu'à se dissimuler à eux-mêmes et à dissimuler aux autres qu'ils n'ont, au fond, rien à dire ^. »
Une langue est une œuvre d'art : il faut la manier en artiste. Elle est un bien national, un héritage des ancêtres : il faut l'aborder avec respect, la toucher avec précaution. Le soin du style était la vertu des anciens ; on dit que Platon a écrit sept fois le commencement de la République. Les Français et les Anglais ont imité en cela les anciens. L'Allemand montre la même négligence, le même laisser-aller {Schlumperei) ààns sa toilette et dans son langage, (c Un défaut commun des écrivains allemands est ce qu'on peut appeler la subjectivité du style. Elle consiste en ce que l'auteur se contente de savoir ce qu'il veut dire. Quant au lecteur, il devinera, s'il peut. On fait un monologue de ce qui devrait être un dialogue, et un dialogue où il faudrait s'exprimer avec d'autant plus de clarté qu'on n'entend pas les questions de l'interlocuteur. Tout style doit être objectif, c'estr-à-dire que les mots doivent être placés dans un ordre tel que le lecteur soit amené à penser ce que l'auteur a pensé d'abord. Pour y réussir, il faut se souvenir que les mots obéissent, comme toute chose matérielle, à la loi de la pesanteur ; ils tombent
1. Parerga und Paralipomena, deuxième partie, chap. xxiii : Ueher Sehriftstellerei und SHl, § 283.
334 SGHOPBNHAUER
plus facilement de la tête sur le papier qu'ils ne ranoatent du papier à une autre tête ^. »
Ce que la langue est à une nation, le style l'est i l'homme qui pense. « Le style est la physionomie de l'esprit, plus infaillible que celle du corps. Imiter un style étranger, c'est mettre un masque sur son visage. Quelque beau que soit le masque, il devient insipide par son manque de vie ; un visage laid vaudrait encore mieux 2. w Le style ou le manque de style ne sont que la marque extérieure d'un génie original ou d'un esprit banal. « Jetons le livre qui nous mènerait dans une région plus obscure que la nôtre, k moins que nous n'y cherchions seulement des faits, et non des idées. Les seuls écrivains qui puissent nous profiter sont ceux qui ont l'intelligence plus pénétrante et plus lucide que nous, et qui activent notre pensée. Fuyons les têtes creuses qui nous entravent, qui voudraient nous forcer à régler nos pas sur leur marche de tortue. Penser avec les premiers est un soulagement et un progrès ; on se sent porté là où l'on ne pourrait pas aller seul. Goethe me disait un jour que, chaque fois qu'il lisait une page de Kant, il croyait entrer dans une chambre bien claire. Un esprit mal fait n'est pas seulement tel parce que, voyant de travers, il juge faux, mais parce que sa pensée est confuse dans son ensemble : ainsi, lorsqu'on regarde par un mauvais télescope^ les contours se mêlent et s'effacent, et les objets se brouillent et se confondent *. »
Les livres à lire sont en petit nombre, Schopenhauer n'était pas un savant; même dans celui de ses écrits