‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 14 sur 120 · LA THÈSE DE DOCTORAT · texte numérisé non relu

LA THÈSE DE DOCTORAT

SGHOPENHAUER avaît Tcçu Une éducation cosmopolite. « L'Allemagne, dit-il dans un de ses aphorismes, n'a pas élevé en moi un patriote. » 11 n*avait eu pour patrie que deux villes libres, qui Fune et Tautre avaient perdu leur liberté. Aussi s'était-il habitué à considérer les événements avec une indifierence philosophique : c'était un des rares points sur lesquels il s'entendait avec son grand ennemi Hegel. Celui-ci n'avait vu dans la campagne d'iéna que le triomphe d'une civilisation supérieure et d'un courage trempé par la Révolution, et il n'avait songé qu'à livrer de son côté sa première bataille philosophique, qui était la Phénoménologie de Vesprit, Schopenhauer,en 1&Î3, pendant que Napoléon disputait pour la dernière fois la Saxe aux souverains et aux peuples alliés, fit quelque chose de plus que Hegel : il acheta un beau sabre, dont il fit présent à un étudiant pauvre, et il prit part à la collecte pour les volontaires. Puis il chercha une retraite où il pût méditer à son aise sur la Quadruple Racine du prin* cipe de la raison suffisante : c'était le titre de sa thèse de doctorat *. Il prit le chemin de Dresde, fut mêlé aux

1. Ueber die vier fâche Wurzel des Satzes vom zureichenden Qrunde.

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mouvements des troupes allemandes et françaises, servit même quelque temps d'interprète, et s'arrêta enfin dans la petite ville de Rudolstadt, où il passa tout Tété. Son travail terminé, il l'envoya à l'université d'iéna, qui lui conféra par correspondance le titre de docteur : c'était une promotion in absentia. La lettre latine qu'il adressa au doyen débute par une longue période cicéronienne, où il dit : u Lorsqu'au commencement de cet été le bruit de la guerre chassa les Muses de l'université de Berlin, où j'étudiais la philosophie, comme le palais qui leur est consacré ne retentissait plus de la voix des maîtres, moi aussi, qui n'avais jamais servi que sous leurs enseignes, je m'éloignai avec elles, non seulement parce qu'un concours particulier de circonstances avait fait de moi un étranger partout, mais parce que j'étais profondément convaincu que ma destinée m'appelait à servir l'humanité plutôt par la tête que par le bras et que ma patrie était plus grande que l'Allemagne. »

Le principe de la raison suffisante, dont Schopenhauer faisait l'objet de son premier travail, n'est, au fond, que la règle la plus générale de la construction philosophique. Appliqué au monde extérieur, il se confond avec le principe de la causalité. Aucun fait ne se produit dans le monde, sans qu'il y ait une raison suffisante pour qu'il se produise, et c'est en recherchant cette raison que l'on arrive à comprendre le fait. Et, dans la sphère de nos connaissances théoriques» aucune affirmation n'est légitime que si elle contient en elle-même plus de chances de vérité que l'affirmation contraire. C'est un principe aussi ancien que la philosophie, dont les Grecs et les Latins ont déjà usé, tout en l'exprimant diversement, et qui a été repris par les dialecticiens du moyen âge. Leibnitz et Wolf le formulèrent d'abord avec précision. «Nos raison-

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nements, dit Leibnitz, sont fondés sur deux grands principes : celui de la contradiction, en vertu duquel nous jugeons faux ce qui en enveloppe, et vrai ce qui est opposé ou contradictoire ou faux ; et celui de la raison suffisante, en vertu duquel nous considérons qu'aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune énonciation véritable, sans qu'il y ait une raison suffisante pour qu'il en soit ainsi et non pas autrement *. » Au premier principe, Leibnitz ramène les vérités nécessaires et absolues ; au second, les vérités contingentes, qui dépendent d'autres vérités. Sur le premier, il fonde les sciences exactes ; sur le second, les sciences morales et philosophiques.

Le principe de la raison suffisante ne sert pas seulement à fonder les propositions philosophiques, mais encore à les relier entre elles, et, à ce point de vue, il se confond avec le principe de la continuité, « Car, dit Schopenhauer, on entend par science un système de connaissances, c'est-à-dire un ensemble composé de connaissances qui s'enchaînent les unes aux autres, par opposition à un simple agrégat. Ce qui distingue précisément toute science d'un simple agrégat, c'est que chaque connaissance y dérive d'une connaissance antérieure comme de son principe. » Et il cite, à ce propos, une parole de Platon : w Les opinions vraies sont chose belle et avantageuse, tant qu'elles demeurent. Mais elles ne consentent guère à demeurer longtemps, et elles s'échappent de l'esprit de l'homme : en sorte qu'elles ne sont d'un grand prix que si on les lie par un raisonnement allant de la cause à l'effet. Les opinions ainsi liées deviennent science 2. »

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