‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 17 sur 120 · LA THÈSE DE DOCTORAT · texte numérisé non relu

LA THÈSE DE DOCTORAT

depuis Kant. Il ne se donnait même pas la peine de réfuter sérieusement ni Fichte, ni Schelling, ni Hegel ; il se contentait de ne pas les lire. Un mois après la soutenance de sa thèse, il écrivait au libraire Frommann à léna : « En vous envoyant un exemplaire de ma dissertation, je vous retourne en même temps la Logique de Hegel; je ne l'aurais pas gardée si longtemps, si je n'avais su que vous la lisez aussi peu que moi *. »

La première édition ne se vendit pas. En 1847, Schopenhauer en fît une nouvelle, fortement remaniée, la seule qui soit restée dans le recueil de ses œuvres complètes. Il disait dans la préface : a J'ai corrigé, autant que faire se pouvait, le présent travail de ma jeunesse, et, vu la brièveté et l'incertitude de la vie, je dois m'estimer particulièrement heureux qu'il m'ait été donné de reviser dans ma soixantième année ce que j'avais écrit dans ma vingt-sixième. J'ai voulu néanmoins être très indulgent pour mon jeune homme et, autant que possible, lui laisser la parole et même lui laisser tout dire. Cependant, quand il avance quelque chose d'inexact ou de superflu, ou bien encore quand il omet ce qu'il y avait de meilleur à dire, j'ai bien été obligé de lui couper la parole, et cela est arrivé assez fréquemment ; tellement que plus d'un lecteur éprouvera le même sentiment que si un vieillard lisait à haute voix le livre d'un jeune homme, en s'interrompant souvent pour émettre ses propres considérations sur le sujet... Certes, il y a loin du ton doux et modeste du jeune homme qui expose ses idées avec confiance, étant assez simple pour croire très sérieusement que tous ceux qui s'occupent de philosophie ne poursuivent que la vérité, et qu'en conséquence qui-

U Schemum) Sehopin1iauer*Briefe»

conque travaille à faire progresser celle-<;i ne peut qu'être le bienvenu auprès d'eux ; il y a loin, dis-je, de ce ton à la voix décidée, mais parfois aussi quelque peu rude, du vieillard qui a bien dû finir par comprendre dans quelle noble compagnie de chevaliers d'industrie et de plats courtisans il s'est fourvoyé *. »

On aurait souhaité que le vieillard, aigri par un injuste oubli, interrompit moins souvent le jeune homme, qui pourtant, lui aussi, n'était pas si simple ni si confiant. En tout cas, ce n'est pas le jeune homme qui, au cours d'une dissertation académique, aurait enveloppé dans un même mépris et Fichte 2 et Schleiermacher et Schelling et Herbart, et Hegel, (( l'écrivailleur d'absurdités, le détraqueur de cervelles». Il est permis de ne pas lire un écrivain, quand il est illisible ; il n'est pas permis de l'accabler d'invectives, quand on ne l'a pas lu.

Page 1