Traduction de J.-A. Cantacozène, Paris
2. La Doctrine de la science (Wissenschaftslehre) de Fichte est apipelée par Schopenhauer Wissenschaftsleere (le Vide de science).
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LA Quadruple Racine trouva cependant quelques juges bienveillants. Schulze-Ênésidème, dans une lettre à Tauteur, et ensuite dans un article des Annonces littéraires de Gœttingue, loua la sagacité du philosophe et le talent de Fécrivain. Un éloge qui fut plus sensible encore à Schopenhauer, ce fut celui de Gœthe. Il aimait à raconter, dans sa vieillesse, que, le 6 novembre 1813, lorsqu'il reparut dans le salon de sa mère, « le grand homme se leva soudain et, se frayant un chemin à travers un groupe d'assistants, s'avança vers le docteur Schopenhauer, lui serra les mains et le félicita hautement 1». Il s'ensuivit une conversation, dont le principal objet fut la théorie des couleurs, qui était alors la grande occupation de Gœthe. Le Journal de Gœthe mentionne encore plusieurs entretiens qu'il eut avec Schopenhauer dans le courant du mois, et, le 24, il écrivit à Knebel : « J'ai trouvé dans le jeune Schopenhauer un homme remarquable et intéressant.
1. D. Ascher, Ein Bcsuch hci Arthur Schopenhauer, dans les Unterhaîtungen am hàuslichen Herd de Outzkow, 1854, lu. — On sait par Frauenstaedt qu'un des détails du livre qui intéressaient particulièrement Gœthe, c'étaient les démonstrations directes que Schopenhauer donnait de certains théorèmes de géométrie, et qu'il opposait aux démonstrations ordinaires par la réduction à Vabsurde. ( Voir une lettre du 10 juin 1852. )
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Il a juré de tenir en échec tous nos philosophes actuels. Il faudra voir si ces messieurs voudront l'admettre dans leur corporation. Pour moi, je lui trouve de Tesprit ; le reste ne me regarde pas. »
Goethe, alors, était tout Weimar. Herder et Schiller étaient morts. Wieland ne faisait plus que traduire, et il était devenu très bourgeois : les qualités légères de l'esprit durent moins que les autres, elles s'évaporent lentement avec la jeunesse. Non seulement Gœthe représentait alors à lui seul toute l'ancienne école, mais il avait mis son empreinte sur toute la société mondaine. Jouir noblement et délicatement de la vie, se développer en tous sens, se sentir croître et mûrir, soit par ce qu'on tirait de soi-même, soit par ce qu'on empruntait aux autres, goûter les œuvres du génie, les voir naître à côté de soi, se produire soi-même à l'occasion dans quelque entreprise poétique, enfin' donner au monde extérieur ce degré d'attention qui occupe l'esprit sans troubler l'âme, telle était la règle universelle. Les femmes surtout se modelaient sur le grand homme ; elles l'attiraient chez elles, lui faisaient un auditoire ; elles tâchaient aussi de reproduire en petit cet idéal de curiosité artistique et d'équilibre intellectuel auquel il avait donné une si haute et si complète expression dans sa personne. Les lettres de Johanna Schopenhauer abondent en tirades morales qu'on dirait tombées de la bouche de Gœthe.
Cependant, pour un écrivain qui commençait à prendre conscience de sa personnalité, Weimar était déjà un passé. (( Pendant tout cet hiver (1813-1814), dit Schopenhauer, le grand homme m'appelait souvent auprès de lui, et nos conversations ne se bornaient pas à la théorie des couleurs ; elles portaient sur les questions les plus variées de la philosophie et duraient souvent
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de longues heures ^. » Mais ils s'aperçurent bientôt que» même sur la théorie des couleurs, leur point de vue n'était pas le même. Schopenhauer, disciple de Kant, était pénétré d'idéalisme transcendental ; il rapportait tout au monde intérieur ; il cherchait la couleur dans la sensation colorée, produite au fond de l'œil. Gœthe, au contraire, sans être matérialiste, était ce qu'on a appelé d'après lui un esprit objectif; il s'identifiait par la pensée avec le fait extérieur ; il le considérait avec la satisfaction de l'artiste, il l'analysait avec la patience du savant, et il se plaisait surtout à le décrire. Un échange d'idées entre ces deux hommes ne pouvait être qu'intéressant pour l'un et pour l'autre, et devait surtout profiter au plus jeune. Mais déjà celui-ci jugeait, en même temps qu'il s'instruisait, et il faisait ses réserves. Au cours même de leurs entretiens, Gœthe avait des mouvements de dépit, qui ne duraient pas, mais que, selon son habitude de tout généraliser, il fixait dans de courtes sentences. Un jour, au mois de janvier 1814, il écrivait :
(( On voudrait bien nourrir quelque bonne pensée, — si l'on pouvait la transfuser dans un autre sang pareil. — Mais ta bonne pensée, coulée dans une veine étrangère, — se mettra en dispute avec toi-même.
a Volontiers je m'imposerais encore la charge du maître, — si les élèves ne devenaient pas des maîtres du premier coup 2. »
L'école de Weimar ne compte qu'une seule génération d'écrivains. Si, au premier groupe très éclatant, celui de Wieland, de Gœthe, de Herder, de Schiller, un second groupe avait succédé, renouvelant sans les alté-