‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 28 sur 120 · Annales f · texte numérisé non relu

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imperceptibles, de forces qui s'attirent et se repoussent, un labyrinthe qui paraît inextricable et qui pourtant est soumis à des lois. Pour le physicien, Timpression sensible n'offre aucune garantie absolue ; il se demande si ce que les sens lui donnent comme semblable ou dissemblable est réellement tel, et souvent sa réponse est négative *. »

C'est une idée et presque une fantaisie d'artiste qui sert de base à la théorie de Gœthe. Pendant son séjour à Rome, il conversa beaucoup avec les peintres, il assista à la composition de leurs tableaux, il chercha à se rendre compte de leurs procédés. Il remarqua que, pour tout ce qui tenait à l'invention, au groupement des figures, à la disposition des plans, leurs idées étaient très nettes. Mais pour la distribution des couleurs, chacun s'en rapportait à son goût personnel. « J'entendais bien parler d'un coloris chaud ou froid, de couleurs qui se font ressortir l'une l'autre, et d'autres choses pareilles ; mais, pour tout cela, on ne faisait que tourner dans un cercle, sans aucun principe net, aucun point de vue général... Enfin, pour ranimer la conversation et redonner quelque intérêt à une matière rebattue, j'eus recours au paradoxe. J'avais très vivement ressenti l'impuissance du bleu et sa parenté immédiate avec le noir. Je m'avisai donc de soutenir que le bleu n'était pas ime couleur, et je recueillis une désapprobation unanime !... Que rien ne fût décidé par là, que tout tournât au contraire en plaisanterie, quoi déplus naturel I Mais en même temps je ne manquais pas de considérer la splendeur des couleurs atmosphériques. La perspective aérienne m'offraie les gradations les plus nettes ; le bleu des horizons lointains, aussi bien que des ombres rapprochées, mit

1. UeherGœthe'snaturwissenschaftîicheArbeiten, dans Populare voissenschafUiche Vortràge, Brunswick, 1865.

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frappait. Le ciel obscurci par le sirocco, les nuages empourprés par le soleil couchant, faisaient apparaître les plus belles ombres vert de mer ; et ces spectacles captivaient d'autant plus mon attention que, dans ma jeunesse, quand je travaillais au lever du jour, et que les premières lueurs du ciel se mêlaient à la lumière de ma bougie, j'avais déjà admiré le même phénomène. »

Le bleu parent du noir, le jaune et le rouge voisins du blanc, le bleu une ombre mêlée de lumière, le jaune et le rouge une lumière obscurcie ou troublée, ce sont des métaphores qui personnifient la sensation colorée, mais qui ne l'expliquent pas. C'est pourtant sur cette base que s'édifie la théorie de Goethe. Les spectacles qui attirent de préférence son attention, tels qu'un soleil couchant, un ciel nuageux, im horizon lointain, sont ceux où un milieu trouble, plus ou moins transparent, s'interpose entre la source de lumière et l'œil de l'observateur. La lumière, en traversant ce milieu, subit des modifications, des obscurcissements, dont les degrés correspondent, selon Gœthe, à l'échelle des couleurs. Le milieu peut aussi être plus clair que la surface observée : dans ce cas, le fond obscur deviendra bleu ou violet.

a Le soleil, vu à travers un léger voile de vapeurs, se montre entouré d'une auréole jaunâtre. Souvent le disque central est encore d'un jaune éblouissant, quand déjà les bords se teignent en rouge. Par un brouillard sec, ou quand le sirocco souffle sur les régions méridionales, le soleil parait d'un rouge rubis, avec tous les nuages qui, dans ce dernier cas, l'environnent, et qui alors reflètent cette couleur.

(( Les lueurs rouges du matin et du soir n'ont pas d'autre cause. Le soleil s'annonce par une teinte rouge, en rayonnaiit à travers une masse épaisse de vapeurs. Plus U monte, plus l'éclat devient jaune et clair.

« Si Tobscurité de Tespace sans limites est vue à travers les couches atmosphériques éclairées par la lumière du jour, la couleur bleue apparaîtra. Observée des hautes montagnes pendant le jour, la teinte du ciel parait d*un bleu intense, parce que Tespace sombre et sans limites n'est recouvert que de vapeurs fines et légères. Dès que Ton descend au fond des vallées, le bleu devient plus clair, jusqu'à ce qu'enfin, dans certaines régions, à mesure que les vapeurs s'épaississent, il passe au bleu blanchâtre *. »

Ainsi la couleur est tour à tour de la lumière obscurcie ou de l'ombre éclairée. Mais comment s'opère la transformation du rayon lumineux, passant par un milieu trouble, puisque, selon Goethe, tous les rayons sont également réfrangibles, et qu'il ne fait nulle distinction entre leurs vitesses ? « Goethe nous apprend bien, dit encore Helmholtz, que le milieu trouble communique à la lumière l'ombre nécessaire pour la formation de la couleur, mais il n'entre pas dans plus de détails pour nous expliquer comment il comprend cet efTet. Il est impossible qu'il ait voulu dire que la lumière entraîne quelques particules des corps qu'elle traverse, et cependant, s'il avait eu l'intention de donner une explication physique, c'est la seule signification qu'on pourrait attribuer à ses paroles 2. »

La théorie de Goethe, méditée et approfondie durant des années, avait pris à ses yeux un tel caractère de certitude, qu'il ne croyait pas nécessaire de la justifier dans les détails. 11 ne pouvait pas manquer cependant de l'appliquer aux couleurs prismatiques et de refaire pour son compte l'expérience qui formait la pierre

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