‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 32 sur 120 · Parerga und Paralipomena, deuxième partie · texte numérisé non relu

Parerga und Paralipomena, deuxième partie

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primitif, selon Schopenhauer, celui au delà duquel on ne peut plus remonter, ce n'est pas l'apparition de la couleur en dehors de nous, mais l'impression produite sur la rétine de notre œil, et la perception qui s'ensuit. L'idée de Schopenhauer n'était pas neuve. Locke avait déjà rangé les couleurs parmi les qualités secondaires, c'est-à-dire qui n'appartiennent pas aux objets, mais à nos sens et à leurs organes ^. Et, dans le compte rendu d'un mémoire présenté par Buffon à l'Académie des sciences, on lisait : « Ce que je vois en regardant cette prairie éclairée du soleil, ce que j'entends dans l'air ému par les frémissements de cette cloche, ces modifications de mon être en tant que sensible, que je qualifie de lumière, de couleur et de son dans les objets qui en excitent chez moi la sensation, ne leur appartiennent certainement pas davantage que la douleur ou la piqûre que je sens à ma main, lorsqu'on en divise les fibres, appartient au fer qui me blesse. . . Ces impressions légères, ces perceptions qui ne semblent affecter nos sens d'aucune trace corporelle, nous les répandons volontiers sur les corps qui nous environnent ; mais la douleur ou un plaisir vif nous rappellent trop fortement à nous-mêmes, pour nous laisser ignorer que ce qui se passe alors en nous est uniquement à nous^t ne saurait appartenir aux objets extérieurs : là on ne croit qu'agir, apercevoir, juger ; ici l'on ne peut se cacher que l'on sent. Les qualités sensibles des corps, et, pour ne parler que de celles dont il s'agit ici, les couleurs ne sont donc en un sens qu'apparence et illusion, et n'existent réellement, dans les corps qu'on nomme colorés, que par l'espèce de lumière qu'ils sont capables de réfléchir

1. An Essay conceming Human Understanding, livre II, chap. Yiii, g 13.

vers nous, et qui constitue telle ou telle couleur, ou enfin par les vibrations communiquées par eux au milieu propre de la lumière, et portées jusqu'au fond de notre œil '^. ))

Schopenhauer affirme, presque dans les mêmes termes, la subjectivité fondamentale du phénomène de la couleur. Au lieu de dire qu'un corps est rouge, nous devrions dire qu'il nous donne l'impression ou l'illusion du rouge. L'impression produite sur la rétine et transmise au cerveau par le nerf optique fait naître la sensation, dont notre intelligence cherche le point de départ dans le monde extérieur, et qu'elle localise danS les corps appelés colorés. Mais l'impression est antérieure à l'acte intellectuel par lequel nous attribuons une cause à l'efTet que nous ressentons, quoique les deux faits se succèdent avec une telle rapidité qu'ils nous apparaissent comme simultanés. On pourrait presque dire que l'impression de couleur précède la couleur même, a Un enfant nouveau-né ressent la lumière et la couleur avant de reconnaître le corps lumineux ou coloré 2. ))

Sur cette observation, très juste en elle-même, Schopenhauer fonde un système presque aussi hypothétique que celui que Goethe avait fondé sur les milieux troubles. La base du système est seulement transportée du monde extérieur dans l'œil. A la pleine activité de la rétine correspond la sensation de la lumière blanche; à son inactivité complète, celle de l'obscurité noire ; entre elles se placent les dégradations du clair-obscur. C'est ce que Schopenhauer appelle l'activité quantitative de la rétine, de laquelle dépend

L Histoire de V Académie royale des sciences^ année 1743. 2. Ueber dos Sehn und die Farhen, chap. i".

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rîntensité plus ou moins grande de la sensation lumineuse. Mais la rétine a aussi une activité qualitative, selon que ses différents éléments entrent en fonction ; et de cette activité naissent les sensations de couleur. Schopenhauer ramène même les différentes sensations colorées à des proportions exactes, tout en avouant que ces proportions ne peuvent être vérifiées par aucune expérience. Le rouge et le vert sont représentés chacun par un demi ; Forangé et le bleu par deux tiers et un tiers ; le jaune et le violet par trois quarts et un quart. Chacun des trois couples, par l'addition de ses deux membres, reproduit Tunité c'est-à-dire le blanc. L'activité quantitative et l'activité qualitative réunies donnent les nuances claires ou foncées des couleurs. C'est ainsi que Schopenhauer explique la production des couleurs en général, et, en particulier, le rapport des couleurs complémentaires ; et c'est ainsi qu'il croit avoir découvert à son tour le « phénomène primitif», w Ce phénomène, c'est la capacité organique que possède la rétine de faire entrer successivement en jeu ses différents éléments, dans des proportions tantôt égales, tantôt inégales : après cela, nous devons nous arrêtera »

La théorie de Schopenhauer est, en somme, un complément du chapitre de Goethe sur les couleurs physiologiques. Quant aux couleurs physiques et chimiques, celles qui sont produites par la réfraction ou renvoyées par la surface des corps, ni Gœthe ni Schopenhauer ne les expliquaient 2. La science expéri-

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