‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 33 sur 120 · Parerga und Paralipomena, deuxième partie · texte numérisé non relu

Parerga und Paralipomena, deuxième partie

2. c Pour ce qui est de la couleur chimique, elle est évidemment une modification particulière de la surface des corps, mais teUement fine que nous ne pouvons la reconnaître ni la distinguer Cette modification ne se manifeste que par la faculté de provoquer

mentale les explique peu à peu, en apportant chaque jour des faits nouveaux et en les comparant avec les faits connus. « Il est vrai, dit Schopenhauer dans son introduction, que la théorie, lorsqu'elle n'est pas constamment appuyée sur des faits, est vide et chimérique, et que la moindre expérience, même isolée, mais vraie, a plus de valeur. D'un autre côté, les faits isolés, même réunis en grand nombre, ne peuvent constituer une science que le jour où leur essence intime a été reconnue et a permis de les grouper sous un concept général qui les comprend tous. Une telle science est comime un État bien organisé ; la connaissance purement empirique ressemble à un pays sauvage. » Schopenhauer, à la suite de Goethe, a voulu être un organisateur en physique : il oubliait qu'il n'était qu'un étranger de passage dansla république à laquelle il prétendait donner des lois.

telle on telle partie déterminée de TactlTité de la rétine : faculté qni est encore pour nous une qualitas occulta. » {Ueher dos Sehn und die Farbertf § 13.)

LA vie intellectuelle des provinces saxonnes avait alors trois centres principaux : Weimar pour la littérature, léna pour la science universitaire, Dresde pour les beaux-arts. On sait que le jeune Gœthe, étudiant à Leipzig, était allé chercher à Dresde sa première initiation à la peinture. La galerie de tableaux, formée par des princes qui Etaient des connaisseurs, était, parmi toutes celles de l'Europe, une des plus riches en chefs-d'œuvre. Le Grand Théâtre, qui fut longtemps un des sièges de l'opéra italien, commençait à s'ouvrir à la musique allemande ; Weber y eut ses plus grands succès. Dresde était donc une ville artistique, dans le sens le plus large du mot, plutôt qu'une ville littéraire proprement dite. En littérature, elle recevait ses inspirations du dehors ; mais, par la multiplicité même des goûts et des aptitudes qui s'y manifestaient, elle était un excellent champ d'études pour un philosophe.

Les représentations théâtrales, les auditions de musique religieuse ou profane, la vue des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture, élevaient l'esprit public et créaient un courant d'idées libérales. La séparation entre les artistes ou les gens de lettres et la bourgeoisie aisée était moins marquée qu'ailleurs. Mais aussi, la porte était toute grande ouverte au

dilettantisme : on oublie si facilement que la faculté de comprendre n*est pas l'art de produire! Des fonctionnaires occupaient leurs loisirs à composer en musique, à écrire en prose ou en vers ; et quand ils n'avaient pas autre chose à dire, ils racontaient leurs aventures de voyage : c'était un genre fort à la mode dans le premier quart du dix-neuvième siècle. On ne trouve, dans l'entourage de Schopenhauer à Dresde, aucun écrivain de marque. Le plus connu est Karl Heun, qui, sous le pseudonyme de Clauren, a introduit le libertinage sentimental dans le roman; un de ces hommes qui, selon l'expression de Platen, « se rendent le matin à la chancellerie avec leurs dossiers sous le bras, et, le soir, vont faire un tour sur l'Hélicon » ; l'auteur de Mimili, cette doucereuse fille des Alpes qui s'assied sans façon sur les genoux d'un voyageur, et qui finit, heureusement pour la morale mondaine, par l'épouser. Clauren a laissé vingt-cinq volumes, que personne ne lit plus, pas même les femmes, son public préféré. Un amateur encore plus fécond, puisque ses œuvres complètes ne remplissent pas moins de deux cents volumes, c'était Frédéric-Auguste Schulze, né et mort à Dresde, qui écrivait sous divers pseudonymes dont le plus ordinaire était celui de Frédéric Laun, et qui cultivait, lui aussi, le genre léger et même frivole. Schopenhauer estimait particulièrement Gustave Schilling, un autre enfant de Dresde, auteur de nouvelles bourgeoises, comiques ou humoristiques, où il mettait à nu, dans des récits fort décousus et presque improvisés, les grandes et les petites misères de la vie humaine.

lies arts étaient mieux représentés que les lettres. Schopenhauer retrouva à Dresde un ami de sa famille, qui, malgré la différence de leur caractère, lui reste

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toujours fort attaché, et qui réussit à le remettre en correspondance sinon avec sa mère, du moins avec sa sœur. Jean-Gottlob Quandt était fils d'un riche négociant de Leipzig. C'était un collectionneur actif et intelligent, en même temps qu'un bon historien de Fart ; il trouva dans les combles des deux églises principales de Leipzig d'anciens tableaux, dont il enrichit le musée. Il fit des voyages artistiques en Italie, en France, en Espagne, et il s'arrêta longtemps à Rome. Il correspondait avec Goethe. Quandt était un homme du monde, libre et heureux, à l'esprit large et au cœur ouvert, qui opposait la sérénité de son âme et de sa vie au pessimisme de son ami. Plus tard, il fut anobli et devint membre du conseil d'administration du musée de Dresde. Le domaine de Dittersbach, qu'il acheta en 1830, a gardé une partie des trésors artistiques qu'il y amassa.

Tout autre était le peintre Louis-Sigismond Ruhl, un ami qui devint un disciple. On lui doit un des meilleurs portraits de Schopenhauer, qu'il avait fait pour luimême, et qu'il garda jusqu'à sa mort. Il devint plus tard conservateur des collections artistiques de Cassel, sa ville natale, où il vécut jusqu'en 1887. Ruhl était un de ces peintres penseurs comme l'Allemagne en a connu beaucoup, parfois trop penseurs pour être de bons peintres. Une de ses dernières œuvres, une aquarelle, représente l'Ascétisme sous les traits d'une femme amaigrie, vêtue de bure, le regard tourné vers le ciel ; à droite et à gauche, d'autres personnages allégoriques figurent les tentations, les illusions, les vaincs joies de la vie ; et, au-dessous, on lit cette phrase de Schopenhauer : « Le renoncement en ce monde et la direction de toutes nos espérances vers un monde meilleur, tel est l'esprit du christianisme. »

Sigismond Ruhl, dans une note jetée au beau milieu d'un conte humoristique qu'il publia en 1882, nous a décrit l'impression que Schopenhauer produisait, au temps de son séjour à Dresde, sur ceux qui le fréquentaient :

« Je ne veux point te présenter au monde, mon bon Arthur, tel que tu es devenu enfin, après avoir reconnu la misèrfe et les indicibles souffrances de la vie humaine. C'est tout le contraire que j'ai en vue; mes souvenirs me reportent vers le jeune docteur Schopenhauer, qui n'avait pas encore renoncé à toute espérance, tel que, après l'avoir quitté à Gœttingue, je le rencontrai im jour d'une manière tout à fait inopinée à Dresde, derrière l'église de la Sainte-Croix.

(( Nous devînmes aussitôt, malgré nos disputes perpétuelles, d'inséparables compagnons. Je n'ai bien compris que plus tard combien j'ai profité dans ton commerce. Peut-être aussi n'aurais-tu rien pu m'apprendre, si je n'avais été mûr et prédestiné pour la contagion de ton pessimisme.

« Je te vois encore, arpentant la terrasse de Briihl, au milieu d'autres figures que l'oubli a prises et que le temps a balayées. Tu es là devant moi, avec ta blonde « boucle d'Apollon » se dressant sur ton front, avec ton nez socratique, avec tes pupilles perçantes, qui se dilataient quand tu lançais des éclairs terrifiants sur les grandeurs poétiques qui tenaient alors le haut du pavé à Dresde* J'étais tout oreilles à vos disputes, qui m'instruisaient en m'amusant. J'entreprenais souvent, pour profiter de ton savoir, le long chemin qui mène du faubourg de Pirna aux allées d'Ostra en passant par le pont de l'Elbe. Nous étions alors assis dans ta chambre, toi m'endoctrinant sur ceci ou sur cela, m'annonçant le succès futur de ta philosophie, ou me

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parlant de la Quadruple Racine de la raison sujfisante, au sujet de laquelle ta mère te demandait si c'était une recette pour les pharmaciens. Lorsque ensuite je t'exposais, moi pauvre idiot, mes propres idées, je voyais comme la colonne de mercure baissait dans le baromètre de ton estime ; mais elle remontait avec une rapidité merveilleuse, quand, par quelque éclair de pensée, je te donnais l'occasion de me demander brusquement : «Où as-tu pris cela?» Et je te répondais, tout aussi brusquement, et très ingénument : « Mais où «donc, si ce n'est en moi-même? » J'avoue que j'étais peu fondé à parler ainsi, connaissant à peine ce moi dont, comme chacun de mes semblables, je suis porteur. J'ai gagné dans ton estime, en scrutant ces trois questions : Que suis-je? pourquoi suis-je? et ne vaudrait-il pas mieux que je ne fusse pas? Même, lorsque je développai un jour devant toi l'idée de l'arbre généalogique et de la scie qui le coupe, je pus remarquer que tu te mis aussitôt à ton bureau pour prendre une note *. Cette idée est devenue pour nous une vérité, depuis qu'elle nous a guéris de la faute de transmettre à d'autres le fardeau de la vie.

« Et maintenant, cher ami, pardonne-moi mes farces, et prends ma main, si tu peux encore l'atteindre. Et toi, cher lecteur, excuse-moi, si, par une méprise de l'imprimeur, cette note s'est trouvée mêlée au texte 2. »

1. Schopenhauer, dans sa théorie des arts, cite comme exemple d'allégorie poétique celle d'un vieil arbre généalogique, « dont le dernier rejeton a résolu de passer sa vie dans une continence et une chasteté parfaites et de laisser ainsi s'éteindre sa race; et il exprime cette résolution en coupant lui-même à la racine l'arbre dont les branches s'étendent au-dessus de sa tête». (Die WeltaU Wille und VorsUUung, livre III, § 50 à la fin.)

2. Eine Groteske, Cassel, 1882. — Schemann, Schopenhauer^ Briefe, p. 469.

Ce que Schopenhauer demandait à ses amis, à ceux qu'il jugeait dignes de ses confidences, c'était de récouter et de lui donner la réplique, sans trop le contredire. La plupart lui ont gardé, malgré ses rebuffades, un attachement durable. L'un d'eux, le baron de Biedenfeld, écrit, en 1859 : « Arthur Schopenhauer, avant d'arriver à Dresde, avait vécu dans différentes régions de l'Allemagne, et il avait beaucoup fréquenté le monde ; mais il n'avait appris ni à régler certaines particularités de son caractère, ni à supporter patiemment les petits travers des autres. A cet égard, il était incontestablement ce qu'on appelle un enfant gâté, le cœur ouvert, droit et honnête, d'une franchise qui allait jusqu'à la rudesse, ayant une opinion ferme sur toutes les questions littéraires ou scientifiques, appelant chaque chose par son nom, ne ménageant pas plus ses amis que ses ennemis, aimant l'esprit et parfois blessant dans son humour. Il y avait des moments où ses yeux gris bleu, étincelants, les deux longs plis aux deux côtés de son nez, sa voix un peu glapissante, sa gesticulation courte et brusque, lui donnaient un air farouche. Il menait une vie retirée et assez monotone, avec ses livres, ne cherchait pas les relations, ne s'attachait pas facilement ; mais il aimait à être accompagné dans ses longues promenades. Il marchait alors d'un pas rapide, causant avec animation des événements littéraires, des grands esprits en tous genres ; il parlait volontiers du théâtre. Il fallait se promener seul avec lui pour le trouver aimable, attrayant, instructif. J'ai eu souvent ce plaisir, et cela m'a gagné sa bienveillance, dont je jouis encore. Mais, généralement, il passait pour un original, et il l'était à certains égards ^. »

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