Morgehblatt fur gehildetè Léser, 1859, n
82 SGHOPENHAUER
Schopenhauer disait, comme Rousseau, que ses meilleures pensées lui venaient en marchant. Il était toujours muni de son carnet, dans lequel il notait ses observations, à mesure que Theure favorable les faisait naître. Il dit quelque part, dans ses écrits posthumes, que chaque artiste, en quelque genre que ce soit, a un procédé, un seul, et qui lui est inné, au moyen duquel il s'empare de la nature ; que le sien est de saisir la conception première toute chaude, pour ainsi dire, et de rinonder aussitôt d*un jet de froide réflexion pour la cristalliser et la conserver. Ennemi du vague, il fixait en quelques mots précis toute pensée qui lui venait, sauf à la développer ensuite à loisir. Il remplit ainsi, page par page, et sans suivre aucun ordre, les deux volumes manuscrits in--quarto qui sont conservés à la Bibliothèque royale de Berlin, et qui contiennent la substance de son grand ouvrage, le Monde comme volonté et comme représentation.
La rédaction définitive, commencée en mars 1817, fut terminée à la fin du même, mois de Tannée suivante, et, le 28, il écrivit au libraire Brockhaus, avec lequel le baron Biedenfeld Tavait mis en relation, et qui était aussi réditeur de sa mère : a Mon ouvrage est un nouveau système philosophique, nouveau dans toute l'acception du mot ; non pas une manière nouvelle de présenter des choses connues, mais une suite d'idées absolument cohérentes, qui ne s'est rencontrée jusqu'ici dans aucune tête humaine. Le livre dans lequel j'ai assumé la lourde tâche de la rendre accessible à d'autres, sera, j'en suis convaincu, un de ceux qui deviennent la source ou l'occasion de cent autres livres. Il y a quatre ans que cette suite d'idées dont je parle existe, quant à l'essentiel, dans ma tête ; mais pour la développer et pour me la rendre tout à foit claire à mol-
même, il m'a fallu quatre années entières, pendant lesquelles je n*ai pas eu d'autre occupation que d'élaborer mon système et d'étudier les ouvrages qui pouvaient s'y rapporter. J'ai commencé, il y a un an, à présenter le tout dans une rédaction suivie et intelligible pour tout le monde, et je viens de terminer ce travail. Cette rédaction est aussi éloignée de la redondance ambitieuse et vide qui distingue la nouvelle école philosophique, que du plat bavardage de la période antérieure à Kant. Elle est extrêmement claire et nette, énergique, et, j'ose le dire, non sans beauté : celui-là seul a un style à lui, qui a des pensées à lui. Mon travail a une très grande valeur pour moi, car j'estime que c'est tout le fruit de mon existence. L'impression que le monde produit sur un esprit personnel est complète à l'âge de trente ans; et la pensée par laquelle cet esprit, une fois son éducation faite, réagit sur l'impression reçue ne l'est pas moins : tout ce qui vient après n'est que développement et variation, w
Il fixe ensuite le tirage à huit cents exemplaires, les droits d'auteur modestement à un ducat par feuille. Le livre devra être prêt pour la grande foire d'automne à Leipzig. Les honoraires seront complètement réglés au commencement de septembre, c'est-à-dire avant son départ projeté pour l'Italie. Enfin l'éditeur engagera sa parole d'honneur pour que le manuscrit et même le titre de l'ouvrage ne soient connus de personne, à l'exception de l'imprimeur.
On voit déjà percer, dans la dernière clause, les craintes de Schopenhauer, naturellement méfiant, et ne sachant pas dissimuler sa méfiance. Il sait combien la contrefaçon est facile et combien le plagiat littéraire est fréquent. A peine le manuscrit est-il sorti de ses
84 SGHOPENHAUER
mains, que son anxiété augmente. Brockhaus a accepté toutes ses conditions ; mais il a fait imprimer le livre à Altenbourg, où la censure est moins minutieuse qu'à Leipzig ; de là des retards. Le 31 août, Schopenhauer lui écrit une longue lettre, où il lui reproche en termes peu mesurés de manquer à sa parole, et où il exige impérieusement le payement des honoraires. « Je demande cela, dit-il, comme on se fait donner un thaler par un vetturino, pour être sûr qu*il marchera. )) Il ajoute que la maison Brockhaus n*a pas la réputation d'être très scrupuleuse sur ce point, et que, en cas de nécessité, il ne reculera pas devant un procès. Brockhaus se fâche à son tour, et répond que désormais il ne recevra plus les lettres de Schopenhauer, «qui sont plutôt d'un vetturino que d'un philosophe ». Leur correspondance s'arrête là. Le Monde comme volonté et comme représentation parut à la fin de l'année 1818 ; l'auteur reçut les dernières épreuves à Rome.
Brockhaus disait, à la fin de sa lettre : « Je crains de n'avoir imprimé que de la maculature : puissé-je me tromper * !» Sa crainte n'était, hélas 1 que trop justifiée.
1. Friedrich Arnold Brockhaus, êein Lében und Wirken, nach Briefen und andem Aufzeichnungen, geschildert von uinem Enkeî, H.-E. Brockhaus, 3 yoI., Leipzig, 1872-1881 ; au