‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 35 sur 120 · L'ITALIE · texte numérisé non relu

L'ITALIE

Nous sommes très incomplètement renseignés sur le séjour de Schopenhauer en Italie. Ce qu'il appelle son Reisebuch n*était pas, à vrai dire, un journal de voyage ; c'était un gros cahier cartonné, dans lequel il consignait ses réflexions, à mesure que le hasard des circonstances ou une lecture les lui suggéraient. Comme les feuillets sont ordinairement datés, on peut fixer du moins avec quelque précision les étapes du voyage. Schopenhauer part de Dresde, le 23 septembre 1818, pour Vienne. Le mois suivant il se trouve à Venise, où il reste jusqu'au milieu de novembre. Le 19 novembre, il est à Bologne, où il s'arrête peu. Il passe les derniers jours de ce mois et une partie du mois suivant à Florence. Enfin il atteint Rome, le but principal de tout voyage artistique en Italie, et il y séjourne tout l'hiver. Pendant le mois de mars 1819, il visite Naples et les environs. Puis il revient à Venise, en passant par Rome et Florence, et, au mois de juin, il reprend le chemin de l'Allemagne. Le voyage dura en tout onze mois.

Schopenhauer possédait assez bien l'italien pour converser avec les habitants et pour se mettre au courant de la littérature ; plus tard, il apprit même les dialectes. Parmi les grands poètes de l'Italie, c'était Pétrarque qu'il lisait de préférence. Ce qu'en vrai moraliste il cherchait avant tout dans la poésie, c'était l'expression

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vive et fraîche d'une émotion sincère. Il trouvait Dante trop didactique, FArioste lui paraissait simplement amusant, et il reprochait à la Jérusalem délivrée d'être trop calquée sur l'épopée latine. Quant au peuple italien, il le voyait à travers son préjugé anglais. Ce qui, trente ans auparavant, charmait l'œil artistique de Goethe, la souplesse des mouvements, l'élégance de la tenue, une certaine distinction native, n'apparaît à Schopenhauer que comme un voile trompeur, jeté sur une civilisation en décadence. « Le trait dominant, diMl, est une impudence parfaite. Elle fait qu'on ne se croit au-dessous ni au-dessus de rien ; on est ainsi tour à tour arrogant ou vil. Quiconque a de la pudeur, est pour certaines choses trop timide, pour d'autres trop fier. L'Italien n'est ni l'un ni l'autre, mais il peut être, selon les circonstances, poltron ou insolent *. »

Ce qui serait surtout intéressant à consulter, ce sont les lettres que Schopenhauer écrivit d'Italie à sa sœur Adèle ; elles se sont perdues, comme celles qu'il avait adressées précédemment à sa mère. Mais quelques lettres d'Adèle ont été conservées 2, et l'on y trouve parfois l'écho des impressions du voyageur. Adèle avait le goût des arts ; elle avait du talent pour le dessin et la peinture ; Gœthe aimait à lui faire dire des vers ; il lui confiait des rôles dans les pièces de circonstance qu'il composait pour les fêtes de la cour. Une étroite amitié l'unissait à la belle-fiUe de Gœthe, Ottilie de Pogwisch. Au mois de mars 1819, répondant à une lettre de Schopenhauer, elle disait :

(( Je te remercie mille fois, mon cher Arthur, de ce que Rome, ce mot magique, ne m'ait pas effacée de ton

1. NachlasSf éd. Grîsebach, 4» yoI. : Neue Paralipomenaf §258.

2. Elles ont d'abord été publiées par Gwinner {Schopenhauers ZéCben, pé 188 et suiv.).

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souvenir, de ce que tu penses encore aux jours d'autrefois, de ce que tu m'écrives sur un ton aussi affectueux. Depuis longtemps rien ne m'a causé une joie aussi vive que cette lettre, cette peinture de tous les incidents de ta vie. Nous sommes habitués à voir Rome et l'Italie dans un lointain inaccessible, et je n'ai pu comprendre moi-même comment tout d'un coup cette terre promise, comment toi-même tu m'as paru si rapproché ; il me semble que jeté vois, que j'assiste à ce que tu fais.

(( Je comprends tout à fait ton sentiment, comment, malgré tout, le premier aspect ne t'a pas satisfait, et comment néanmoins tu as pu ensuite jouir de tout,. à mesure que les objets se sont présentés devant tes yeux, sans exaltation factice, pour une contemplation pure et tranquille, sans que tu te sois laissé troubler par des idées préconçues ou des conceptions imaginaires ; comment un passé, dans lequel tu as longtemps vécu en pensée, est devenu pour toi une réalité présente ; comment enfin tout cela t'a intéressé et charmé doublement, par rapport à ton ouvrage... w

Les derniers mots veulent dire sans doute que les idées de Schopenhauer sur l'art et particulièrement sur l'architecture et la sculpture, qui forment le sujet de son troisième livre, se trouvèrent confirmées parla vue des chefs-d'œuvre antiques. Sur ce point, la correspondante insiste ; elle veut connaître aussi l'opinion de son frère sur la sculpture moderne, sur Thorwaldsen, sur Canova. Puis elle arrive à l'impression que le Monde comme volonté et comme représentation a produite à Weimar ; et Weimar, c'est toujours Goethe, a Ton ouvrage lui a fait grand plaisir, écrit-elle, et il a partagé aussitôt le gros volume en deux *, et s'est mis

1. Un gros Tolumc in-quarto de 742 pages, d'un format très incommode.

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à lire. Une heure après, il m'a envoyé le billet cijoint pour que je te le communique ^ ; et il m*a fait dire qu'il te remerciait beaucoup, que tout l'ouvrage lui paraissait bon, mais que d'ordinaire il avait la main assez heureuse pour découvrir tout de suite dans un livre les passages caractéristiques, et que par conséquent il avait lu d'abord les pages indiquées, qui lui avaient beaucoup plu. Il compte te faire connaître lui-même plus en détail le fond de sa pensée. Ottilie m'a dit, quelques jours après, qu'il ne quittait plus le livre et qu'elle ne lui avait jamais rien vu lire avec une telle ardeur... Il m'a dit à moi-même que ce qui lui plaisait surtout c'était la clarté du style, quoique ta langue ne fût pas celle de tout le monde et qu'il fallût d'abord s'habituer à voir dénommer les choses comme tu le voulais ; mais que, du moment que l'on savait que le cheval ne s'appelait plus cheval, mais cavallo, et que Dieu n'était plus Dieu, mais Dio ou quelque chose d'approchant, le reste allait tout seul... »

Elle-même s'est mise à lire, en compagnie d'Ottilie, les passages que son frère lui avait marqués, et elle a été étonnée de comprendre. «Je lirais bien tout le livre, si j'avais un ami pour me l'expliquer. Je n'ai que Haeser, mon professeur d'italien, un homme profondément instruit; mais j'avouerais plutôt avoir lu le roman le plus immoral qu'un ouvrage de ce genre : tu ne sais pas avec quels fous je suis obligée de vivre. Hseser n'aurait qu'à me trahir, et je serais taxée. Je sais peu,

1. Ce billet était ainsi conçu : « Pag. 320-321 ; 440-441 : Goethe.» Le premier des deux passages indiqués traite du sentiment du beau (livre III, { 45) ; le second, du caractère acquis, c'est-à-dire « de celui qu'on se fait dans la vie et par l'usage du monde, de celui dont on parle lorsqu'on loue un homme d'avoir du caractère ou qu'on le blâme de n'en point avoir )» (livre IV, § 55 à la fin).

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mais même le peu que je sais je n'aime pas à le montrer, car trop de science ne nous sied pas à nous autres femmes. Cependant il faut un aliment sérieux à ma vie : c'est pourquoi j'apprends tant que je peux, mais, ne pouvant faire aucun usage de mon savoir, je le renferme tout au fond de moi-même, tout au fond... »

Après avoir donné à son frère des nouvelles de la cour, elle revient à parler d'elle-même : a C'est une chose étrange comme, avec toutes les différences qui tiennent au sexe, à l'éducation, au genre de vie, nos deux natures se ressemblent. Il n'y a que ton immense orgueil dans lequel je ne puis pas me retrouver; et pourtant je comprends comment tu en es venu là. Il faut se boutonner, dis-tu, et, quoi qu'il m'en coûte, je suis obligée de te dire moi-même que c'est le seul moyen que tu aies de défendre ta position. Mais de quelque manière que le destin ou ton esprit te mène, tu seras toujours vrai avec moi, n'est-ce pas, mon ami ? Es-tu fou de m'écrire que je suis la seule femme que tu aies jamais aimée sans que les sens y fussent pour rien? Cela m'a bien fait rire. Mais supposé que je ne sois pas ta sœur, je voudrais bien savoir si tu aurais pu m'aimer : il y a tant de femmes qui me sont supérieures... »

La lettre se termine par ces mots : w Et, à Venise, tu n'as pas vu lord Byron ? Je ne m'explique pas cela. Il y a peu de poètes que j'aie goûtés lx)mme lui, et il n'y en a aucun que j'aie plus envie de voir. — Adieu, ma lettre est devenue un volume, et un volume à la mode du jour, fort décousu. Et pourtant tout se tient dans ma pensée. Mais ma vie est ainsi faite que je suis obligée de prendre tour à tour la clef de l'office, la palette, le chapeau à plumes et la plimie à écrire. Si tu pouvais lire entre les lignes, tu y trouverais la trace de vingt états d'esprit et de vingt affaires différentes. Le

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commencement et la fin, c'est mon amour pour toi. Adio ! »

On sait que lord Byron, pendant qu'il était à Venise, fermait impitoyablement sa porte aux visiteurs de distinction ; il fallut même toute l'insistance de son amie la comtesse Benzoni pour lui faire faire, au mois d'avril 1819, la connaissance de la comtesse Teresa Guiccioli, qui devint ensuite son inséparable compagne. Mais le peu d'empressement que mit Schopenhauer à se présenter chez lui s'explique aussi par un incident assez bizarre, qui se passa en novembre 1818, et que sa sœur ignorait. Voici ce qu'il raconta plus tard à un de ses amis : a J'avais reçu de Gœthe une lettre de recommandation pour Byron. Je passai trois mois à Venise en même temps que lui, et j'avais toujours l'intention de la lui porter. Mais voilà qu'un jour je me promenais au Lido. J'avais ma Dulcinée à mon bras, et tout à coup je l'entendis s'écrier dans une grande agitation : Ecco il poeta inglese! Byron passait à cheval devant moi comme un coup de vent, et toute la journée la donna ne put se débarrasser de cette impression. Je gardai sagement ma lettre, ayant peur des conséquences. Je l'ai souvent regretté *. »

Si l'anecdote est vraie, — et, pour qui connaît le caractère méfiant de Schopenhauer, elle n'a rien que de vraisemblable, — ce serait un mouvement de jalousie qui aurait empêché les deux grands pessimistes du siècle de se rencontrer. La manière dont Schopenhauer parle de sa w Dulcinée », — elle s'appelait Teresa, comme la Guiccioli, — pourrait faire croire aune simple aventure galante ; ce fut pourtant, à part son amour

1. Robert Ton Hornstein," Mein« Erinnerungen an Schopenhauer^ dans la Neue freie Presse du 21 et da 23 novembre 1883 ; cité par Oriiebach ( SchopenhaueTf Geschichte seines Lebens]»

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pour la vérité, la passion la plus profonde de sa vie. Lui-même se défendait de penser à un mariage ; sa sœur y pensait pour lui. Au mois de mai 1819, lorsqu'il était sur le chemin du retour, elle lui écrivait : ({ Où peux-tu bien être? à Milan ou à Bologne, ou dans ton cher Venise ? Ce qui t*y attache commence à m'intéresser, et je souhaite que cela finisse bien. Celle que tu aimes est riche, elle est de naissance. Tu te demandes si elle te suivrait. Singulier homme I il faut pour cela de Famour. Si tu as trouvé cela, tu feras bien de le tenir... Tu parles de rêves évanouis : il y a des rêves qui durent *... »

Adèle parlait en femme, et en femme bien avisée ; mais Schopenhauer n'avait rien de féminin dans le caractère, et, s'il lui arrivait de rêver, il avait bien vite secoué son rêve. La physionomie d'Adèle Schopenhauer se dessine avec une grande netteté dans cette correspondance dont les lacunes sont si regrettables. C'est son frère qu'on cherche d'abord dans ses lettres, et l'on finit par s'intéresser à elle-même. Ce qui plaît surtout en elle, c'est que les influences diverses et en partie très puissantes qu'elle subit aient laissé sa personnalité intacte. Elle est à la fois lettrée et femme du monde, tour à tour sérieuse et enjouée, toujours avec goût et mesure, et, dans une société où les bas-bleus ne manquaient pas, elle a su conserver son esprit simple et naturel. Elle sait même, au besoin, raisonner, sermonner son frère, mais avec plus de douceur que leur mère ne le faisait autrefois.

Schopenhauer s'était mis en rapport avec les artistes allemands de Rome; mais il se trouva dès l'abord en

l. Dans une autre lettre, du mois de novembre, elle disait encore : c Je ne t'aurais jamais cru capable d'une telle passion. » (Qwinner, ouvrage cité, p. 202).

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complète opposition d*idées avec eux. Il était classique en littérature, et, en fait d'art, il était païen à la manière de Goethe. Autour de lui, on se disait romantique et patriote : deux mots qui ne désignaient, au fond, qu'une seule et même chose. La patrie qu'on invoquait n'était plus celle de 1813, la patrie actuelle et vivante, qu'il fallait protéger contre l'invasion étrangère. La Sainte-Alliance avait fait prévaloir un autre idéal, et la littérature et les arts avaient suivi l'évolution de la politique. La patrie qu'on rêvait aux environs de 1820, c'était la vieille patrie germanique du moyen âge, le Saint-Empire romain, avec un empereur élu, sacré par le pape, entouré de ses princes et de ses dignitaires laïques et ecclésiastiques. Les artistes allemands qui se rendaient à Rome ne se mettaient plus, comme au dix-huitième siècle, à l'école de l'antiquité ; ils copiaient savamment les inexpériences des peintres que l'esprit de la Renaissance n'avait pas encore touchés, de ceux qu'on a appelés les primitifs, quoiqu'ils eussent euxmêmes devant eux d'autres primitifs, dont ils perfectionnaient lentement les procédés. On était religieux, mais on l'était avec effort, ce qui nuisait au naturel, qui est la condition suprême de l'art. On pensait en poète, quelquefois en théologien ou en critique, et l'on ne savait plus regarder en artiste. On concevait des abstractions, auxquelles la forme ne voulait pas se prêter. Les madones de Raphaël, les Christs de Léonard et du Titien, qui incarnaient l'idéal divin dans la beauté humaine, semblaient trop païens. On peignait plutôt des Vierges contrites, qui osaient à peine regarder leur nourrisson, des saints émaciés par l'abstinence, des Sauveurs du monde qui bénissaient les enfants ou enseignaient les adultes, avec des gestes moelleux, des airs penchés et des sourires béats. Schopenhauer déve-

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loppaît un jour au Café greco, lieu de réunion des « Chevaliers de la Table ronde », les avantages de la mythologie grecque, offrant à Tartiste, dans les dieux de rOlympe, une série de formes consacrées pour les variétés typiques de la nature humaine. Un sculpteur l'interrompit en disant : « Nous avons pour cela les douze apôtres. — Laissez-moi donc, répliqua Schopenhauer, avec vos douze Philistins de Jérusalem î » Un cri de réprobation général accueillit ces paroles. Schopenhauer s*isola de plus en plus de ses compatriotes ; il ne fréquenta plus guère que les voyageurs de passage, surtout les Anglais, qui lui paraissaient les plus libres de préjugés.

Sa sœur aurait voulu le voir moins intransigeant. Elle trouvait qu'il dépensait son énergie en pure perte, qu'il se montrait trop dédaigneux de l'opinion publique, qu'en fin de compte, étant homme, il fallait vivre avec les hommes. Intérieurement, aussi, elle se sentait froissée dans son propre sentiment religieux. c( Tu parles, moitié en plaisantant, lui écrit-elle, du mauvais renom que tu as apporté à Rome, et que malheureusement tu y as laissé en partant. Cela me cause une peine inexprimable de t' entendre dire cela. A la rigueur, on peut fouler aux pieds le jugement du monde ; mais, je t'en conjure, ne t'en fais pas un jeu. Je peux bien deviner de quoi l'on t'accuse. Moi aussi, je te l'avoue, j'ai souvent la lâcheté de mettre ton livre de côté, quand je tombe sur certains passages. Les manières de voir de vous autres philosophes ne me sont pas tout à fait étrangères ; mais bien que je ne sois nullement dévote, ni même authentiquement chrétienne, — ce que maintenant du moins on appelle ainsi, — je crains de me trouver en opposition de croyance avec toi, et ce sentiment m'est ^éw\YAfc«^^\sa

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peux pas non plus fapprouver dans ton mépris de l'humanité. Tire tant que tu voudras sur la chaîne de la vie qui nous attache tous les uns aux autres, tu ne t'en délivreras pas ; et c'est une grande question de savoir s'il ne viendra pas une heure où tu auras besoin de ces hommes au-dessus desquels tu t'élèves aujourd'hui avec orgueil. Et que serait-ce si tu devais t'apercevoir alors que tu aurais bien pu accomplir ton œuvre sans te charger du poids de cette haine, que même ces petites mésintelligences, qui peuvent en amener de grandes, n'ont absolument aucun rapport avec ton œuvre ? Je suis fermement convaincue que ce qui te pousse à mettre tant de gens contre toi, c'est la présomption que donne le sentiment d'une force intérieure, et dont je ne puis me défendre moimême. Plus la horde ennemie est nombreuse, plus la victoire est grande, et plus grand aussi est l'orgueil. Mais, en fin de compte, cela valait-il bien la peine, et toute cette grande victoire était-elle bien utile ? Qui sait si tu n'as pas simplement combattu contre des moulins à vent, et s'il n'était pas plus facile et en même temps plus sage de passer à côté P »

Schopenhauer n'était pas homme à passer à côté, quelque obstacle qu'il rencontrât sur sa route. Il n'était pas disposé non plus à abandonner la moindre parcelle de ce qu'il appelait son droit. Il eut bientôt l'occasion de le prouver dans une circonstance où son intérêt matériel était en jeu. A Milan, il reçut la nouvelle que la maison Louis-Abraham Muhl et C'*, de Dantzig, où était déposée la fortune de sa mère et une partie de celle de sa sœur, et à laquelle lui-même avait prêté une somme de neuf mille quatre cents thalers, avait suspendu ses payements. Il écrivit d'abord à sa sœur qu'il était prêt à partager avec ella et avec leur

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mère ce qui lui restait : une offre qui ne fut point agréée. De retour à Dresde, au mois d'août 1819, il apprit que la maison Muhl offrait à ses créanciers un dividende de trente pour cent. Adèle et sa mère, mal conseillées, acceptèrent. Arthur déclara que, sans s'opposer à l'arrangement projeté, il présenterait ses lettres de change à une époque, selon lui prochaine, où la maison reconstituée pourrait les acquitter intégralement. En effet, au bout de deux ans, il rentra dans ses fonds. Le sentiment qui le déterminait en cette circonstance s'exprime dans un passage d'une lettre qu'il écrivit à son débiteur : « Je verrai encore vos enfants passer devant moi en brillant équipage, tandis que moi, vieux professeur usé, je gémirai sur la route. Je vous en féliciterai, dès que vous ne me devrez plus rien. Mais votre dernier sacrifice, avant de fonder votre nouvelle fortune, sera de me rembourser. Ensuite, que le ciel et la terre vous soient propices * I »

1. ,Le roproche qui a été fait à Schopenhauer d'avoir manqué de désintéressement dans ses rapports avec sa famiUe, repose sur un vague témoignage du poète Holtei, qui vint faire des conférences à Weimar en 1828, et qui avait une vive admiration pour Johanna Schopenhauer. « On m'a assuré, dit-il (Erzàhlungen und Plaudereien, I, Breslau, 1879), que la mère et le fils s'étaient désunis à cause de la conduite peu filiale de celui-ci dans des affaires d'argent. Sans vouloir ni l'excuser, ni surtout accuser mon amie défunte, je crois que peut-être, à un point de vue pratique, Arthur n'avait pas tout à fait tort.» — Cependant les négociations relatives à la faiUite Muhl donnèrent lieu à un malentendu, qui malheureusement dura. Adèle, ayant signé le contrat, engagea son frère à faire de même. Alors Schopenhauer fut repris de son incorrigible défaut, la méfiance. 11 s'imagina que sa sœur avait écrit sous l'inspiration de sa mère, et que celle-ci s'était entendue avec la société Muhl pour obtenir ion adhésion. La correspondance entre le frère et la sœur fut encore une fois interrompue pour une série d'annéef .

LE trouble momentané jeté dans ses finances fut une des causes qui déterminèrent Schopenhauer à chercher un appui et une ressource dans renseignement universitaire ; mais ce ne fut pas la seule. Les témoignages d*estime qu'il avait reçus de quelques hommes compétents ne pouvaient le consoler d'être ignoré du public et de la jeunesse studieuse. Le seul moyen de sortir d'un isolement contre lequel son orgueil se révoltait, c'était un cours professé dans l'une ou l'autre des grandes universités allemandes. Kant avait enseigné, Hegel enseignait encore, et ses disciples, après avoir reçu sa doctrine de sa bouche, la portaient dans toutes les régions de l'Allemagne. Schopenhauer ne devait-il pas, lui aussi, chercher à conquérir par la parole l'influence que ses écrits ne paraissaient pas devoir jamais lui procurer?

Il hésita d'abord entre Heidelberg, Gœttingue et Berlin. Au mois de décembre 1819, il écrivit, de Dresde, au naturaliste Blumenbach, dont il avait autrefois suivi les leçons à Gœttingue : « Après avoir séjourné longtemps dans la Florence allemande, j'ai voulu connaître aussi la vraie Florence, ainsi que Rome et Naples. Me voilà revenu de ce voyage aussi agréable qu'instructif, et je me prépare à entrer dans la vie pratique, autant

que cela est possible à un homme très théorique, tel qu'il a plu à la nature de me faire. La seule voie qui me soit ouverte est renseignement. Jusqu'ici je ne m'en sentais pas la vocation, n'étant pas encore assez d'accord avec moi-même. Il est vrai que la faculté d'Iéna avait fait de moi, il y a six ans déjà, un docteur, mais je ne pouvais, en moi-même, confirmer sa sentence. J'étais, à mes propres yeux, après comme avant, un écolier, avec cette seule différence que je devenais moi-même mon professeur, endoctrinant son élève en partie ex ingeniOy en partie à l'aide de la bibliothèque d'ici, qui n'est inférieure qu'à celle de Gœttingue. Les cahiers de ce cours, pendant que professeur et élève prenaient leurs vacances dans la Terre sainte du Latium, ont été livrés au monde savant et pensant, afin qu'il les considère un jour ou l'autre, s'il en a le temps ou s'il en a envie. Car j'ai appris de votre excellent collègue Lichtenberg ^ que, quand on a lancé un livre dans le monde, il ne faut pas s'imaginer que chacun va tout de suite mettre sa pipe de côté — ou allumer sa pipe — pour le lire. Un livre doit être fait comme les biscuits de Gœttingue ; il doit pouvoir se conserver un certain temps, sans pourtant être trop sec. Ayant donc terminé, comme je viens de le dire, mes années d'apprentissage et aussi mes années de voyage, je crois aujourd'hui pouvoir me conférer à moi-même le grade de docteur, et j'estime que tel ou tel pourra bien apprendre quelque chose de moi. » Il déclare, à la fin de sa lettre, ne viser à aucune espèce d'influence politique : « Je suis pénétré de cette idée que le vrai savant doit tendre à l'amélioration de l'humanité en général, dans tous les temps

1. L*hamoriste Lichtenberg enseigna pendant trente ans lei sciences naturelles à roniversité de Qœttingue, où il mourat en 17^.

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et dans tous les pays, et je croirais, quant à moi, me diminuer, si je bornais mon activité à la petite sphère du temps actuel. Je n*ai qu'une médiocre estime pour ces soi-disant philosophes qui sont devenus des publicistes, et qui, par le fait même d'avoir surtout en vue leurs contemporains, montrent qu'ils ne sauraient écrire une seule ligne qui mérite d'être lue par la postérité *. »

Blumenbach lui promet le meilleur accueil de la part des professeurs, mais n'ose lui garantir un nombreux auditoire. Schopenhauer finit par se décider pour Berlin, « où il espère trouver des auditeurs plus appropriés à ses leçons, d'un âge plus mûr et d'une culture plus avancée 2». Peut-être aussi la pensée d'une lutte directe contre Hegel étai1>-elle au fond de son esprit. Son discours d'inauguration, en latin, eut pour sujet l'éloge de la philosophie et du philosophe par excellence, Kant. Il disait, à la fin, que le feu sacré allumé par celui-ci avait été étouffé par ceux-là mêmes qui étaient chargés de l'entretenir. Des sophistes s'étaient élevés, qui, par de vaines querelles de mots, avaient discrédité la recherche philosophique et en avaient détourné le public. Il était temps qu'un vengeur armé de toutes pièces vînt déblayer le terrain et remettre la vraie science en honneur. Le sujet du cours, annoncé pour le second semestre de 1820, était une (( philosophie universelle », embrassant la logique, la cosmologie, la théorie des arts et celle des mœurs ^ ;

1. Gwinner, Schopenhauers Lehen; Griiebach, Schopenhauers Briefe.

2. Lettre an professeur Lichtensteia, du mois de décembre 1819 ; chez Gwinner et Grisebach.

3. Arthur Schopenhauer privatim senis per hebdomadem horisuniversamtradetphilo8ophiam,i, e.doetrinam de eêsentia mundi et mente humana.

c'était la substance condensée du livre sur le Monde comme volonté et comme représentation. Il n'est pas étonnant qu'avec un programme de cette étendue le professeur ait été pris de court. Le 9 août, il écrivait à son ami Osann : a Je ne vois pas le moyen de finir, mais la semaine prochaine il faudra bien que je dise : ecclesia missa est ^. » Il enseignait aux mêmes heures que Hegel. Les leçons de Hegel étaient très suivies, les siennes l'étaient peu, sans que l'on connaisse exactement le nombre de ses auditeurs inscrits : les chiffres qui ont été donnés sont de pure fantaisie; on sait seulement que Frédéric-Edouard Beneke, qui enseigna lui-même un peu plus tard la philosophie à l'université de Berlin, était du nombre 2. Pour le semestre d'hiver 1820-1821, il garda le même sujet, mais le cours n'eut pas lieu, et cette fois ce fut bien parce que le nombre des inscriptions ne lui parut pas suffisant. Il en fut de même pour les trois semestres suivants, après lesquels Tannonce même du cours fut interrompue, par suite

1. Schemann, Scliopenkauer'BriefC'-^Frédénc Oiannet Schopenhaaer firent ensemble leun études aa gymnase de Gotha ; ils ■e retronvèrent à Dresde, où un même goût pour les arts créa entre eux une amitié durable. Osann fut plus tard professeur de philologie classique à léna et à Giessen. C'était un aimable esprit, et il fut, paratt-il, l'unique passion d* Adèle, la sœur de Schopenhauer. Owinner rapporte que, quand Schopenhauer apprit sa mort, en 1858, il fut pris d'une émotion qui ne lui était pas habituelle.

2. On a dit aussi que Schopenhauer ne put aller jusqu'à la fin du semestre, faute d'auditeurs ; la lettre à Osann, du 9 août, prouve le contraire. — Beneke publia, dans la Jenaisehe Allgefneine LitteraturxeUung du mois de décembre 1820, une critique du Monde comme volonté et comme représentation^ où il prétendit réfuter l'auteur par ses propres paroles ; il le fit au moyen de citations tronquées ou mal interprétées, et il s'attira ainsi une vire riposte de Schopenhauer. (Voir Owinner, ouvrage cité, p. 283.)

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d'un nouveau voyage 'dans le Midi. En somme, renseignement de Schopenhauer à Berlin fut un échec, où ni le talent du professeur ni la valeur du philosophe ne furent pour rien. Hegel était le professeur en titre, celui qu'on retrouvait aux examens; Schopenhauer n'était que l'un des cinq privatdocent : car il y en avait quatre à côté de lui, et l'un d'eux était le fils de Fichte. On sait aussi que le dernier effort de la dialectique de Hegel fut de trouver la formule philosophique de l'Ëtat prussien, tandis que Schopenhauer, s'interdisant toute allusion à la politique du jour, prétendait n'enseigner que pour a l'humanité dans tous les temps et dans tous les pays ». Hegel disait hien que la loi du développement historique était la propagation de la liberté dans le monde, mais il avait soin d'ajouter que l'Ëtat, étant une forme de l'Idée absolue, devait avoir sa représentation matérielle, une et intangible, qui était la personne du souverain. Il considérait la philosophie comme supérieure à la religion, mais il affirmait aussi que le fondateur du christianisme était la plus haute personnification de Dieu sur la terre. Ces contradictions entre l'esprit du système et les applications que le maître en faisait n'apparurent au grand jour que plus tard, et devinrent alors la cause principale de la dissolution de l'école. Mais, pour le moment, Hegel avait l'appui des politiques et des théologiens, et son enseignement, multiplié par ses disciples, avait la force d'une institution d'Ëtat.

Rien ne retenait Schopenhauer à Berlin. Il n'avait aucune publication importante en vue. Quant à ses volumes manuscrits, recueils d'articles divers, de réflexions et d'aphorismes, qu'il utilisa plus tard pour les Parerga et Paralipomena ou pour la nouvelle édition du Monde comme volonté et comme représenta-

tioriy a pouvait les continuer partout. Le 27 mai 1822, il partit de Berlin, pour aller se consoler de ses déboires sous le ciel clair et reposant de Fltalie. Quelque temps auparavant, il avait écrit à Osann : a Si, en Italie, on ne me connaît pas et si Ton ne me considère pas, je sais pourquoi; mais quand la même chose m'arrive en Allemagne, je suis d'abord obligé d'en chercher les raisons, et ces raisons ne me rendent pas l'Allemagne plus chère. » Il avait ensuite chargé Osann de lui signaler, pendant son absence, tout ce qui paraîtrait sur son livre dans les revues : « Je sais bien que Ton s'occupe peu de moi, mais je sais tout aussi bien qu'il n'en sera pas toujours ainsi. Le métal dont mon livre et moi nous sommes faits est assez rare sur cette planète ; on finira par en reconnaître le prix : je vois cela trop clairement et depuis trop longtemps pour croire que je me fasse illusion. Que l'on m'ignore encore dix ans, ma confiance n'en sera pas ébranlée. »

Il traverse la Suisse pour gagner Milan, et, après avoir fait un crochet sur Gênes et la Corniche, il arrive à Florence, où il passe tout l'hiver. Le 29 octobre, il écrit à Osann : « Me voici encore avec ces gens mal famés, qui ont de si beaux visages et de si vilaines âmes. Une infinie joviahté est peinte sur tous leurs traits ; elle vient de leur santé, et celle-ci vient du climat. Beaucoup d'entre eux ont la mine si spirituelle, que l'on croit vraiment que derrière cette mine il y a quelque chose. Ils sont si fins et si rusés, qu'ils savent même prendre des airs honnêtes, et pourtant ils sont si franchement perfides et impudents, qu'on les admire sans penser à se fâcher contre eux. Leurs voix sont terribles ; si un seul homme se mettait à crier dans les rues de Berlin comme des milliers le font ici, toute la ville se rassemblerait; mais, sur les théâtres, leurs trilles font plaisir à entendre... La

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seconde entrée en Italie est encore plus agréable que la première. Avec quel enthousiameje saluai chaque détail caractéristique I Ce qui nous est étranger et ce qui sort de nos habitudes nous choque moins la seconde fois que la première. Même ce qui nous répugne et nous incommode nous fait l'effet d'une vieille connaissance, et, d'un autre côté, on distingue vite ce qui nous convient, et l'on sait en jouir. Il m'a semblé que tout ce qui sort directement des mains de la nature, que le ciel, la terre, les plantes, les arbres, les animaux, les figures humaines, étaient tels qu'ils devaient être, tandis que chez nous ils sont simplement tels qu'on peut les admettre à la rigueur... Je passerai l'hiver ici. On vit avec l'Italie comme avec une maîtresse, aujourd'hui en dispute, demain en adoration ; avec l'Allemagne conmie avec une ménagère, sans colère et sans amour. » Il remarque même que sa propre humeur s'adoucit au contact de la légèreté italienne. Il devient plus indiilgent pour les opinions d'autrui ; il recherche les distractions mondaines, qu'il fuyait autrefois : a Je me fais sourire moi-même, quand je me promène avec un blanc dominicain dans les jardins Boboli, et que je me surprends à gémir avec lui sur la décadence des couvents, ou quand, dans le salon brillamment éclairé d'une villa, je fais la cour à une Anglaise. » Et, dans une lettre postérieure : « J'étais sociable comme je ne l'avais pas été depuis longtemps; je fréquentais même le grand monde. Mon expérience et ma connaissance des hommes en furent augmentées, et ce temps ne fut nullement perdu pour moi. Voir et connaître est aussi utile que lire et apprendre. J'ai eu tout loisir d'étudier les œuvres d'art réunies à Florence, et le peuple italien a fourni une ample matière à mes observations. » Le retour fut moins heureux. A Munich, où Scho-

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penhauer arriva dans les derniers jours de mai 1823» il fut retenu une année entière par une maladie nerveuse ; il devint sourd d*une oreille. Pendant une cure qu'il fit à Gastein, il écrivit cette page, qu'il inséra plus tard dans les Aphorismes sur la sagesse : u Nous sommes, tous nés en Arcadie, selon l'expression de Schiller, c'est-à-dire que nous entrons dans la vie avec la prétention avouée d'être heureux et de jouir, et avec le fol espoir de voir cette prétention se réaliser. Mais voici le Destin qui arrive et qui nous saisit violemment et nous apprend que rien n'est à nous, mais que tout est à lui, qu'il a un droit incontesté non seulement sur notre avoir et notre gain, sur notre femme et nos enfants, mais sur nos bras et nos jambes, sur nos yeux et nos oreilles, sur le nez au milieu de notre visage. En tout cas, l'expérience ne tarde pas à nous convaincre que le bonheur et la jouissance sont une/ato morgana qui n'est visible que de loin, et qui disparait dès qu'on s'en approche, tandis que la souffrance et la douleur sont réelles, nous abordent directement et n'attendent pas que nous les cherchions. Nous reconnaissons alors que ce que le monde peut nous offrir de mieux, c'est une existence sans douleur, tranquille, supportable, et nous n'en demandons plus davantage; nous diminuons nos prétentions, pour être plus sûrs de les réaliser. Car le meilleur moyen de n'être pas malheureux, c'est de ne pas demander à être très heureux^.. » Le malheur a cependant cela de bon qu'il réveille quelquefois les sympathies endormies. Un rapprochement eut lieu entre Schopenhauer et sa sœur. Vers la fin du mois de juin 1824, ayant repris ses forces, il s'achemina vers les bords du Rhin, dont il avait toujours apprécié le

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