GH0PENHAUER ET KANT
Hegel ont abordé la doctrine du maître chacun par un autre côté. Mais ils sont tous deux disciples de Kant, de même que Platon et Aristote, quelque opposés qu'ils paraissent, tiennent Tun et l'autre, en définitive, de l'enseignement de Socrate.
Le point capital de la philosophie de Kant, c'est le caractère relatif et conditionnel du savoir humain. Notre connaissance se compose de nos jugements, et nos jugements se fondent sur nos perceptions. Or, ce que nous percevons, ce ne sont pas les choses mêmes, mais l'image des choses que nos sens nous transmettent. En d'autres termes, notre savoir est fait d'apparences. Nous voyons tout sous les conditions du temps et de l'espace, qui sont comme les formes de notre sensibilité. Un être qui vivrait en dehors du temps et de l'espace ne percevrait rien de ce que nous percevons. Et, par la même raison, tout ce qui est en dehors du temps et de l'espace, l'éternel, l'infini, l'absolu, nous échappe, et toutes les idées que nous nous en faisons ne peuvent être que chimériques : c'est « le fruit défendu » dont il faut s'abstenir. La philosophie est descendue, comme au temps de Socrate, du ciel sur la terre. La métaphysique n'est plus une construction ambitieuse, ayant la prétention d'embrasser l'universalité des choses et d'expliquer le mystère de la création ; elle est devenue « la science des limites de la raison humaine ^ ».
La faculté de connaître se manifeste, selon Kant, sous trois formes successives ; elle est d'abord sensibilité ou faculté de percevoir, ensuite intelligence ou faculté de juger, enfin raison ou faculté de coordonner les jugements et de les réduire en système, La sensibilité,
1. Trâume eines Oeisttrsehers erîàutert durch Traume der MetaphyHk, 1766.
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comme première manifestation de la faculté de connaître, n'est pas purement passive ; percevoir, c'est déjà agir. A la matière que ses organes lui fournissent, la sensibilité présente ses moules, qui sont les notions de temps et d'espace. Elle façonne et transforme tout ce qu'elle reçoit, elle y met son empreinte, sa signature. Au monde réel elle substitue un monde de phénomènes, qui lui appartient^ qui est son œuvre, et qu'elle transmet à l'intelligence et à la raison. Kant a pu dire, en ce sens, que la raison humaine crée l'univers. Il n'entendait parler que de l'univers sensible, de l'ensemble des phénomènes qui, pour nous, remplace l'universalité des choses. Ses successeurs n'auront qu'à effacer la distinction entre le monde réel et le monde phénoménal pour rentrer dans l'idéalisme absolu.
Kant comparait sa philosophie à l'œuvre de Copernic. Il plaçait la raison humaine au centre du monde phénoménal qu'elle a créé, comme Copernic avait mis le soleil au centre du système planétaire qui émane de lui. Dans les limites du monde phénoménal, la raison règne en maîtresse ; c'est elle qui fait le cosmos. Au delà de ces limites, son pouvoir expire, et sa connaissance n'est qu'illusion. La réalité qui se cache derrière le phénomène, la chose en soi, nous est inaccessible ; elle se dérobe à nos sens, et notre intelligence n'a aucune prise sur elle. Que serait-ce, cependant, si la grande inconnue qui est au fond des choses se confondait avec cette autre inconnue que nous portons en nous-mêmes, qui nous fait croire que nous sommes libres malgré le déterminisme du monde phénoménal, et que Dieu existe, quoique rien ne décèle l'intervention d'une volonté supérieure dans la marche de l'univers ? Kant l'insinuait quelquefois ; Fichte l'affirme hautement, et fait de cette affirmation le point de