‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 39 sur 120 · Même ouTrage, préface de la 2« édition · texte numérisé non relu

Même ouTrage, préface de la 2« édition

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Sophie critique a été obligée de remonter au delà des ({ vérités étemelles » sur lesquelles s'appuyait jusqu'ici le dogmatisme, et qu'elle voulait mettre en question : c'est pourquoi elle a pris le nom de philosophie transcendentale. Cette philosophie montre encore que le monde objectif, tel que nous le connaissons, n'appartient pas à l'essence des choses, mais qu'il n'en est que l'apparition ou le phénomène^ phénomène conditionné précisément par ces formes qui résident a priori dans l'entendement humain, autrement dit dans le cerveau. Par suite, le monde objectif ne peut contenir autre chose que des phénomènes *. »

L'influence de Kant n'a pas été moins efficace dans le domaine de la philosophie pratique, quoique là il ait laissé, selon Schopenhauer, un grand pas à faire à son , successeur. En proclamant l'autonomie de la conscience morale, il a élevé l'activité libre de l'homme audessus des contingences du monde phénoménal. 11 a rapproché la volonté humaine de la chose en soi, par le caractère absolu qu'il prêtait à la loi morale, qui est la norme de la volonté. 11 ne lui restait qu'à reconnaître la volonté elle-même comme la chose en soi. « 11 n'a pas reconnu l'identité de la volonté et de la chose en soi ; mais il nous a mis sur le chemin de cette découverte, en montrant que l'activité humaine a un caractère moral indéniable, qu'elle est tout à fait différente et indépendante des lois du monde phénoménal et ne saurait en aucune façon s'expliquer par elles, enfin qu'elle se rattache directement à la chose en soi. n Ainsi la grande inconnue, dont Kant n'avait pas osé soulever le voile, c'est la volonté, non pas seulement, ajoutera Schopenhauer, la volonté humaine, mais le

l. Kritik der Kantischeii Philosophie,

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vouloir vivre qui réside au sein de la nature et qui anime tous les êtres créés.

Un troisième mérite que Schopenhauer attribue & Kant, c'est d'avoir donné le coup de grâce à la philosophie scolastique, et sous ce nom il comprend toute la période qui commence à saint Augustin et qui se termine immédiatement avant Kant; Descartes luimême, quoique ce fût « un esprit de la plus haute distinction », n'en est point excepté. Le caractère de cette période est d'observer, mais sans se rendre bien compte des conditions de l'observation, d'élever les lois du monde phénoménal au rang de vérités éternelles et de prendre ainsi le phénomène pour la réalité, enfin, sous ombre d'indépendance, de revenir toujours, par quelque détour, aux dogmes de l'Ëglise, qu'elle s'est promis d'avance de respecter et même de confirmer. Schopenhauer, qui aime les comparaisons, applique aux « libres penseurs de ce calibre » une parole de Méphistophélès : (( Ils me font l'effet de ces cigales à longues pattes, qui volent en sautillant, et qui reviennent toujours chanter dans l'herbe leur vieille chanson. » — « Kant, ajoute Schopenhauer, avait ses raisons pour faire semblant de s'en tenir, lui aussi, au rôle de la cigale. Mais le prétendu saut qu'on tolérait, parce qu'on savait qu'il était ordinairement suivi d'une rechute dans l'herbe, se termina cette fois par un puissant essor ; et maintenant ceux qui restent en bas n'ont qu'à suivre des yeux le philosophe dans son vol, sans espoir de le ramener en arrière. »

Après avoir reconnu les divers mérites de Kant, ce qui revenait à dire sur quels points il ne voulait être que son fidèle continuateur, Schopenhauer passe à la critique détaillée du système. Certaines de ses remarques ne portent que sur la forme, sur des défi-

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nîtions de mots, sur l'emploi d'expressions surannées ou même obscures. 11 compare le style de Karl & celui d'Aristote, « quoique celui-ci soit beaucoup plus simple. 11 faut avouer, continue-l^il, que la simplicité grandiose des anciens, que la naïveté, l'ingénuité la candeur ^ lui manquent totalement. Sa philosophie n'a aucune analogie avec l'architecture grecque, qui offre des proportions grandes, simples et se manifestant d'un seul coup au regard ; elle rappelle beaucoup, au contraire, le style gothique. En effet, un trait tout personnel de l'esprit de Kant, c'est un goût étrange de la symétrie, de ce genre de symétrie qui aime les combinaisons compliquées, qui se plaît à diviser et à subdiviser sans fin, en suivant toujours le même ordre, comme dans les églises gothiques. » La comparaison est juste ; elle a été faite aussi, et avec plus de raison, pour le système de Hegel. On peut (même accorder à Schopenhauer que les divisions et les subdivisions de Kant lui sont souvent dictées par un besoin de symétrie plutôt que par la simple logique, comme dans l'exemple qu'il cite, celui des douze catégories du jugement, rangée^ trois par trois sous quatre chefs principaux, la quantité, la qualité, la relation et la modalité, c( véritable lit de Procuste, où le philosophe fait entrer, bon gré mal gré, tous les objets du monde et tout ce qui se passe dans l'esprit de l'homme ».

D'autres remarques portent sur le fond de la doctrine ; elles contiennent en même temps des indications sur le propre système de Schopenhauer, et, à ce titre, la Critique de la philosophie kantienne peut être considérée en effet comme une sorte de préface du Monde comme volonté et comme représentation. Une objection

1. Les moU t ingénuité, candeur, nojki en franç&is dans le texte.

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capitale que Schopenhauer fait à Kant, et que Schulze- ' \ Ënésidème lui avait déjà faite, concerne la chose en soi, ce sous-sens mystérieux du monde phénoménal, la grande inconnue que la philosophie allemande a poursuivie pendant un demi-siècle. Kant n'y arrive, à ce que prétend Schopenhauer, que par une application illégitime du principe de causalité. « La perception sensible, ou plus exactement l'impression produite sur nos organes et qui lui sert de point de départ, doit avoir, selon Kant, une cause extérieure. Or, d'après la découverte si juste de Kant lui-même, la loi de causalité nous est connue a priori, elle est une fonction de notre intellect, ce qui revient à dire qu'elle a une origine subjective. En second lieu, l'impression sensible elle-même , à laquelle nous appliquons ici la loi de causalité, est incontestablement subjective. Enfin l'espace où, par l'application de la loi de causalité, nous situons la cause de notre impression pour en faire un objet, l'espace aussi n'est qu'une forme de notre intellect, donnée a priori, c'estrà-dire subjective. Ainsi la perception sensible tout entière repose exclusivement sur une base subjective ; c'est un pur processus qui se passe en nous, et il est impossible d'y introduire, comme chose en soi et à titre d'hypothèse nécessaire, aucun objet qui en diffère essentiellement ou qui en soit indépendant. » Kant est moins explicite que ne le dit Schopenhauer. Il admet, dans l'impression sensible, (( un élément qui lui est donné du dehors » ; mais Schopenhauer trouve cette expression trop vague. Au reste, Kant, dans la suite de ses écrits, et à mesure que sa philosophie se développait dans son esprit, a interprété la chose en soi de diverses manières. Dans la Critique du jugement, il parait l'assimiler au plan de l'univers. Peut-être^ là où Schopenhauer xovt >aaA

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contradiction formelle, ne faut-il voir qu'un manque de précision, peut-être même un manque volontaire. Esiril bien possible d'être précis dans la définition d'une chose qu'on présente d'abord comme une inconnue P Schopenhauer continue : (( En réalité, la perception sensible est et demeure uniquement notre représentation : c'est le monde comme représentation. Pour ce qui est de l'être en soi de ce monde, nous ne pouvons l'atteindre que par une méthode toute différente, celle que j'ai employée. Il faut pour cela invoquer le témoignage de la conscience, qui nous fait voir dans la volonté l'être en soi de notre propre existence phénoménale. »

La partie la plus importante, la seule importante même, de la Critique de la raison pure est, selon Schopenhauer, VEsthétique transcendentale, ou la théorie de la sensibilité *, « œuvre tellement précieuse qu'elle suffirait à elle seule pour immortaliser le nom de Kant ; elle constitue ce ^'il y a de plus rare au monde, une grande découverte métaphysique ». Cette découverte consiste à avoir reconnu que la sensibilité ne s'exerce que sous les conditions du temps et de l'espace, mais que les notions de temps et d'espace ne sont pas elles-mêmes un fait d'expérience, qu'elles sont inhérentes à notre esprit, qu'elles nous sont connues a priori. Mais Kant, heureux de cette découverte, et poussé par son amour de la symétrie, a voulu, dît Schopenhauer, poursuivre une veine si féconde ; il a pensé que l'intelligence, travaillant sur les données de la sensibilité, devait avoir aussi certaines formes qui lui fussent propres, certains moules pour y couler ses

1. Le sens qae Kant donne ici an mot esthétique correspond à l'ancienne division des connaissances en aïsthéta et noêta, con- Daistai^c^ d^rçrdro sensible et ^de Tordre intelligible.

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jugements. c( Sur l'Esthétique transcendentale, si heureusement imaginée, il éleva, comme un second étage, ime Logique transcendentale qui lui fût analogue, qui lui répondît symétriquement. Il dressa donc un tableau des jugements, dont il tira, le mieux qu'il put, le tableau des catégories, sous la forme de douze concepts purs a priori, qui devaient être les conditions sous lesquelles nous pensons les choses, comme tout à Theure les deux formes de la sensibilité, le temps et l'espace, étaient les conditions sous lesquelles nous les percevons. » Schopenhauer ne reconnaît qu'une catégorie du jugement, le rapport de causalité ; « les onze autres ne sont que des fenêtres postiches dessinées sur une façade ». 11 (ait pourtant une différence entre celles-ci : les unes font double emploi, ou sont tout à fait inutiles, tandis que les autres servent plutôt au raisonnement abstrait qu'à la formation de simples jugements.

De même que l'intelligence reçoit les données de la sensibilité et en forme des jugements, de même la raison reprend les jugements formés par l'intelligence, pour les grouper, les relier entre eux, les réduire en système. De même que la sensibilité a ses formes et l'intelligence ses catégories, de même la raison a ses idées directrices, d'après lesquelles elle construit les sciences. Ce sont les idées de l'âme, de l'univers, de Dieu, sur lesquelles se fondent la psychologie, la cosmologie, la théologie rationnelles ; idées indépendantes de toute expérience, et par conséquent vides de tout contenu réel. Schopenhauer n'a pas de peine à montrer . que, de ces trois idées que Kant met au même rang et qu'il présente comme également inconditionnées, deux au moins, l'univers et l'âme, sont conditionnées par la troisième, qui est Dieu ; que les idées de Kant, purs cono cepts rationnels, n'ont aucun rapport avec ce,Ufô& d&^^3^-

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ton, qui sont, au contraire, la somme de toute réalité ; qu'il y a quelque contradiction à admettre que des idées s'imposent à la raison, quoique la raison soit impuissante à se les démontrer et même à se les représenter comme existantes ; enfin que la Dialectique transcendentale n'est qu'une superfétation inutile du système de Kant *.

Kant maintient les idées de la raison, parce qu'il se propose de leur donner plus tard une existence réelle dans la Critique de la raison pratique, où il montre que la loi morale, étant absolue, suppose un législateur également absolu, et que la liberté, conséquence de l'obligation morale, suppose la responsabilité, la rémunération finale, l'immortalité de l'âme. Le système de Kant est ainsi, en bien des points, un compromis et même un conflit entre la sagacité de son esprit critique et les besoins de son âme religieuse.

Schopenhauer a une autre manière de philosopher que Kant : on le voit par les inconséquences qu'il lui reproche. Il a un trait commun avec lui : l'amour de la vérité. Sur ce point, tous ceux qui l'ont connu intimement sont d'accord. Déjà sa mère, qui pourtant était plus portée à voir ses défauts que ses qualités, lui reconnaît le rare mérite d'être toujours franc avec lui-même et avec les autres. Mais la vérité a, chez lui, des allures hautaines ; elle commande et elle s'impose ; elle n'admet aucune hésitation, aucun atermoiement ; elle s'indigne contre les résistances. Kant met trente ans à mûrir sa philosophie, et, dans cet intervalle, il la remanie sans cesse ; il explique, complète, atténue, prévoit les objections, calcule les conséquences. La

1. La léOgiquetranscendentale de Ksjïtaeârrise en Analytique ^ ou critique du jugement, et Dialectique, ou critique de la raison proprement dite.

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philosophie de Schopenhauer jaillit d'une source unique, la théorie de la volonté, et se cristallise dans son premier jet. Ce qu'elle est d'abord, elle le restera toujours, et, telle qu'elle est, il faut que le monde la reçoive : c'est l'intime conviction et l'inébranlable espoir de son auteur. Kant a des traditions de famille et des attaches nationales ; il appartient à un Ëtat, à une Église ; il se sait membre d'une société, et il tient à ne pas rompre ses liens avec elle. Schopenhauer a été de bonne heure séparé des siens, et il n'a jamais eu de patrie ; il est « honteux d'être Allemand ». Sa pensée est comme une étrangère en ce monde ; indifférente à ce qui nous touche de plus près, sans pitié pour nos faiblesses et sans ménagement pour nos illusions, elle va droit devant elle, sans autre souci que de se mettre sur la piste du vrai et de le surprendre dans sa retraite la plus profonde. « Quand j'écris un ouvrage, diWl dans une lettre à Gœthe (du 11 novembre 1815), je me place devant mon propre esprit comme un juge inexorable devant un prisonnier à la torture, et je l'interroge jusqu'à ce qu'il n'ait plus rien à me répondre... Le courage de ne garder aucune réponse sur le cœur, c'est ce qui fait le philosophe. Celui-ci doit ressembler à l'Œdipe de Sophocle, qui, voulant s'éclairer sur son sort, quelque terrible qu'il soit, demande, demande toujours, lors même qu'il pressent toute l'épouvante qui sortira de la réponse. Mais la plupart des philosophes portent en eux une Jocaste, qui les supplie, pour l'amour de tous les dieux, de ne pas pousser plus loin leurs investigations ; et voilà pourquoi la philosophie est encore — ce qu'elle est. »

LA Ihculté de connaître est, pour Schopenhauer domme pour Kant, tour à tour sensibilité, intellifittce et raison. Il ne diffère de Kant que par le rôle ftus modeste qu'il attribue à la raison. Schopenhauer n'admet pas les Idées transcendentales de Kant, les idées de l'âme, de l'univers, de Dieu, sur lesquelles Kant fonde la psychologie, la cosmologie et la théologie rationnelles, simples entités logiques, auxquelles la raison elle-même ne peut prêter aucun contenu réel, et qui ne reçoivent leur certitude que de la conscience morale. Des idées dépourvues de toute réalité objective ne sauraient fournir, selon Schopenhauer, aucun appui solide aux sciences, et ne peuvent qu'entraver leurs découvertes. La raison est simplement, pour lui, la faculté de former des idées abstraites avec les notions que lui transmet l'intelligence ; elle est le privilège de l'homme, l'unique abstracteur que nous connaissions sur notre planète.

L'acte de connaissance commence par l'impression, c'estrà-dire par une modification produite sur les organes de nos sens ; et, à moins de nous aventurer dans le champ de l'hypothèse, nous ne pouvons pas remonter au delà de cette limite. Nous pouvons bien.

nous devons même supposer que l'impression a une cause en dehors de nous ; mais nous ne pouvons rien affirmer quant à cette cause ; nous ne pouvons dire ce qu'elle est en elle-même. L'impression est ce que nous atteignons, ce que nous saisissons directement ; ce qui est au delà nous échappe. L'intelligence, par un retour immédiat et nécessaire, appliquant à l'impression reçue les notions de temps et d'espace qui lui sont propres, la loge en un lieu de l'espace, en un moment du temps. Dès lors, l'esprit a Vintuition *, c'est-à-dire la perception directe d'un objet.

L'acte de connaissance se passe donc dans l'entendement. « Toute intuition est intellectuelle. Sans l'intelligence, il n'y aurait aucune intuition, aucune perception d'objets. Tout se bornerait à la simple impression, qui pourrait tout au plus, en tant que douloureuse ou agréable, avoir une influence sur la volonté, mais qui, pour le reste, ne serait qu'un changement d'état indifférent, ne ressemblant en rien à un acte de connaissance. Pour qu'il y ait intuition, c'est-àdire pour que nous prenions connaissance d'un objet, il faut tout d'abord que notre intelligence rapporte chaque impression que reçoit notre corps à une cause, qu'elle transporte cette cause en un lieu de l'espace d'où part l'effet éprouvé, et qu'ainsi elle reconnaisse la cause comme effective, comme réelle 2, comme une représentation de la même espèce que notre propre corps. Ce passage de l'effet à la cause est immédiat et

1. Anschauung : ce mot, qui depuis Kant est devenu courant dans la philosophie allemande, répond étymologiquement au mot français intuition ; c'est la perception, avec une nuance d'immédiateté.

2* L'allemand dit wirkend et wirhîich, deux mots ayant une racine commune.

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nécessaire ; c'est une opération de Tentendement pur, et non une déduction de la raison, non une combinaison d'idées et de jugements d'après des lois logiques 1. »

L'impression, fixée en un lieu de l'espace et en un moment de la durée, devient pour nous objet. Mais rien ne nous apprend jusqu'à quel point l'objet correspond à une réalité en dehors de nous. Nous ne connaissons du monde que ce que nos sens nous figurent, nous représentent. « Le monde est ma représentation : c'est là une vérité qui s'applique à tout être vivant et connaissant. L'homme seul, cependant, est capable de transporter cette vérité dans le domaine de la conscience abstraite et réfléchie, et, le jour où il le fait, l'esprit philosophique est né en lui. Il sait alors avec une entière certitude qu'il ne connaît ni un soleil ni une terre, mais seulement un œil qui voit un soleil, une main qui touche une terre, que le monde qui l'entoure n'est là que comme représentation, c'est-à-dire n'existe que par rapport à une autre chose, au sujet représentant, qui est lui-même... Nulle vérité n'est plus sûre, plus indépendante de toute autre, nulle n'a moins besoin de preuve que celle-ci : tout ce qui s'offre à notre connaissance, c'est-à-dire le monde entier, n'est qu'objet par rapport au sujet, perception par rapport à quelque chose qui perçoit, en un mot, représentation. Il est bien entendu que cela est vrai non seulement du présent, mais de tout ce qui est passé et de tout ce qui est à venir, de ce qui est loin comme de ce qui est près ; car cela est vrai même du temps et de l'espace, dans lesquels seuls toutes les représentations particulières se distinguent Tune de Fautre. Tout ce que le monde

ihètr doi 89hn und die Farben, chap. i*'.

renferme et peut renfermer est dans cette dépendance nécessaire vis-à-vis du sujet et n'existe que pour le sujet. Le monde est représentation *. »

Descartes, ajoute Schopenhauer, a pressenti cette vérité quand il disait : Je pense, donc je suis^ et quand il établissait ainsi que le point de départ de toute philosophie est un acte de Tintelligence, c'est-à-dire un fait intérieur. Berkeley a fait de la même vérité la base de son système idéaliste. À ces deux noms Schopenhauer aurait pu ajouter celui de Malebranche, quoique Maiebranche ait été encore plus loin que lui dans les voies de l'idéalisme. « De ce que nous avons l'idée d'une chose, dit l'auteur de la Recherche de la vérité, il ne s'ensuit pas qu'elle existe, et encore moins qu'elle soit entièrement semblable à l'idée que nous en avons.. . C'est donc un préjugé qui n'est appuyé sur aucune raison, que de croire qu'on voit les corps tels qu'ils sont en euxmêmes. Car nos yeux ne nous étant donnés que pour la conservation de notre corps, ils s'acquittent fort bien de leur devoir, en nous faisant avoir des idées des objets, lesquelles soient proportionnées à celles que nous avons de la grandeur de notre corps, quoiqu'il y ait dans ces objets une infinité de parties qu'ils ne nous découvrent point. » Et ailleurs : « Nos perceptions ne sont que des modifications de notre esprit, ou que notre esprit même, modifié de telle ou telle manière ; et ce que nous connaissons, ou que nous voyons, n'est proprement que notre idée 2. » Dans

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