‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 42 sur 120 · L'INTELLIGENCE ET LA RAISON · texte numérisé non relu

L'INTELLIGENCE ET LA RAISON

L'espace et le temps, ces conditions premières de toute connaissance, ne sont que des cadres vides : c'est la causalité qui les remplit ; elle est le lien entre l'espace et le temps. L'espace seul, c'est l'étendue fixe et immobile; le temps seul, c'est le flux incessant et insaisissable. Le temps et l'espace réunis, c'est la durée, la substance qui demeure, quand la forme et la qualité changent.

L'idée de cause est, comme les idées de temps et d'espace, inhérente à notre esprit; elle n'est pas dérivée de l'expérience, qui au contraire n'est possible que par elle. C'est une erreur de croire, avec les matérialistes, que le principe de causalité résulte de l'habitude que nous avons de voir certains états en succession constante, comme s'ils sortaient l'un de l'autre. Nous voyons la nuit succéder régulièrement au jour, sans qu'il vienne à l'idée de personne de dire que le jour est la cause de la nuit ^. Pour qu'il y ait causalité, il faut qu'un fait sorte nécessairement de l'autre, et cette nécessité l'intelligence la déclare apriori, en vertu d'une intuition immédiate.

Schopenhauer ne distingue pas la matière de la causalité ; ce sont pour lui des termes synonymes. En

1. Die Weît aïs Wiïle und Vorsteîîung, suppléments au pro* mier livre, chap. iv.

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effet, la réalité du monde extérieur étant problématique, ce qui reste de la matière c'est un ensemble de causes qui agissent sur notre organisme. « La matière n'est d'un bout à l'autre que causalité : c'est une vérité qui s'impose, pour peu qu'on y réfléchisse. L'essence de la matière est d'agir; on ne peut lui en attribuer aucune autre, même en pensée. C'est parce qu'elle est active qu'elle remplit l'espace et le temps *. »

L'espace, le temps, la causalité, telles sont donc les trois formes de notre intuition ; ce sont comme des moules que nous présentons au monde extérieur, et dans lesquels nous le façonnons à notre convenance. Ce sont les instruments de notre représentation. Mais à chaque classe de représentations correspond une manifestation spéciale de notre faculté de connaître. Le temps et l'espace ont pour corrélatif, dans notre esprit, la sensibilité : une désignation qui n'est pas tout à fait exacte, dit Schopenhauer, puisque « sensibilité » suppose déjà « matière », mais qu'il faut conserver, en souvenir de « celui qui a ici frayé la voie ». Le corrélatif de la causalité ou de la matière, ce qui est tout un, c'est l'intelligence. « Reconnaître la causalité, c'est l'unique fonction de l'intelligence ; c'est aussi toute sa puissance. Mais cette puissance est grande, étendue ; elle comporte des applications multiples, bien qu'elle soit évidemment identique dans toutes ses manifestations. Inversement, toute causalité, c'est-à-dire toute matière, et, par suite, la réalité tout entière, n'existe que pour l'intelligence, par l'intelligence, dans l'intelligence. La première manifestation de l'intelligence, sa manifestation la plus simple et la plus ordinaire, c'est l'intuition du monde réel. Or, cette intuition consiste

L Livre I*', g 4.

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essentiellement à connsdtre la cause par Tefiet : aussi toute intuition est intellectuelle. Cependant l'intuition n*est possible que par la connaissance immédiate de quelque effet propre à lui servir de point de départ. Cet effet, c'est une action produite sur Torganisme animal. Celui-ci est donc V objet immédiat du sujet auquel il est uni, et l'intuition de tous les autres objets a lieu par son intermédiaire. Les modifications que subit chaque organisme animal sont reconnues d'une manière immédiate, c'est-à-dire sont ressenties, et, l'effet étant aussitôt reporté à sa cause, on a l'intuition de cette cause comme d'un objet. »

L'impression qui est le point de départ de l'intuition reste vague et insignifiante, aussi longtemps qu'elle n'affecte que les sens. Recueillie par l'intelligence, elle prend de la précision et de la clarté, a De même que l'apparition du soleil découvre le monde visible, de même l'intelligence, d'un seul coup, par sa simple et unique fonction, transforme en intuition ce qui n'était que sensation sourde et obscure. Ce que ressent l'œil, l'oreille, la main, n'est pas l'intuition ; ce ne sont là que des données. Mais quand l'intelligence a rattaché l'effet à la cause, c'est seulement alors que le monde apparaît, étendu dans l'espace comme intuition, changeant dans sa forme, mais permanent à travers tous les temps comme matière ; car l'intelligence réunit l'espace et le temps dans la représentation de la matière, c'est-à-dire de l'activité. »

L'intelligence est répartie, dans une mesure variable, sur toute l'échelle de l'organisation animale. Elle est, dans sa fonction la plus humble, un moyen de conservation pour l'être qui se meut ; elle l'éclairé dans le choix de sa demeure, et elle l'aide à s'y adapter. Elle est inutile à la plante, qui tire sa nourril\it^ dML^çJ^<^\i^

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elle a pris racine et dont elle ne peut se détacher sans mourir. Aussi la plante n*a pas de connaissance ; Virritabilité est son mobile ^ ; Tinstinct est son guide. L'animal est essentiellement « ce qui connaît », et ce qui règle ses mouvements d'après sa connaissance. (( L'intelligence se manifeste partout, dans tous les animaux et dans tous les hommes, sous la même forme simple : connaissance de la causalité, passage de l'effet à la cause et de la cause à l'effet, rien de plus. Mais sa force de pénétration et l'étendue de son activité sont des plus variables. Les degrés sont infinis, depuis la simple notion du rapport de causalité entre l'objet immédiat et les objets médiats 2, notion qui suffit pour passer de l'impression subie par le corps à sa cause, et pour concevoir celle-ci comme un objet dans l'espace ; jusqu'à la pensée qui découvre l'enchaînement causal des objets médiats entre eux, et qui ne s'arrête pas avant d'avoir pénétré les combinaisons les plus complexes de causes et d'effets dans la nature. Car cette dernière opération appartient encore à l'intelligence, et non à la raison, dont les notions abstraites ne peuvent servir qu'à recevoir les connaissances immédiates de l'intelligence, à les fixer, à les relier entre elles, sans jamais produire la connaissance elle-même 3. »

Chez les animaux inférieurs, le rapport qu'ils établissent entre la cause et l'effet n'a pour but que de leur faire connaître ce qui leur est utile et ce qui leur est nuisible. Chez l'homme, l'emploi le plus élevé de l'intelligence est la recherche des causes comme objet d'une curiosité désintéressée. C'est à l'intelligence et

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