Livre
444 SGHOPBNHAUER
fondement solide; c'est la terre ferme dont il faut s'écarter le moins possible. Schopenhauer a consacré un chapitre spécial, et l'un des plus intéressants de son livre, au Rapport de la connaissance intuitive à la connaissance abstraite ; il dit au commencement : Cl Gomme les concepts empruntent tout leur contenu à la connaissance intuitive, comme par conséquent tout l'édifice de notre monde intellectuel repose sur le monde intuitif, nous devons pouvoir revenir de tout concept, fût-ce par des intermédiaires, aux intuitions dont il est tiré, ou aux concepts au moyen desquels il a été formé par abstraction. En d'autres termes, nous devons pouvoir appuyer tout concept sur des intuitions qui sont à l'abstraction ce que l'exemple est à la règle. Les intuitions fournissent le contenu réel de toutes nos réflexions. Là où elles manquent, nous pouvons nous dire que nous avons eu dans la tête non des idées, mais des mots. Sous ce rapport, notre entendement ressemble à une maison de banque, qui, pour être solide, doit avoir du numéraire dans ses caisses, afin de pouvoir au besoin solder les billets qu'elle émet. Les intuitions sont le numéraire, les concepts sont les billets. En ce sens, les intuitions pourraient être appelées aussi représentations primaires, et les concepts des représentations secondaires ^. » Le concept, ou l'idée générale, n'est donc qu'une connaissance au second degré, une représentation de la représentation. Pour vérifier son contenu, il faut lui rendre la forme sous laquelle il est d'abord entré dans l'esprit. En d'autres termes, il faut constamment contrôler les données du raisonnement par l'expérience.
Il va sans dire que Schopenhauer rejette de prime
i. SupplémmU au premior livre, chap. vu.
l'intelligence et la raison 445
abord, comme viciée dans son principe et par conséquent stérile dans ses conclusions, toute philosophie qui prend son point de départ dans des idées de Tordre transcendant, comme Fabsolu, la substance, le fini et l'infini, Têtre, le non-être ou Tidentité. De tels systèmes •flottent entre le ciel et la terre, sans point d'appui. En philosophie, comme en littérature, il n'y a que l'expérience qui puisse soutenir et nourrir la pensée. Schopenhauer partage, d'une manière générale, les gens qui écrivent en deux classes, ceux qui voient par euxmêmes, et ceux qui redisent, les yeux fermés, ce que d'autres ont vu. a Dans la plupart des livres, sans parler de ceux qui sont absolument mauvais, on s'aperçoit bien vite que l'auteur a sans doute pensé» mais qu'il n'a pas regardé. Il est parti de la réflexion, et non de l'intuition, et c'est pour cela qu'il est médiocre et ennuyeux. Tout ce qu'il a pensé, le lecteur aurait pu, avec un peu de peine, le penser aussi : ce sont, en effet, des idées sensées, des développements de ce qui était contenu implicitement dans un thème donné. Mais par là on n'apporte réellement au monde aucune connaissance nouvelle : une telle connaissance ne se produit qu'au moment de l'intuition, par l'aperception immédiate d'un nouveau côté des choses. Au contrairei quand la pensée d'un auteur se fonde sur ce qu'il a vu* Il semble que le lecteur reçoive une lettre d'un pays où il n'a jamais pénétré. Dès lors, tout est frais et nouveau, car tout est puisé directement à la source même de toute connaissance. »
Les auteurs vraiment intéressants, ceux que l'on continue de lire, ont les yeux constamment fixés sur le spectacle du monde. « On s'en aperçoit déjà à ce simple fait, que les plus différents d'entre eux se rencontrent souvent dans le détail : cela tient précisément à ce qu'ils
146 SGHOPENHAUER
parlent de la même chose qu'ils ont tous sous les yeux : le monde, la réalité sensible. On s*en aperçoit encore à ce qu'ils ont de frappant, d'original, d'approprié dans l'expression, celle-ci n'étant que le reflet de l'intuition ; à la naïveté des tours, à la nouveauté des images, à la justesse des comparaisons. Tous ces caractères distinguent les grandes œuvres, et n'appartiennent qu'à elles. Les écrivains médiocres n'ont à leur disposition que des tournures banales, des images usées. Quant à être naïfs, ils ne peuvent se le permettre, car ils mettraient ainsi à nu leur pauvreté. Il ne leur reste que d'être maniérés. Buffon a raison de dire que le style est l'homme même. Quand des esprits ordinaires se mêlent de poésie, ils n'ont à nous offrir que des idées et des passions qui leur ont été transmises par la tradition, c'est-à-dire sous forme abstraite, de prétendus « grands sentiments », qu'ils prêtent à leur héros, lesquels deviennent ainsi de pures personnifications, c'est-à-dire encore des abstractions, fades et ennuyeuses. Et quand ces gens se mettent à philosopher, ils empruntent quelques concepts abstraits, les plus vagues possible, avec lesquels ils jonglent comme avec des équations algébriques, espérant qu'il en sortira quelque chose. Mais tout ce qu'ils réussissent à prouver, c'est qu'ils ont tous lu le même livre. »
Même dans la vie pratique, la simple connaissance intuitive, l'aperception directe et instantanée des choses, nous guide souvent plus sûrement que la réflexion. Vauvenargues a dit : « Personne n'est sujet à plus de fautes que ceux qui n'agissent que par réflexion, w Et cela tient, dit Schopenhauer, à ce que l'intuition se suffit à elle-même, tandis que la réflexion a besoin de s'appuyer sur la mémoire, a De là l'avantage de la connaissance intuitive dans tous les cas où l'on n'a pas
l'intelligence et la raison 147
le temps de réfléchir, c'est-à-dire dans le commerce journalier, où, pour cette raison, les femmes excellent. Celui qui a vu le fond de Thomme en général, et qui a saisi aussi le caractère particulier de tel ou tel individu qu*il a devant lui, celui-là seul sera correct et sûr de lui-même dans ses rapports avec ses semblables. Tel autre aura beau savoir par cœur les trois cents règles de sagesse de Gracian ^, cela ne l'empêchera pas de commettre des balourdises, si la connaissance intuitive lui manque. La connaissance abstraite ne donne que la règle générale ; mais il est rare que le fait particulier soit exactement taillé sur ce patron. Il faut aussi que la mémoire rappelle la règle au moment opportun, ce qu'elle ne fait pas toujours très ponctuellement. Enfin, quand la règle est retrouvée, il faut y appliquer le cas particulier et tirer la conclusion. Avant que tout ce beau raisonnement soit fait, l'occasion a eu le temps de devenir chauve. »
La science abstraite, la science des livres, rendrhomme impropre à la vie. Lire, c'est penser avec la tête d'un autre ; or, à cet exercice, on finit par perdre l'usage de la sienne. Schopenhauer se plaît à peindre la misère intellectuelle du savant qui n'est savant que de la science d'autrui, et, sur ce chapitre, il se rencontre à son insu avec Montaigne. « De vrai, dit Montaigne en parlant des savanteaux, le plus souvent ils semblent être ravalés même du sens commun. Car le paysan et le cordonnier, vous leur voyez aller simplement et naïvement leur train, parlant de ce qu'ils savent. Ceux-ci, pour se vouloir élever et gendarmer de ce savoir qui nage en la superficie de leur cervelle, vont s'embarrassant et empêtrant sans cesse. Il leur échappe de belles