‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 49 sur 120 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

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paroles, mais qu'un autre les accommode ! Ils savent la théorie de toutes choses : cherchez qui la mette en pratique. » Et Schopenhauer : « Le savant a surTignorant l'avantage de posséder un grand nombre de faits et d'exemples ; mais Fignorant qui a l'œil vif et l'esprit éveillé sait se passer de cette richesse. Un seul cas tiré de sa propre expérience l'instruit plus que mille cas n'instruisent le savant ; car ces cas le savant les cannait bien, mais ne les comprend pas... Aussi, tandis qu'une vue adéquate du monde intuitif imprime parfois le sceau de la sagesse au front d'un ignorant, les longues études du savant ne laissent souvent sur sa figure d'autres traces que celles de la fatigue. La tension excessive de sa mémoire, ses efforts contre nature pour amasser une science morte, l'ont épuisé. Il a l'air niais, hébété, idiot... Il a perdu la justesse du coup d'œil, à force de regarder les livres. D'ailleurs, ce tor^ rent perpétuel de pensées étrangères qui entrent dans l'esprit ne peut qu'arrêter le cours de nos propres pensées *... On se gâte le cerveau, à force de lire et d'étudier... Mais cette manie de lecture n'est, chez la plupart des savants, qu'un moyen d'échapper au vide de leur esprit : fuga vacuL L'absence d'idées dans leur tête y attire celles des autres ; il faut qu'ils lisent leurs idées pour en avoir, semblables aux corps inertes, qui ne reçoivent leur mouvement que du dehors, tandis que les penseurs originaux sont des corps vivants, qui se meuvent d'eux-mêmes. »

Si notre raison peut nous égarer, soit dans la recherche philosophique, soit même dans la conduite de

1. « A recevoir tant de cervelles étraDgères, et si fortes et si ^Tandes, il est nécessaire que la sienne se foule, se contraigne et rapetisse, pour faire place aux autres. » (Montaigne, Essais, JJvreI% cLap. xxiv : Du pédafitisme.)

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notre vie, est-ce à dire que rintellîgence, dans ses opérations plus simples, soit toujours un guide absolument sûr? Non, dit Schopenhauer. Toute notre faculté de connaître est sujette à des a imperfections essentielles » et, en quelque sorte, organiques, u La forme de notre conscience de nous-mêmes est le temps, non l'espace. Aussi notre pensée ne procède-t-elle pas, comme notre intuition, sur trois dimensions, mais sur une seule ; elle évolue sur une ligne, sans largeur ni profondeur. De là résultela plus grandedes imperfections essentielles de notre intelligence. Nous ne pouvons rien reconnaître que successivement, et, dans un même moment, nous n'avons conscience que d'une seule chose. Encore estce à la condition d'oublier pendant ce temps toutes les autres et de n'en avoir aucune conscience, comme si elles cessaient d'exister pour nous *. » De là vient que notre pensée est si dispersée. Une impression des sens, une association d'idées imprévue, se jettent en travers de nos réflexions. L'attention se fatigue, comme l'œil quand il a longtemps fixé un objet. Nos inclinations, nos passions, qui nous gouvernent à notre insu, le désir, la crainte, l'espérance, teignent de leurs couleurs tout ce que nous regardons, tout ce que nous imaginons. Enfin, l'oubli nous prive à chaque instant d'une partie de nos connaissances acquises : inconvénient d'autant plus grave que, dans certains cas, l'oubli est presque volontaire. En efiTet, quand nous formons une idée générale, nous ne gardons que les caractères communs des objets que nous considérons, et nous laissons tomber leurs caractères différents. Or, ce que nous perdons ainsi, nous ne le retrouvons souvent que par une nouvelle association d'idées, a II s'ensuit que nous

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