‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 59 sur 120 · Livre III, g · texte numérisé non relu

Livre III, g

culière, c'est Tldée, la forme éternelle, la manifestation " immédiate de la volonté. » La pensée de Schopenhauer, dépouillée de la terminologie de son système, est que ridéal n'est pas un objet d'analyse, mais de contemplation, et que Fart, qui s'en inspire, est un jeu de la fantaisie, jouissant librement du spectacle de l'univers, et affranchie des besoins et des misères de l'existence commune : telle était aussi l'opinion de Schiller, cet autre disciple de Kant. La contemplation, ainsi comprise, est une sorte d'union mystique avec la nature. (( Celui qui se sera ainsi absorbé et perdu dans la contemplation de la nature, croira sentir au fond de lui-même qu'il est devenu la condition et, pour ainsi dire, le support du monde et de toute existence objective ; il ne verra plus dans celle-ci que le corrélatif de sa propre existence. Il aura attiré la nature en lui; elle ne sera plus qu'un accident de son être. 11 pourra dire avec le poète : « Ces monts, ces flots, ces nuages (( ne sont-ils pas une partie de mon âme, et moi une (( partie d'eux-mêmes ^ ? )>

La contemplation pure et désintéressée, et l'union intime avec la nature, qui en est la suite, telle est la première condition de l'art et le résumé de toutes ses j règles. L'art a son origine dans la connaissance des Idées, et son but est la communication de cette connaissance. Son objet le distingue essentiellement de tous les ordres de sciences. Les sciences naturelles et les sciences historiques reposent sur le principe de la causalité. Les sciences mathématiques étudient le temps et l'espace. Les unes et les autres ont pour objet le phénomène, c'est-à-dire le monde qui change*

1. Livre III, g 34. — Are not the mountains, waves and skies a part — Of me and of my soûl, as I of them . (Lord Byron^ Childe Harold, chant III.)

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e*art est la réprésentation du monde dans ce qu*il a de ermanent. a La science suit le cours instable et ininterrompu des causes et des effets ; chaque découverte la pousse à une découverte nouvelle ; elle n'est jamais

.^arrivée à son terme, et son but n*est jamais atteint : autant vaudrait vouloir atteindre à la course le point où les nuages touchent l'horizon. L'art, au contraire, a partout son terme. Il arrache l'objet de sa contemplation au torrent universel ; il le tient isolé devant lui; et cet unique objet, qui disparaissait dans le torrent, cette partie insignifiante, devient pour lui le représentant du tout, l'équivalent de cette pluralité infinie qui remplit l'espace et le temps. L'art s'en tient

/donc à cet unique objet. La roue du temps est arrêtée ;

• les relations disparaissent. Ce n'est que l'essence,

' l'Idée qui constitue l'objet de l'art *. w

Le génie, inspirateur des arts, est l'aptitude à contempler les Idées. Il exige, comme condition préalable, un oubli complet de la personnalité, des intérêts et des ambitions delà vie ordinaire. Il est tout objectif, c'est-à-dire dirigé vers le monde extérieur ; il n'est plus que pur sujet connaissant, a œil limpide de l'univers», et cela pendant tout le temps qui lui est nécessaire pour réaliser sa conception dans un art déterminé, ou, selon l'expression de Gœthe, pour « fixer dans des pensées éternelles ce qui flotte dans le vague des apparences 2 )>. On présente ordinairement l'imagination comme un élément essentiel du génie, ce qui est juste, dit Schopenhauer ; mais on a voulu aussi les identifier complètement l'un à l'autre, ce qui est une erreur. L'imagination peut aider le génie j

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