I. Livre III
ridée, une fois conçue, devient la source véritable et unique de toute œuvre d'art digne de ce nom. L*Idée, dans sa vigueur primitive, réside au sein de la vie, de la nature, du monde ; mais elle n*est accessible qu'au vrai génie, ou à l'homme que l'enthousiasme a élevé momentanément jusqu'au génie. Les œuvres saines et fortes, celles qui portent en elles l'immortalité, ne peuvent naître que d'une conception immédiate. Et c'est précisément parce que l'Idée est et demeure intuitive que l'artiste n'a aucune conscience in abstracto de l'intention ni du but de son œuvre. Ce n'est pas un concept, mais une Idée qui plane devant lui : voilà pourquoi il ne peut rendre aucun compte de ce qu'il fait; il travaille, comme [on dit, d'inspiration, inconsciemment, presque instinctivement. Tout au rebours, ^ les imitateurs, les maniéristes, partent du concept. Ils notent ce qui plaît et ce qui fait de l'effet dans les chefs-d'œuvre, l'ajustent dans leur esprit, le formulent en concepts, c'est-à-dire par voie d'abstraction, et en font, avec une application circonspecte, un pastiche avoué ou inavoué. Semblables aux plantes parasites, ils sucent leur nourriture, ils la tirent des œuvres d'autrui, et ils prennent, comme les polypes, la couleur de leur nourriture. On pourrait encore les comparer à des machines qui broient très menu et mélangent tout ce qu'on y jette, mais qui ne peuvent rien digérer; les éléments étrangers se retrouvent toujours et peuvent être isolés dans le mélange. Le génie seul, dans cette comparaison, est un corps organique, qui s'assimile, qui transforme et qui produit. Il peut bien se former à l'école des prédécesseurs et par l'étude de leurs œuvres, mais il ne devient fécond qu'au contact de la vie et du monde... Les contemporains, c'est-à-dire ce que chaque époque produit d'esprits obtus^ tv'ovnI
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eux-mêmes que des concepts, et ne peuvent s'en détacher. Ces gens prodiguent leurs applaudissements aux œuvres maniérées; mais ces mêmes œuvres, après quelques années, ont perdu leur saveur, parce que l'esprit du temps, leur seule raison d'être, c'est-à-dire les concepts courants se sont transformés. Seules, les œuvres vraies, puisées directement au sein de la nature et de la vie, restent, conmie la nature et la vie ellesmêmes, éternellement jeunes, et gardent leur vigueur primitive. Elles n'appartiennent pas à ime époque, mais à l'humanité. L'époque, à laquelle elles dédaignent de plaire, et dont elles dévoilent indirectement les erreurs, leur fait peu d'accueil ; on ne les reconnaît que tard et de mauvais gré. Mais, en revanche, elles ne peuvent vieillir ; on finit toujours par revenir à elles et par y prendre goût ; et alors elles ne sont plus exposées à l'oubli ni au mépris, car elles ont été couronnées et sanctionnées par le petit nombre de juges éclairés qui apparaissent çà et là dans le cours des siècles, et dont les suffrages lentement accumulés constituent l'arrêt définitif de la postérité ^. »
Les arts s'adressent à deux seulement de nos cinq sens, les sens nobles, la vue et l'ouïe. Les arts plastiques constituent la part de la vue; la musique est la part de l'ouïe. La musique a cela de commun avec les arts plastiques, qu'elle exclut le concept ou Tabstraction ; elle s'y oppose môme encore plus énergiquement que les arts plastiques, et, dans son effort pour dépasser le phénomène, elle pénètre encore plus avant dans l'essence des choses. Elle n'exprime plus seulement les Idées, celle première manifestation de la volonté, mais la volonté elle-même, principe des Idées. Elle traduit, dans