‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 70 sur 120 · L HISTOIRE ET LA POESIE · texte numérisé non relu

L HISTOIRE ET LA POESIE

ficative d'un particulier, si elle est restée sans résultat, ou un individu très distingué, mais qui n*a pas eu d'influence, lui seront indifférents... Sans doute, même au point de vue propre de l'histoire, l'essence intime, l'importance réelle des phénomènes, le noyau caché sous ces téguments, ne peuvent jamais disparaître tout à fait ; tout au moins peuvent-ils être trouvés et reconnus par celui qui les cherche ; néanmoins tout ce qui a une valeur absolue et non relative, je veux dire le développement de l'Idée, se rencontrera avec plus d'évidence et de netteté dans la poésie que dans l'histoire. C'est pourquoi, quelque paradoxale que cette assertion paraisse, la première contient plus de vérité réelle et intrinsèque que la seconde. »

Il faut ajouter que, même dans cette recherche d'un intérêt secondaire, dans cette poursuite de la vérité phénoménale qui est l'unique but de l'histoire, le fil conducteur échappe souvent des mains de l'historien. u II lui est impossible de posséder toutes les données, d'avoir tout vu, tout contrôlé. A chaque instant, l'original de son tableau se dérobe, ou un faux modèle s'y substitue, et cela si fréquemment, que je crois pouvoir admettre que, dans l'histoire, il y a plus de faux que de vrai. Le poète, au contraire, a devant lui l'Idée de l'humanité, prise d'un certain côté, précisément celui qu'il doit représenter ; c'est sa propre nature qui lui apparaît en elle, et à laquelle il donne une forme objective. Son modèle est là, devant ses yeux, ferme, net, en pleine lumière, et ne peut lui échapper. Aussi nous montre-t-il, dans le miroir de son esprit, l'Idée pure et claire, et sa peinture est-elle, jusque dans le détail, vraie comme la vie elle-même. » Ce que Schopenhauer estime le plus dans l'histoire, ce sont les discours que les histonexi^ «a!CÀa\v^ Y^^^^sîiX V

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leurs héros. « Dans ces discours, ils deviennent poètes ; ils se rapprochent du genre épique, et ils restent du moins fidèles à la vérité intime, quand la vérité extérieure leur est inconnue. »

Au point de vue philosophique, Schopenhauer trouve la biographie, surtout l'autobiographie, plus intéressante que rhistoire proprement dite. « D'ime part, en effet, dans une biographie, les données sont ordinairement plus inunédiates et plus abondantes. D'autre part, dans Thistoire proprement dite, ce ne sont pas tant les hommes qui agissent, que les peuples et les armées ; et quand ce sont des individus qui entrent en scène, ils apparaissent dans un tel éloignement, avec un entourage et une suite si considérables, ils sont si bien couverts de costumes officiels, de lourdes cuirasses impénétrables, qu'il est vraiment difficile de reconnaître sous toutes ces enveloppes les battements d'un cœur humain. Au contraire, la vie d'un individu, fidèlement dépeinte, nous montre, dans une sphère étroite, la manière d'agir des hommes avec toutes ses nuances et sous toutes ses formes, la probité, la vertu, même la sainteté des uns, la perversité, la bassesse, la malignité de la plupart, la scélératesse de quelques-uns. Ajoutez à cela qu'à notre point de vue actuel, c'est-àdire au point de vue du sens intime des phénomènes, il est parfaitement indifférent que les circonstances dans lesquelles une action se déroule soient petites ou grandes, qu'il s'agisse du lopin de terre d'un paysan ou du domaine d'un souverain. Tout cela, sans importance en soi, n'a de valeur que par son influence sur la volonté. »

Schopenhauer n'estpas moins sévère pour cette science qui tient un peu de l'histoire et beaucoup de la philosophie, et qu'on appelle la philosophie de l'histoire. Il la

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traite d'autant plus durement, que c'était un thème favori de Técole hégélienne. « Tous ceux qui s'occupent ainsi à régler la marche du monde, ou, comme ils disent, à construire l'histoire, ignorent la vérité capitale de toute philosophie, à savoir que la même chose existe dans tous les temps, que le devenir et le naître sont de pures apparences, que les Idées seules demeurent, que le temps est une conception idéale. C'est ce que dit Platon, et c'est ce que dit Kant ^. Ce qu'il faut donc chercher à comprendre, c'est ce qui est, ce qui est réellement, aujourd'hui et toujours, c'est-à-dire les Idées, au sens platonicien. Les sots seuls s'imaginent que quelque chose de grand va naître. De là l'importance qu'ils attribuent à l'histoire dans leur philosophie. Ils la construisent d'emblée sur l'hypothèse d'un plan universel, d'après lequel tout est régi pour le mieux et aboutit finalement et nécessairement à un état de félicité parfaite. Ils croient à l'entière réalité de ce monde, et ils placent le but de la vie dans ce misérable bonheur terrestre dont tous les efforts de l'homme et toutes les faveurs du sort n'ont jamais pu faire qu'une chose creuse, décevante, caduque et triste, et dont ni constitutions ni législations, ni machines à vapeur ni télégraphes ne feront jamais quelque chose de beaucoup meilleur. Ces philosophes constructeurs et glorificateurs de l'histoire sont des réalistes niais, de naïfs optimistes, par conséquent de plats compagnons et des philistins incamés, et tout spécialement encore de mauvais chrétiens ; car le véritable esprit et la sub-

1. Schopenhaaer oublie, dans ses jugements sur l'histoire, que

Kant a été Tun des fondateurs de la philosophie de l'histoire. Voir

surtout l'article intitulé Idée zu einer aUgemeinen Geschlchte

in weltburgerîicher Ahsicht ( 1784), et le compte rendu des

Idées sur la philosophie de l'histoire à^ "Rwiet V5n^^\.

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stance du christianisme, aussi bien que du brahmanisme et'du bouddhisme, consistent à reconnaître le néant du bonheur terrestre et à s'en détourner avec mépris vers une existence différente et même contraire *. » Schopenhauer, quand il arrive à parler des hégéliens, contient difficilement sa mauvaise humeur. Certes, la plupart de ces constructeurs d'histoire étaient de mauvais chrétiens; ils le savaient, et c'était même le moindre de leurs scrupules. Mais ce qui rendait leurs constructions fragiles, ce n'était pas précisément Fimportancc qu'ils donnaient aux réalités, c'était plutôt la part trop grande qu'ils faisaient à l'Idée, — l'Idée hégélienne, bien entendu, aussi différente de celle de Platon que de celle de Schopenhauer. Au fond, ce qui déplaît surtout à Schopenhauer dans la philosophie de l'histoire, c'est sa tendance presque invincible à l'optimisme. Le philosophe qui étudie les faits est tenté de les soumettre à des lois ; il voit dans leur succession une suite logique et, selon la tournure de son esprit, un plan providentiel. Mais c'est là une illusion, dit [Schopenhauer. L'humanité marche, mais nul ne sait si c'est en avant ou en arrière, ou si elle tourne simplement dans un cercle. En tout cas, si, dans le flux des événements, il y a quelque chose de permanent, c'est l'Idée de l'humanité, et cette Idée ce n'est ni à l'histoire ni à la philosophie de l'histoire, mais à la philosophie pure qu'il appartient de la dégager. « La vraie philosophie de l'histoire consiste à s'assurer que, sous les changements infinis et désordonnés des événements, c'est toujours le même être qu'on a devant soi, identique et immuable, faisant aujourd'hui ce qu'il a fait hier et ce qu'il fera demain. Elle reconnaît que tous les faits, anciens et mo-

J. Suppléments au troisième liyre, chap. zxxviii.

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demes, survenus en Orient ou dans l'Occident, ont un fond identique, et que, malgré la diversité des circonstances, des costumes et des mœurs, Thumanité est partout la même. Ce fond identique, qui persiste à travers tous les changements, ce sont les qualités primordiales du cœur et de l'esprit humains, — beaucoup de mauvaises, peu de bonnes. La devise générale de l'histoire devrait être : Eadem, sed aliter. Celui qui a lu Hérodote, a étudié assez d'histoire pour en faire la philosophie, car il y trouve déjà tout ce qui fera l'histoire des temps postérieurs: des agitations, des actions et des souffrances, et toute la destinée de la race humaine, telle qu'elle ressort des qualités mentionnées et de la constitution physique du globe. »

Voilà donc l'histoire « vaincue par l'art et exclue de a science » . Il semble que tout soit dit. Mais Schopenhauer, dans un dernier jugement, revient sur cet arrêt, qui lui paraissait sans doute à lui-même trop rigoureux. L'histoire, dit-il, est pour l'espèce humaine ce Jque la raison est pour l'individu. Grâce à sa raison, l'homme n'est pas, comme l'animal, enfermé dans le présent; il connaît son passé, et, d'après son passé, il peut régler son avenir. « De même, un peuple qui ne connaît pas sa propre histoire est borné au moment présent de la génération vivante; il ne se comprend pas lui-même; il ne comprend pas sa propre existence actuelle, ne pouvant pas la rapporter à un passé qui la lui explique ; il peut encore moins préjuger l'avenir. L'histoire seule donne à un peuple une entière conscience de lui-même. L'histoire peut donc être considérée comme la conscience raisonnée du genre humain. »

La définition est excellente, mais elle n'est pas en parfait accord avec ce que Schopenhauer vient de dire dans le même chapitre. Si, en efTet, l'hutsvM\\\fc ^^\.

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condamnée à tourner dans un cercle, quel profit peutelle tirer de ses expériences passées ? Schopenhauer va jusqu'à dire que « toute lacune dans l'histoire universelle ressemble à une lacune dans la conscience et dans la mémoire d'un homme ». Mais un ensemble de faits où il ne doit pas y avoir de lacune, c'est bien une suite, un enchaînement, et, quelle que soit la loi qu'on reconnaisse dans cet enchaînement, on y apporte quelque chose de ce qui se nomme la philosophie de l'histoire. Ce que Schopenhauer semble apprécier le plus dans l'histoire, ce sont les monuments, temples, palais, inscriptions, ou même documents écrits, qui fournissent au philosophe une occasion de méditer sur les destins de l'humanité. Mais la diversité même de ses jugements témoigne d'une certaine gêne dans son appréciation -générale. L'histoire n'entre pas dans son système : or un système de philosophie qui est obligé de faire abstraction du développement historique de l'humanité est un système incomplet.

Quant à la poésie, Schopenhauer en classe les divers genres d'après leur degré d'objectivité. La poésie est (( l'art de mettre l'imagination en jeu par le moyen des mots ». Les mots n'expriment jamais que des idées générales ou abstraites ; mais ces idées dérivent ellesmêmes des représentations particulières que nous nous sommes faites des choses. Le poète, par une voie inverse, combine les mots de telle sorte qu'ils évoquent devant l'esprit l'image des choses, et que l'abstrait redevienne concret. « De même que le chimiste, en combinant des liquides parfaitement clairs et transparents, obtient un précipité solide, de même le poète tire de la généralité abstraite et transparente des concepts, par la manière dont il les unit, le concret, l'individuel, la représentation visible. La maîtrise, en

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poésie comme en chimie, consiste à obtenir chaque fois le précipité que l'on veut ^. »

Le poète ne peut peindre que deux choses, le monde ou lui-même. Quand il se peint lui-même, il doit élever, en quelque sorte, sa personne à une puissance supérieure, où elle représente l'humanité. En exprimant ce qu'il a ressenti dans certaines circonstances, il n*est tout à fait vrai que s'il a exprimé en même temps ce que des millions d'êtres, passés, présents ou à venir, ont ressenti ou ressentiront dans des circonstances analogues. Même le poète lyrique, s'il est vraiment grand 2, n'est jamais entièrement subjectif. Il peint d'abord les mouvements de sa volonté, tantôt satisfaite, tantôt contrariée, avec l'accent de la joie ou de la tristesse. Mais en même temps l'aspect de la nature environnante lui donne la conscience de lui-même comme pur sujet connaissant, indépendant de la volonté, et apaise pour un instant ses inquiétudes maladives. C'est ce contraste entre la volonté, toujours active et presque toujours souffrante, et la nature impassible et sereine, qui constitue l'inspiration lyrique.

Dans les autres genres de poésie, l'élément subjectif ou personnel se réduit de plus en plus. Il n'apparaît que par intervalles dans le genre épique, et enfin il ne laisse plus aucune trace dans le drame, « le genre de poésie le plus objectif et à bien des égards le plus parfait et le plus difficile » .

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