Suppléments au troisième livre, chap. xxxvii
l'histoire et la poésie 209
Goethe, sans parler de Sophocle et d'Eschyle, auraient unanimement protesté contre une définition qui ferait de la tragédie le règne du hasard et le triomphe de la méchanceté. Schopenhauer appelle le docteur Samuel Johnson, — avec une de ses injures favorites, — un plat optimiste, pour avoir reproché à Shakespeare de méconnaître dans certains de ses drames u la justice poétique ». Mais lui-même n'assigne-t-il pas un hut moral à la tragédie, en lui demandant de préparer le spectateur à la résignation? La tragédie n'enseigne ni la résignation ni le courage, ni la vertu ni le vice. Si elle a une mission sociale, c'est d'élever rame par le spectacle des grands héroïsmes et des grandes douleurs, et c'est ainsi que les Grecs l'entendaient. Schopenhauer accommode ses jugements sur la tragédie, comme ses jugements sur l'histoire, aux besoins de son système.
Un mérite commun à tous les arts, depuis l'architecture jusqu'à la poésie, c'est qu'ils complètent la réalité, tantôt en la rectifiant, tantôt en là fixant. La nature est capricieuse et souvent incohérente ; elle peut gaspiller ses trésors, parce qu'elle est inépuisable. L'art est ménager de ses ressources, parce qu'elles sont limitées ; il calcule ses effets, parce qu'il a besoin de concentrer son effort. Un paysage nous plaît dans la nature ; mais, dans ce paysage, tout n'a pas attiré notre attention ; nous trouverions même, si nous devions en faire l'analyse, que tel ou tel détail gâte l'effet de l'ensemble. L'artiste rectifie ou supprime ce qui forme désaccord. De plus, le spectacle qui nous a charmés ne dure pas. Que le soleil soit seulement voilé par un nuage, et tout se décolore. Nous-mêmes, nous sommes compris dans le changement universel; nous passons avec les choses qui passent, et de nos impTessiou^ W tlwsl^ x^^\fe \«v
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pftle souvenir. L'art fixe l'image passagère, et fait durer Tinstant fugitif. De même, dans la vie, celle des nations comme celle des individus, que de forces perdues! Que d'hommes qui ne peuvent donner leur mesure, parce que l'époque ne leur est pas favorable, ou que le hasard les contrarie ! L'art ne souffre pas de tels accidents. Quand le poète crée un caractère, il le place dans des situations où il puisse se déployer et se montrer sous toutes ses faces. En même temps, par la forte empreinte qu'il lui donne, il le grave dans notre imagination. L'homme qui a le sens artistique arrête par la pensée le cours du temps ; il oublie que ce n'est qu'un spectacle mouvant qu'il a devant les yeux, et que lui-même fait les frais de la représentation. L'art est le grand réparateur, le grand consolateur, au milieu de l'instabilité et de la dispersion des choses.
Nous arrivons au point culminant de la philosophie de Schopenhauer,[à l'aboutissement final de toutes les considérations qui ont précédé. L'homme a d'abord
reconnu en lui un principe actif, .cause de toutes les manifestations de sa vie et ne poi^^t être ramené luimême à aucune cause antérieure i9BK;i niant dans un corps qui est sa forme visible, Mf .^P9>n phénomène : ce principe, c'est la volonti^. 11 Mk<^4^£nsuile que cette volonté est identique aver le, principe actif qui engendre l'univers, qui se multiplie et ee métamorphose à travers la série des êtres, d^Hiis (a pierre jusqu'à l'homme même. Arrivée aux ie^rés supérieurs, la volonté s'éclaire par l'intclligenfle?; 'elle prend conscience d'elle-même dans les créJUicai^ de l'art et de la poésie. En&Q elle se pose en ftiani£fllle-mâmc, se demande qiiel est son rôle dans 'f^TjEKOnde et si son œuvre est bonne ou mauvaise, ^^élQi»' la réponse qu'elle est obligée de se donner' tt^HAs'afQrme ou se nie n. Alors elle n'a plus seulcqiti* des motijs qui l'excitent et la stimulent, mais ijaj^'des quiéUJs qui l'arrêtent et l'apaisent. ÉÊ^M '
Déjà la peinU^^^^As certaines de ses œuvres, comme la Sa l'n^^^^Be Raphaël, nous avait préparés à cette dernièr^^^^K de la volontë. u.\^iu\, «\>xb'&
avoir suivi les Idées à travers toutes leurs manifesta-, tions, depuis les degrés inférieurs où règne la cause proprement dite, jusqu'à la sphère de l'activité déterminée par des motifs./l'art nous montre enfin ia volonté se supprimant elle-même, grâce à cet unique et grand quiétif, à cet immense apaisement que lui procure la parfaite connaissance de sa nature *. »
L'art est donc un premier pas vers t'alfraachissement de l'homme; il le soustrait momentanément k la sujétion de la volonté. Mais pour qu'il soit complètement libre, il est nécessaire que ia volonté elle-même, éclairée par l'expérience de la vie, par un exercice persévérant de l'intelligence, abdique son pouvoir sur lui : il faut toujours entendre le mot de volonté dans le sens de l'impulsion vitale, kv^ les besoins et les désirs quil'aocompagnent, tiansUn sens où il devient presque syno nyme de passion.
Ici se pose, avant toute aulre reclierclie, la question de la liberté, et Schopcnbauer, en profond moraliste qu'il est, n'a gaule de 4"évitcr, Il rejette, comme on doit s'y attendre, la liberté pure et simple, ou le libre arbitre, c'est-à-diie le 'pouvoir do se décider entre plusieurs actions épalcmenî, possiblos, sans obéir àaucune détermination antérieure ; il met le libre arbitre sur la même ligne que la liberU.^-'d'miiJfèrencc, ou le pouvoir d'agir sans motif. Unetellemà*^ère d'entendre la liberté est contraire à un des iiriDeàffiè-^ fondamentaux de s doctrine, la suppriorlli^ delà Wto^té sur l'intelUgenct uOn a considéré ia volonlé, ^m^uopmme un acte de la pensée ; on l'a i<]entiriée aWdJwKg^^^^^'^ '■ c'^*^ <^ qu'ont fait, par exemple, Dcscâ^HlSpinosa '^. Ce serait
1. Die Welt old Wiile und VorsU bwduction des Princip» de la phil'jsfi^
donc par la vertu de son intelligence que chaque homme deviendrait ce qu'il est. Il viendrait au monde à l'état de zéro moral, reconnaîtrait les choses de ce monde, et là-dessus se déciderait à être tel ou tel, à agir de telle ou telle manière ; il pourrait aussi, après plus ample information, adopter une nouvelle manière d'agir, c'està-dire devenir un autre homme. Mis en présence d'une chose, il commencerait par la reconnaître pour bonne, en suite de quoi il la voudrait, tandis qu'en fait il la veut d'abord, et ensuite il la déclare bonne. A mon sens, toute l'ancienne manière de voir est le contraire du véritable rapport des choses *. »
Schopenhauer est partisan de la liberté, mais avec une distinction importante, qui est une conséquence logique de son système. La volonté, comme chose en soi, comme principe de l'univers, ne peut être que libre. Ne reconnaissant rien au-dessus d'elle, elle ne peut être soumise à aucune détermination. Mais, d'un autre côté, par ses manifestations, elle est engagée dans le conflit des phénomènes. Or, tout phénomène est conditionné. Tout ce qui compose la nature n'est qu'un enchaînement de cause à effet, de principe à conséquence, et l'activité humaine ne saurait échapper à cette loi universelle. Donc la volonté, libre en ellemême, se détermine dans ses manifestations. C'est par cette distinction que Schopenhauer prétend concilier la liberté avec la nécessité. « La liberté qui appartient à la volonté, en tant que chose en soi, ne s'étend point au phénomène. La personne morale a beau être la manifestation d'une volonté libre ; elle-même n'est jamais entièrement libre. Néanmoins, comme c'est cette volonté libre qui se manifeste en fin de compte dans la