Livre IV
naissance, de la contemplation des Idées, privilège de Tintelligence affranchie de la volonté : c'est la vie du génie. Viendrait enfin la léthargie profonde de la volonté, et, par suite, celle de l'intelligence au service de la volonté, Fattente sans but, Fennui où se fige la vie *. »
Devant ce triste aspect de la vie, quelle sera l'attitude du sage ? L'erreur du commun des hommes est de croire que la cause de leur souffrance est en dehors d'eux. Ah î si telle circonstance avait pu tourner autrement, si tel hasard avait pu ne pas se produire, un malheur aurait été évité. Mais la destinée a cent prises sur nous; que nous lui échappions par un côté, elle nous reprend par un autre. Chacun de nous a en lui une certaine capacité de soufTrir : il faut que la mesure soit remplie. L'un, frappé par une grande douleur, est arrivé à mépriser les petits ennuis; l'autre, que Ton croit heureux, se tourmente pour des contrariétés insignifiantes ; un troisième, faute de maux réels, s'en crée d'imaginaires. En réalité, chacun paye son tribut, en grosse ou en menue monnaie. Le sage a reconnu qu'il est dans la nature de l'être humain de ne jamais se satisfaire; il s'attache donc de prime abord à un grand objet, sachant bien qu'il ne l'atteindra jamais, mais sachant aussi qu'il ne l'abandonnera jamais, soit la poursuite du vrai, soit la réalisation du beau. Il vivra avec « son grand chagrin », toujours en querelle avec sa destinée, mais du moins réconcilié avec lui-même, dans une certaine humeur mélancolique, qui ne sera pas le parfait bonheur, mais qui le préservera du moins de la contagion des petits plaisirs et des petites douleurs.
Le (( grand chagrin » du sage et la consolation par l'idéal sont la partie la moins pessimiste de la morale