Livre IV
224 8CHOPEIfHAUER
de Schopenhauer; mais cette partie suffit pour le distinguer des pessimistes purs, des apôtres de la désespérance. Quant aux optimistes déclarés, il les engage, pour se convaincre que le monde est mauvais, à visiter les hôpitaux, les lazarets, les prisons, les retraites où se cache la misère. 11 oublie que dans ces mêmes lieux se montre aussi la vertu que lui-même estime la première de toutes, la sympathie humaine, la pitié.
Le monde est mauvais — la vie est bonne : de ces deux formules opposées, quelle est la vraie? ou plutôt, comme tout est relatif, laquelle contient le plus de vérité P Établir, comme on la fait, le bilan des biens et des maux, comme on dresse Tactif et le passif d'un compte courant, et voir de quel côté est Texcédent, c'est une opération peu philosophique. Le bonheur ne se mesure pas, ne se chifTre pas ; c'est un sentiment, et le sentiment n'a pas d'étendue dans l'espace. Deux sentiments ne peuvent se comparer que par leur degré d'intensité dans celui qui les éprouve; ils n'ont aucune valeur tangible en eux-mêmes. Il [est donc impossible de prouver, ni que les biens l'emportent sur les maux, ni que les maux l'emportent sur les biens, car ce n'est pas là un fait d'expérience ou de calcul.
Ce que l'on peut contester à Schopenhauer, c'est la vérité du principe dont il déduit sa théorie morale. « La vie, c'est l'eflbrt. » Oui, si l'état primitif est l'immobilité. Or, une chose immobile est une pure abstraction de l'esprit; elle n'existe nulle part dans la réalité. La matière elle-même, qu'on appelle inerte, est, par essence, le point de départ d'un mouvement : sans quoi nous ne la percevrions pas. Le mouvement, c'est le fait primordial et universel, qui sert de base à tous les phénomènes. Schopenhauer l'appelle la volonté; il l'appellerait aussi bieiv \9l N\fe, \a nV» ti.'est donc pas
TeffortjC'est Tétat naturel, c'est l'expansion libre, spontanée et irrésistible des êtres. Schopenhauer ne manque aucune occasion de censurer les philosophes qui, dédaigneux de l'expérience, posent en tête de leur système un principe dont ils extraient le contenu par voie de déduction. Pourtant c'est bien un principe de ce genre qui forme la base de sa théorie morale.
Il continue : « L'effort, c'est la douleur. » ]Oui, répondra le « plat optimiste », si l'effort excède les forces de l'être. Mais la nature elle-même n'a-t-elle pas marqué la limite où l'effort doit s'arrêter? Cette limite, c'est la fatigue. L'effort, la fatigue, le repos, tel est le rythme de l'activité humaine. Il y a im effort sain, qui mesure son élan, qui se soulage dans le repos, et qui est accompagné de jouissance, comme toutes les manifestations naturelles de la vie ; et il y a un effort malsain, surexcité par la passion, qui se précipite, s'épuise et souffre. Schopenhauer n'a vu que le dernier; c'est un côté de la vie, surtout de la vie artificielle, compliquée, fiévreuse, créée par im certain état de société ; ce n'est pas la vie tout entière ; ce n'est pas, surtout, la vie simple, primitive et vraie, telle que la nature l'a faite.
De l'optimiste ou du pessimiste, lequel a raison ? L'un et l'autre, mais chacun dans les limites de cette partie de la vérité générale qu'il lui est donné de saisir. Il est bon qu'il y ait beaucoup de philosophes, car, la vue de l'homme étant bornée, et la condition de bien voir étant de ne considérer qu'un objet, nous pouvons, avec leur aide, et en les consultant successivement, faire le tour complet des choses. Schopenhauer a vu ce qu'il a voulu voir, ou plutôt ce que son tempérament le portait à voir ; mais il l'a vu avec une telle énergie et il l'a peint avec \m.e \jâ!k& "^xàs^^^s^k^^
226 8CH0PENHAUER
que sa peinture fait illusion, et il nous sen réellement, en le lisant, que le monde misérable c nous introduit est le seul monde qui existe.