L'INDIVIDU ET L'ESPÈCE
CE qui augmente à nos yeux la détresse de l'existence terrestre, c'est la sereine indifférence de la nature vis-à-vis des êtres qu'elle appelle à la vie, qui croissent, dépérissent et meurent, sans qu'elle paraisse s'en émouvoir. Une seule chose, Schopenhauer ne cesse de le répéter, une seule chose est indestructible : la volonté. Elle a ses formes dans lesquelles elle se manifeste : ce sont les Idées platoniciennes. A chaque Idée correspond une espèce, et c'est l'espèce qui intéresse la nature, c'est sur elle que se porte toute sa sollicitude. Aussi elle allume partout le désir de la reproduction, et elle répand les germes avec une telle profusion, qu'elle peut en perdre le plus grand nombre sans que la source de la vie tarisse jamais. N'a-t-elle pas devant elle cette triple infinité, le temps, l'espace, et la série de tous les individus possibles P
(t Considérez l'insecte placé sur votre chemin : le moindre écart, le mouvement le plus involontaire de votre pied, décide de sa vie ou de sa mort. Voyez la limace des bois, dépourvue de tout moyen de fuir, de résister, de donner le change à son adversaire ou de se cacher devant lui, une proie offerte au premier venu. Voyez le poisson se jouer insouciant dana te ^^^X-^x^^^
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se fermer, la grenouille trouver dans sa propre paresse un obstacle à la fuite qui la sauverait. Voyez l'oiseau qui ne sent pas le faucon planer sur lui, les brebis que du fond d'un buisson le loup dénombre et couve du regard. Armés d'une courte prévoyance, tous ces êtres promènent sans' malice leur existence au milieu des dangers qui la menacent à chaque instant. EIn abandonnant ainsi sans retour ces organismes construits avec un art inexprimable non seulement à la rapacité du plus fort, mais encore au hasard le plus aveugle, au caprice d'un fou ou à l'espièglerie d'un enfant, la nature déclare que l'anéantissement de ces individus lui est indifférent, ne peut pas lui nuire, n'est absolument rien au fond, et que dans tous ces accidents l'effet est aussi peu important que la cause. C'est ce qu'elle énonce très clairement, et elle ne ment jamais ; seulement elle ne commente pas ses sentences, elle parle plutôt le langage laconique des oracles. Pourquoi la mère de toutes choses s'inquiète-t^-elle si peu de jeter ses enfants sans protection entre mille dangers toujours menaçants ? Elle sait que, quand ils tombent, ils retombent dans son sein où ils sont à l'abri, et que leur chute n'a été qu'un jeu sans conséquence *. »
Si la nature n'est pas plus émue par la mort d'un être animé que par la chute d'une feuille, c'est qu'elle est sûre de la permanence de l'espèce et, par conséquent, de la durée indéfinie de la vie. L'espèce ne vieillit pas, et c'est dans le sentiment de leur identité avec l'espèce que les individus eux-mêmes puisent la sécurité dans laquelle ils vivent. La mort est pour l'espèce ce que le sommeil est pour l'individu. « Gomme le monde
1. Die Weît als Wiîle und Varsteîlung, suppléments au quatrième livre, chap. xli.
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s'évanouit à rentrée de la nuit, sans cesser un seul instant d'exister, ainsi les hommes et les animaux semblent disparaître dans la mort, sans cesser pour cela de poursuivre en paix leur existence réelle. » Même l'individu est assuré de sa durée, du moins quant à la partie essentielle et indestructible de son être, la volonté. Mais l'intelligence, faculté secondaire, et avec elle la conscience, meurent à chaque renouvellement de l'être, à chaque renaissance. Il s'ensuit cette singulière conséquence, que, dans chaque descendant d'une race, la même volonté se présente, mais accompagnée d'une autre intelligence, et que chacun, tout en obéissant à la même impulsion, se fait une autre idée de la vie et de ce qu'elle peut lui offrir. Ainsi la mort est impuissante à rompre le lien entre les générations qui se succèdent. « Sans doute, ajoute Schopenhauer, comme l'intelligence s'éteint avec l'individu, la volonté ne peut pas compléter l'une par l'autre les connaissances qu'elle a acquises dans les différents stades de 'sa carrière. Mais, à la suite de chaque nouvelle conception de la vie, telle qu'un renouvellement de la personnalité peut seul la lui fournir, elle se modifie, prend une direction nouvelle, et, ce qui est l'essentiel, elle se voit sollicitée à se prononcer une fois de plus, sur la valeur de l'existence ^. »
Telle est la forme sous laquelle Schopenhauer prétend renouveler l'ancienne doctrine de la métempsycose ; mais il préfère, dit-il, pour sa théorie, le nom de palingénésie 2. La métempsycose est le passage de l'âme une et indivisible d'un corps dans un autre ; la palingénésie est une renaissance avec l'adjonction d'éléments nouveaux,