‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 84 sur 120 · Suppléments au quatrième livre, chap. xliy · texte numérisé non relu

Suppléments au quatrième livre, chap. xliy

2. Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure, Déchaînés dans vos flancs comme d'ardents essaims, Ces transports, c'est déjà l'humanité future

Qui s'agite en vos seins.

(Mme Ackermann, V Amour et la Mort,)

Ne supprimez point...

Quelque petit savant qui veut venir au monde.

(Molière, Us Femmes savantei.\

fester et pour s'emparer de la part de matière que la loi de causalité lui a livrée en partage. Cet effort, de plus en plus impétueux, c'est la passion qui s'allume dans le cœur des amants. La passion est aveugle; FAmour a un bandeau sur les yeux. Pourtant l'instinct, éclairé par on ne sait quelle lumière intérieure, choisît avec un tact merveilleux ce qui peut le satisfaire. Le penchant amoureux se porte d'abord vers la santé, la force, la beauté, et par conséquent vers la jeunesse qui en est l'expression : ne s'agit-il pas, avant tout, d'appeler à la vie un être qui soit capable de vivre, et qui réunisse en lui les qualités essentielles de l'espèce? Mais l'instinct, ou le Génie qui se cache derrière lui, est encore plus explicite dans son choix. Chacun des deux amants cherche dans l'autre les qualités qui lui manquent à lui-même, afin que l'être qui doit sortir d'eux possède dans un ensemble harmonieux toutes les perfections qu'ils peuvent lui donner. C'est pour cette raison, pense Schopenhauer, que les grandes femmes plaisent aux petits hommes, et que les blonds aiment les brunes. La femme sait aussi qu'elle ne peut transmettre à l'enfant que l'intelligence, tandis que la volonté vient du père. Ce qui la captivera donc dans un homme, c'est la fermeté, le courage, peut-être aussi la bonté et la droiture. Le manque d'intelligence ne l'arrêtera pas : tous les moralistes ont remarqué que la bêtise ne nuit pas auprès des femmes. Les hommes, au contraire, seront rarement déterminés, dans leur amour, par les qualités du caractère : de là vient que tant de Socrates ont trouvé leurs Xantippes. Toujours et partout, c'est le Génie de l'espèce qui médite sur les générations futures. Ce génie « est comme un immortel vis-à-vis des hommes mortels, et ses vues diffèrent des nôtres autant que l'infini diffère du fini ».

l'individu et l'espèce 235

L'intensité du désir s'accroît à mesure qu'il s'individualise, c'est-à-dire qu'il est dirigé vers un objet unique. Le pur instinct sexuel est moins vif que la passion exclusive ; il est plus vulgaire aussi, parce qu'il ne tend à la conservation de l'espèce que par la quantité, sans égard à la qualité. Mais il peut arriver qu'il y ait entre un homme et une femme, entre leurs qualités physiques et morales, une concordance exceptionnellement heureuse, œuvre profonde et mystérieuse de la nature, inconcevable à notre esprit, comme tout ce qui tient à la chose en soi ; il peut arriver que tel individu dont le Génie de l'espèce se promet l'existence ne puisse naître que de cet homme et de cette femme. La passion emprunte alors à la source dont elle découle un caractère presque surnaturel. « L'idée d'une félicité infinie attachée à la possession d'une certaine femme, ou d'une douleur inexprimable provenant de sa perte, ne peut avoir pour unique principe les besoins d'un être éphémère ; c'est le soupir du Génie de l'espèce, qui a trouvé une occasion unique, à saisir ou à perdre, pour atteindre son but. L'espèce seule a une vie infinie et, par conséquent, des désirs infinis ; seule aussi, elle a des satisfactions sans fin et des douleurs sans fin. Mais quand ces sentiments sont emprisonnés dans l'étroite poitrine d'un mortel, quoi d'étonnant que le vase se brise ? » Ce sont là les grandes passions, qui naissent souvent d'un regard, comme celle de Roméo et de Juliette ; elles peuvent conduire au suicide ou à la folie.

Le Génie de l'espèce est toujours en guerre avec les génies protecteurs des individus. Il pousse des hommes distingués à épouser des mégères; il leur prend le bonheur de leur vie en échange d'une courte joie ; il fait dépendre le sort des nations d'un caprice. Les anciens ont senti cela, dit Schopenhauer, quand ils ont armé

le dieu Cupidon de flèches meurtrières, qu'ils lui ont bandé les yeux et lui ont donné des ailes : symboles de sa cruauté, de sa perfidie et de son humeur changeante. Quand Thomme a payé son tribut à Tespèce, il retombe dans sa pauvreté, et il s'aperçoit qu'il a été dupe d'une illusion. Alors Thésée abandonne Ariane. Si la passion de Pétrarque avait été satisfaite, son chant aurait cessé, comme celui de l'oiseau quand il a posé ses œufs dans son nid.

Schopenhauer dit, en finissant, que sa métaphysique de l'amour déplaira sans doute aux amoureux qui se sont laissé prendre au piège. Il accorde aussi, « pour la consolation des natures tendres », que l'amour passionné peut s'associer dans une certaine mesure à une amitié fondée sur l'accord des caractères. Ces réserves faites, et quelques autres encore, il est certain que sa théorie, et par les fines observations de détail, et par l'originalité de la forme, a de quoi intéresser les lecteurs philosophes. Son Génie de l'espèce est une personnification mythologique, digne de figurer dans l'Olympe grec. Il ne reste qu'à lui mettre un arc et des flèches à la main, mais sans bandeau sur les yeux, pour en faire le compagnon d'Éros, dont il corrigerait parfois les méprises.

LA volonté de vivre se manifeste, à son degré le plus humble, dans la conservation du corps, dans les efforts que fait chaque être pour assurer le maintien de son existence et le fonctionnement de ses organes. Elle fait un pas de plus, lorsque, dépassant les limites de Texistence particulière, elle tend à se perpétuer dans la série des générations futures. C'est là l'affirmation de la volonté dans Tordre physique.

Lorsqu'on passe à Tordre moral, on trouve l'individu en compétition avec d'autres individus de la même espèce, ayant tous, en fait ou en apparence, un égal droit aux biens que la nature a répandus devant eux. Alors naît un conflit, d'autant plus ardent que chacun se considère avec d'autres yeux qu'il ne considère ses semblables. Chacun trouve en soi la volonté tout entière, comme un sentiment immédiat, primitif, accompagné de certitude. Les autres, au contraire, ne sont pour lui que des phénomènes que son .intelligence lui révèle ; ils n'existent pour lui qu'à titre de représentation, et cette représentation, au fond, est dépendante de lui. Il en résulte « que chaque individu, si petit qu'il soit, un rien dans l'espace sans bornes, se considère

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néanmoins comme le centre du monde, et se préoccupe avant tout de sa conservation et de son bien-être. Au point de vue de la nature, chacun sera toujours prêt à tout sacrifier à sa personne, et verra sans peine le monde s'anéantir, s'il peut ajouter à ce prix un instant de plus à la durée de son moi, cette goutte dans un océan. Cette manière d'être est Végoïsme *. »

Quand l'égoïsme devient agressif, quand la volonté d'un individu fait irruption dans le domaine où s'affirme la volonté d'un autre individu, il y a injustice, sous quelque forme qu'elle se produise, depuis la violation de la propriété jusqu'à l'attentat contre la personne. L'injustice commise appelle l'intervention de la société, qui se voit menacée tout entière dans le tort fait à l'un de ses membres. L'injustice entraine le châtiment, non comme un salaire dû à la faute ou au crime, mais comme un moyen d'en prévenir le retour. Schopenhauer n'admet le châtiment que dans un but préventif, soit pour désarmer le coupable, soit pour avertir ceux qui seraient tentés de l'imiter. C'est ce qui distingue la punition de la vengeance : celle-ci regarde le passé, celle-là considère l'avenir. La société n'a pas le droit de rendre le mal pour le mal, d'ajouter une souffrance à une autre souffrance ; mais elle a le devoir, comme le droit, de diminuer la souffrance dans la mesure du possible, et, dans la même mesure, d'empêcher le mal qui pourrait survenir. « La société, ou l'État qui est la société organisée, est un moyen par lequel l'égoïsme armé de raison échappe aux conséquences de ses propres fautes. Chacun contribue au bien de tous, sachant que son propre bien y est com-

1. Die Welt àU Wilîe und VarsteUung, livre IV, § 61. *- Voir aussi : Die QnindXage der Moral, § 14.

pris. L'État, au moyen des forces humaines qu'il réunit en lui, réduit de plus en plus le reste de la nature à son service : il pourrait donc, s'il atteignait complètement son but, arriver à expulser du monde le mal sous toutes ses formes, et nous faire ainsi un pays de cocagne ou quelque chose d'approchant. Mais l'État est toujours resté très loin de son but ; et d'ailleurs, lors même .qu'il l'atteindrait, il ne pourrait supprimer la multitude des maux inséparables de la vie et qui la maintiennent dans la souffrance ; enfin, si tous les maux venaient à disparaître, il resterait encore l'ennui, qui prendrait aussitôt leur place, de sorte que la douleur ne perdrait aucune de ses positions ^. »

A côté de la justice temporelle, dont la garde est confiée à l'État, il y a la justice étemelle, qui a son siège au sein de l'homme même. Celle-ci n'a pas le regard tourné vers l'avenir ; elle ne vise pas les conséquences de l'acte, mais l'acte même, qui est contre nature. Elle est infaillible et immédiate ; elle suit la faute de si près, que la faute et le châtiment ne font qu'un. Elle se traduit par le remords, ou l'angoisse de la conscience 2. Comment ce sentiment, qui s'associe à la méchanceté, et qui pourtant lui ressemble si peu, comment s'explique-t-il dans le système de Schopenhauer ? L'homme, quelque perverti qu'il soit par la passion ou l'envie, sent vaguement encore que c'est la même volonté, entraînant avec elle les mêmes douleurs, qui s'agite en lui et en chacun de ses semblables. « En vain l'espace et le temps mettent une barrière entre lui et les autres

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