Livre IV
244 SGHOPENHAUER
La dernière partie de la philosophie de Schopenhauer trouve son commentaire naturel dans quelques fragments autobiographiques qu*il écrivit à différentes époques de sa vie, qu'il voulut à la fin soustraire à la publicité, et où il se confessait à lui-même avec une entière franchise*. Il avait sa forme de l'ascétisme: c'était l'isolement.
(( 11 y a eu de tout temps chez les nations civilisées une sorte de moines naturels, des gens qui, dans la conscience de leurs facultés supérieures, ont cherché à cultiver et à exercer ces facultés, de préférence à tout autre bien, et qui ont mené par conséquent une vie contemplative, toute vouée à une activité intellectuelle dont l'humanité a pu ensuite recueillir les fruits. Ils n'ont prétendu ni à la richesse, ni au gain par le travail, ni à la considération mondaine, ni à la possession d'une famille. Tout en constituant la classe la plus distinguée de Thumanité, ils renoncent à la distinction vulgaire, avec une certaine humilité extérieure, assez semblable à celle des moines. Le monde est leur couvent, leur ermitage. Ce qu'un homme peut être à l'autre ne va pas très loin : en fin de compte, chacun est réduit à lui-même. Toute la
1. Schopenhauer commença en 1821 un ouvrage autobiographique, qu'il intitula : Sur lui-même (Elç éau-dv), et qui ne devait paraître qu'après sa mort. Gwinner déclara plus tard avoir reçu de Schopenhauer l'ordre de détruire le manuscrit, qui se composait d'une trentaine de feuillets. Mais il en inséra de longs passages dans sa biographie, se bornant ordinairement à mettre les paroles de Schopenhauer au discours indirect. Grisebach a entrepris de rùtaldir le texte original. C'est une restitution ingénieuse, où nous n'avons peut-être pas toujours les mots de Schopenhauer, mais sûrement sa pensée. D'ailleurs certaines expressions sont trop caractéristiques pour ne pas venir de lui. — Voir Gwinner, Schopenhauer und seine Freunde, Leipzig, 18d3; et Grisebach, Schopenhauers Gespràc/ie, Berlin, 1898.
question est de savoir à quoi Ton est réduit. Si j'étais roi, le commandement que je donnerais le plus souvent et avec le plus d'insistance, en ce qui concerne ma personne, serait celui-ci : a Laissez-moi seul ! » Un être comme moi devrait pouvoir vivre dans cette illusion perpétuelle qu'il est le seul homme placé sur une planète déserte ; il ferait alors de nécessité vertu. Aussi la plupart des gens remarquent, à leur premier contact avec moi, qu'ils ne peuvent rien être pour moi, et que je ne peux rien être pour eux. Me trouvant en possession d'un degré supérieur de conscience, et par conséquent d'une existence supérieure, ma sagesse consiste à me maintenir dans la jouissance pure et tranquille de cette existence, et, pour atteindre ce but, de ne rien demander au delà... »
« L'importance de l'homme intellectuel, de l'homme immortel en moi, m'a toujours paru si infiniment grande, en comparaison de l'individu, que je n'ai jamais hésité à rejeter comme un fardeau inutile toute préoccupation personnelle, dès qu'une pensée philosophique s'annonçait dans mon esprit. Une pensée de cette sorte a toujours été pour moi chose tellement sérieuse, que tout le reste me semblait futile en comparaison. C'est là la lettre de noblesse et de franchise de la nature. Le bonheur des hommes ordinaires consiste dans l'alternative du travail et de la jouissance, qui pour moi sont tout un*. C'est pourquoi la vie des hommes de mon espèce est nécessairement un monodrame. Des missionnaires de la vérité, adressés au genre humain, une fois qu'ils se sont compris eux-mêmes, n'entrent pas plus dans Iji