‹ Schopenhauer, l'homme et le philosopheChapitre 89 sur 120 · Tout effort n*est donc pas une douleur · texte numérisé non relu

Tout effort n*est donc pas une douleur

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familiarité des hommes, — en dehors de ce qui est de leur mission, — que les missionnaires de la Chine ne fraternisent avec les Chinois. Il semble toujours à un homme comme moi, surtout dans la jeunesse, qu'on Ta fourré dans un vêtement qui n'est pas à sa taille. »

(( Dans un monde qui est composé, pour les* cinq sixièmes au moins, de coquins, de fous et d'imbéciles, chacun de ceux qui appartiennent au sixième restant doit se faire une règle de conduite de se retirer d'autant plus loin qu'il se sent plus différent des autres, et toujours le plus loin possible. Il doit se persuader que le monde est un désert où il sera toujours seul, et cette persuasion doit devenir chez lui un sentiment habituel. 1 Comme les murs d'une chambre rétrécissent le champ du regard, qui ne s'étend que devant la nature, ainsi la société rétrécit mon esprit, et la solitude seule lui ouvre l'espace... »

« Sitôt que j'ai commencé à penser, je me suis senti en état d'hostilité avec le monde. Cela m'a souvent inquiété dans ma jeunesse, car je pensais que la majorité pouvait bien avoir raison. Helvétius m'a d'abord rassuré ^. Ensuite, après chaque conflit nouveau, le monde a perdu du terrain, et j'en ai gagné. Ma quarantième année révolue, il m'a semblé que mon procès était jugé en dernière instance, et je me suis trouvé à une hauteur à laquelle jusque-là je n'avais pas osé aspirer. Alors le monde m'a paru vide et désert.

1. Schopenhauer cite ailleurs ce passage d'Helvétins : « Il n'y a que l'esprit qui sente Tesprit ; mais les gens ordinaires ont un instinct prompt et sûr pour connaître et pour fuir les gens d'esprit. » (Nachlass, éd» Grisebach : Neue Paralipomenaf § 661.)

Toute ma vie durant, je me suis senti horriblement seul, et j*ai toujours supplié le sort du fond de ma poitrine : « Donne-moi un homme I » En vain. Je suis resté seul. Mais je puis dire sincèrement que cela n*a pas été de ma faute. Je n*ai jamais repoussé personne. Je n'ai fui aucun homme qui fût un homme par l'esprit et le cœur. Je n'ai rencontré que de pauvres sires, des têtes bornées, de mauvais cœurs, des esprits bas. Je mets à part Goethe, Fernow, peut-être Frédéric- Auguste Wolf et un petit nombre d'autres, qui avaient tous de vingt-cinq à quarante ans de plus que moi. Peu à peu, le dépit que me donnaient les individus a fait place à un tranquille mépris pour l'espèce. De bonne heure, je me suis senti différent des hommes ; mais je médisais : «Apprends à en connaître seulement cent, « et tu trouveras ton homme » ; ensuite : « Va jusqu'à (( mille )) ; puis : « Essaye encore : dans plusieurs « milliers il faudra bien qu'il s'en trouve un. » Et j'ai fini par conclure que la nature était trop chiche de ses dons, et qu'il ne me restait qu'à supporter avec patience et dignité ce que Byron appelle la solitude des rois. »

Or on a souvent établi des parallèles entre la vie de Schopenhauer et sa doctrine. Mais peut-être s'est-on trop facilement autorisé de quelques faits particuliers, plus ou moins exactement rapportés, pour le mettre en contradiction avec lui-même. Vu dans l'ensemble de sa carrière, Schopenhauer est bien l'homme de sa doctrine. Il n'a jamais eu d'autre but que de la formuler, de l'expliquer et de la répandre, et il en a donné la représentation vivante dans sa personne.

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