L'ENSEMBLE DU SYSTÈME
RIEN n'est plus aisé que d'opposer Schopenhauer i lui-même, et la critique qui ne lui appliquerait que les lois de la simple logique aurait beau jeu contre lui. Schopenhauer est un poète philosophe; il a plus d'expérience que de raisonnement, et encore plus d'imagination que d'expérience. Il est toujours sous l'empire de l'impression présente. Il ne conçoit pas une idée, il la voit; il la fixe avec une telle intensité, que les idées * corrélatives qui pourraient la circonscrire et la nuancer s'effacent devant ses yeux. 11 analyse ses idées; mais son analyse s'arrête ordinairement à mi-chemin et se termine par une comparaison. La promptitude et la vivacité de l'impression, et aussi un besoin de prosélytisme qui s'excite et s'aiguillonne, expliquent sa tendance au parardoxe. 11 aiguise la vérité, pour mieux l'enfoncer ; mais parfois il la fausse, pour vouloir lui donner une pointe trop aiguë. Il n'écrit jamais qu'à l'heure propice. t Mes ouvrages, dit-il, sont formés d'une série d'articles, dont chacun est consacré à la seule pensée qui me remplissait au moment où je l'écrivais ; on a mis entre eux un peu de ciment pour les unir. C'est pour cela que mes ouvrages ne sont pas vides et ennuyeux, comme ceux que l'on écrit page par page d'après un plan
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strictement arrêté^.» Une telle manière décomposer peut être une condition de variété et d'intérêt, mais il est incontestable qu'un peu plus -de ciment aurait consolidé l'édifice.
Schopenhauer dit encore : « Je ne crois pas que ma doctrine eût jamais pu naître, avant que les Upanishads, Platon et Kant eussent jeté simultanément leur lumière dans l'esprit d'un homme : il est vrai que, selon le mot de Diderot, autour de la statue de Memnon il y en avait une infinité d'autres, également frappées des rayons du soleil, mais la sienne était la seule qui résonnât 2. » Il y avait donc, selon Schopenhauer, une sorte de prédestination à ce que ces trois influences, parties des points les plus opposés de l'horizon historique et géographique, se. rencontrassent dans la tête d'un Allemand du dix-neuvième siècle. Dans la genèse de la philosophie nouvelle, Kant marque le point de départ. Sa théorie de la connaissance, prudemment limitée aux relations extérieures des choses, et renonçant à percer le mystère de la chose en soi, fut une des premières études de Schopenhauer à l'université de Gœttingue. Mais déjà Kant l'efTrayait par une rigueur presque mathématique. Une de ses notes manuscrites, qui date de cette époque, contient ces mots caractéristiques : « Les défauts de Kant pourraient se résumer en ceci : il n'a pas connu la contemplation. » La contemplation, . ce second facteur de sa philosophie, il la trouva, dès cette même époque, dans Platon, « qui voit partout l'unité, qui approfondit tout, et pour qui les choses ne sont que des signes traduisant les Idées étemelles ». Il ne manquait plus que le lien de ces deux éléments hété-