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et une par essence, et les causes qui l'expriment dans la multiplicité des individus, un intermédiaire : l’idée.
L'idée est, comme l'avait compris Platon, la forme éternelle, l’'exemplaire des choses particulières; c’est une objectivation de la volonté et une objectivation d'autant plus haute que les individus qui représentent l'idée sont plus haut placés dans l'échelle des êtres; ainsi l'animal est, à un degré plus élevé que la plante, l’objectivation de la volonté. Il y a de la sorte une véritable hiérarchie des idées, c’est-à-dire en somme une hiérarchie de ces forces naturelles indestructibles qui sont autant de principes fixes de classification dans la science de la nature : une idée en effet ne peut pas se ramener à une autre, ni une force naturelle être déduite d'une autre force; s’il faut, comme le recommande Platon, voir l'unité dans la pluralité, il ne faut pas cependant, comme l’a fait remarquer l’auteur de la théorie des idées, sacrifier la pluralité à l'unité; il faut maintenir fermement les différences entre les classes d'êtres, quelquesrapports que la science découvre entre elles. La science, par exemple, peut ramener le magnétisme à l'électricité et mettre l'unité là où nous n'apercevions que la diversité; maïs il n’en est pas moins certain qu'il restera toujours des forces inexpliquées parce que les choses auront toujours leurs manières spécifiquement différentes d'agir, et que ces différences spécifiques maintiendront des barrières infranchissables entre les classes d'êtres qui diffèrent par leur idée.
Les rapports qui existent entre les idées où espèces sont des rapports hiérarchiques et la suprématie que les idées supérieures possèdent sur les inférieures, elles la doivent à une victoire qu'elles remportent sans cesse sur ces dernières. Il y a en effet comme une lutte pour
pee la vie entre les idées ou espèces différentes; chaque degré d’objectivation de la volonté, dit Schopenhauer,
dispute aux autres le temps, l’espace et la matière; car
s'iln’y avait pas combat dans les choses, tout serait un, comme l'a dit Empédocle.
Une idée supérieure n'arrive à se manifester qu'en absorbant en elle l’idée inférieure; elle s’assimile celleci après l'avoir domptée; dans cette lutte singulière, qui n’est autre au fond que la lutte de la volonté contre elle-même, les animaux dévorent les plantes, ils dévorent aussi leurs semblables moins bien armés qu'euxmêmes dans ce combat pour l'existence qui devance la théorie de Darwin. Nous rencontrerons plus tard dans l’homme même cette lutte de la volonté contre ellemême ; nous pouvons déjà l’observer ehez les animaux et même dans la matière brute qui n'existe que par les lois antagonistes de l'attraction et de la répulsion, ainsi que l'a remarqué Kant. Mais commeil n'est pas de victoire sans combat, les forces inférieures défendent, tant qu'elles peuvent, leur droit à l'existence et par là, elles obligent les forces supérieures à déployer contre elles toute leur énergie; l’aimant entraîne sans doute le fer, mais le fer résiste grâce à la force qui est en lui, la pesanteur, et l'aimant, en brisant cette résistance, se fortifie lui-même. De même cette force organique, qu’on appelle la santé, ne nous donne le sentiment agréable de la victoire qu'après avoir triomphé des lois chimiques destructives; il en résulte que si, d’un côté, l’idée victorieuse se fortifie par la victoire même, elle n'arrive pourtant à se réaliser et à triompher définitivement qu'après avoir laissé dans la lutte une partie d’ellemême, ce qu'il fallait d'énergie pour vaincre les idées inférieures. Les plantes et les animaux, disait Jacob
plie Stades me ce:
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+ Me Bœhm, sont à moitié morts, tant la victoire sur la nature brute coûte cher aux vivants.
Nous avons vu que la volonté est le fait premier, l'essence des choses; nous avons vu qu'elle est une, car c'est elle au fond qui lutte contre elle-même sur ces éternels champs de batailles des forces antag'onistes; il nous faut essayer maintenant de déterminer d’une façon plus précise et surtout plus concrète, la nature propre de cette force unique, la volonté.
La volonté, considérée en soi, dit expressément Schopenhauer, est une 2»pulsion aveugle et telle que nous la trouvons encore dans le monde inorganique et dans le règne végétal : (der Wille, welcher, rein an sich betrachtet, erkenntnisslos und nur ein blinder, unaufhaltsamer Drang'ist. W. 1,323). Ce n'est que peu à peu et dans le règne animal qu'elle arrive par l’adjonction du monde comme représentation à la connaissance de son propre vouloir. Le monde comme représentation présente à la volonté le miroir où celle-ci se regarde et se reconnait à ses degrés divers d’objectivation de plus en plus parfaite. C’est là seulement, dans le miroir fidèle des représentations, qu'elle apprend ce qu’elle veut; or, ce qu'elle veut est justement ce qu’elle voit, c’est-à-dire le monde lui-même, ce monde vivant et visible, expression et œuvre de la volonté. Quidit volonté en effet, dit volonté de vivre (Wille zum Leben). Ainsi sans le savoir tout d’abord, et pourtant sans hésiter, la volonté veut ce monde visible qui l’accompagne aussi infailhiblement que l'ombre suit le corps.
Le monde entier dans son infinie variété, voilà l’objectivation de la volonté dans son ensemble. Mais si nous considérons la volonté dans sa plus haute expression, l'homme, nous reconnaîtrons qu'elle va s’objectivant de
an (e plus en plus et s’affirmant avec une autorité croissante à mesure qu'elle s'élève de la vie individuelle à la vie de l'espèce. Au premier degré, c'est-à-dire dans l'enceinte même de l'individu, la volonté, après avoir créé le corps à son image, s'applique à entretenir son œuvre, en d'autres termes elle pourvoit aux besoins corporels, et comme elle a ici l'intelligence à son service, elle charge celle-ci de lui faire connaître les besoins du corps pour en faire les objets particuliers de son vouloir; elle met l'intelligence en quête des meilleurs moyens de satisfaire à ces besoins, et l’on voit alors l’homme concentrer toute sa pensée dans la recherche de l’utile et rien n'égale la gravité avec laquelle il pèse les bons et les mauvais côtés d'une chose, si ce n’est le sérieux que les enfants apportent à leurs jeux.
Mais la volonté, qui n’est autre chose que le vouloir vivre, n'a garde de se donner tout entière à ce soin mesquin, l'entretien des individus qui ne vivent qu'un jour; elle réserve le meilleur de son énergie pour rallumer et entretenir sans cesse la vie de l’espèce, car c’est l'espèce seule qui la préserve de mourir.
L'individu en effet n’est qu'un phénomène et, comme tel,ilest soumis à la naissance et à lamort; n’appartientil pas au domaine des représentations qui esttout entier régi par le principe de raison suffisante et par le principe d'individuation qui en découle ? Mais si nous considérons la vie, non plus dans ses manifestations phénoménales, mais dans son essence, ou, Comme le dit Schopenhauer, dans son idée, alors nous voyons qu’elle ne saurait être sujette n1 à la naissance ni à la mort, car elle ne connaît ni le passé ni l'avenir, pures relations individuelles; la volonté est ce qui est, elle est un présent éternel, une réalité sans commencement ni fin, le »wnc stans omni-
OE présent et indestructible. C’est pour cela qu’elle ne se soucie que de l'espèce, l'espèce seule étant immortelle ; quant à l'individu, cette apparition d'un jour, il n’a aucun prix pour elle et dès qu'elle s’en est servie pour continuer l'espèce, elle le supprime ou le laisse tomber dans le néant. Le maintien de l'espèce, voilà au fond l'unique souci de la volonté. Aussi voyez par quelles sollicitations pressantes elle pousse l'homme et l'animal à procréer, comme elle soustrait à la connaissance et assujettit à son seul empire les parties du corps destinées à assurer l'immortalité de la nature. Si, dans les plantes, les organes servant aux fonctions de la reproduction obéissent au pur attrait (Reiz), nous voyons de même que dans l'animal « les parties génitales sont le foyer de la volonté, tandis que la connaissance est reléguée au pôle opposé, dans le cerveau ». Que l'acte de la procréation soit la révélation la plus parfaite de la nature et de son être intime, c'est ce qu'ont bien compris les poètes et les philosophes anciens qui ont proclamé Eros le principe premier et le dieu du monde. Si vous jetez les yeux sur les sarcophages antiques, vous y admirerez des danses et des fêtes, partout de gaies peintures de la vie qui semblent crier au penseur attristé: « Vafura non contristatur!» Console-toi de la mort de tes amis en pensant à l'immortalité de la Nature; qu'est-ce en effet qui est mort en eux? le phénomène, l'individu, qui n’a ni consistance, ni durée; mais Ce qui n’est pas mort et ne saurait mourir, C'est le vrai fond de leur être, ce qui les rattache au grand tout, la chose en soi qui ne connaît pas le temps. La mort, « cette fin temporelle d'un phénomène particulier et temporel », met fin à l'illusion de l'individualité : « elle détruit l'erreur de l'individu, qui se croyait distinct du tout et séparait sa conscience du reste :
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des choses. » Or l’immortalité personnelle est une impossibilité précisément parce que la vie individuelle est une illusion ; l'immortalité de l'individu dépend de la permanence de son corps, Car nous savons que ce qui fait l'individualité, c’est l'union d’un corps et d’une âme; or la matière et la forme corporelle se renouvellent sans cesse ; que deviendrait donc, après la mort, la conscience qui est liée au corpsindividuel? déjà nousla voyons suspendue journellement pendant le sommeil. La mort est un sommeil pendant lequel on perd son individualité, tandis que le fond de notre être se réveille ou plutôt demeure éveillé. De même le soleil brille sans cesse, bien que la nuit il disparaisse à nos yeux. Qu'un homme redoute la mort et voie en elle son anéantissement, c’est comme s’il pensait que le soleil a le droit de se plamdre le soir et de dire : hélas! je me couche dans une nuit éternelle! Mais le soleil de la vie fait rayonner sur le monde un midi éternel. On voit quelle serait l'erreur de l’homme qui, fatigué de l'existence, croirait mettre véritablement fin à son être ense donnant la mort; le « suicide n'est qu'une inutile folie », puisqu'il ne supprime que la partie phénoménale, c'est-à-dire insignifiante etcaduque de notre être, et laisse subsister la volonté qui est le tout de l’homme. L'animal, qui est plus près de la nature que l'homme, vit sans le moindre souci de la mort, et sa sécurité vient de de la conscience qu'il a d'être la nature même et de participer à son immortalité. L'homme seul a, dans ses concepts abstraits, la crainte du néant, mais s’ilse demandait sérieusement une bonne fois ce que sont la naissance et la mort, il cesseraitaussitôt de craindre celle-ci. Lanaissance n'estque la cause, occasionnelle comme toutes les causes, qui permet à la seule force véritable, la volonté, de s’exprimer à tel moment et en tel lieu; mais de même que la
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En, naissance de l'individu n'a point créé la volonté, de même la mort de cet individu est parfaitementindifférente à la volonté qui ne meurt pas plus qu’elle n’était née avec lui. La génération ne sert qu'à maintenir l'unité de la chose en soi, qu’à entretenir le foyer de la volonté une : celle-ci peut se dépenser et se disperser impunément çà et là en étincelles fugitives, parcelles d’un feu qui ne s'éteint pas; ainsi nos individualités éphémères ne sont que des fragments d’un même homme qui sera, si on veut, l'idée de l’homme, cette objectivation suprême de la volonté; c'est ce qu'a très bien compris la Bible, en proclamant que nous sommes un en Adam, que nous avons été participants de son péché, et que nous en sommes comme lui punis par la mort; mais d'autre part nous sommes aussi identiques avec le Sauveur, nous sommes un en Christ qui nous sauve tous par son sacrifice et nous délivre du monde, c’est-à-dire du mal.
En résumé le monde peut être considéré de deux façons : vu du dehors il est représentation et dès lors il obéit à tous les principes qui rendent possible la représentation des phénomènes et avant tout au plus général de ces principes, le principe de raison suffisante. Vu du dedans, le monde est volonté et cette volonté, étant la chose en soi, est soustraite aux lois qui régissent la connaissance des phénomènes. Cette volonté est une, présente partout, infatigable malgré les actes incessants des corps qui l'expriment, immortelle en dépit de la mort des individus en qui elle s’est incarnée pour un instant, antérieure enfin et supérieure à l'intelligence qui est née seulement pour la servir. Plus nous nous élèverons au-dessus de la connaissance proprement dite comme dans l’art, plus nous renoncerons d'autre part à cette illusion qu'on appelle l'individualité, mieux aussi nous
M — réussirons à écarter un coin du voile qui nous dérobe ce mystérieux Noumène pressenti parla méthode intérieure, le même au fond partout, mais que seul de tous les êtres l'homme parvient à entrevoir dans sa conscience et que seul de tousles philosophes Schopenhauer, il nous le dit du moins, a réussi à saisir dans son unité et a nommé de son vrai nom en imaginant le #onisme de la volonté.
Démontrer que ce monisme n’est pas une doctrine aussi neuve que le prétend Schopenhauer, mais qu'il existe déjà, plus ou moins développé, dans les systèmes successifs de Kant, de Fichte et de Schelling, prouver que non seulement ces trois derniers philosophes ont tantôt proclamé nettement, tantôt chose curieuse ! admis sans le savoir et même en voulant l’exclure, la chose en soi, mais encore que cette chose en soi a été pour eux la volonté, tel est le but que nous nous sommes proposé dans les pages suivantes qui sont comme une histoire de la volonté en soi de Kant et de Schopenhauer.
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