‹ SchopenhauerChapitre 15 sur 30 · PT · texte numérisé non relu

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toute subjective de la connaissance, l'objet ainsi connu est moins une chose extérieure qu'une chose intérieure. Qu'on ajoute à cela la théorie bien connue sur les principes de l’entendement : l'entendement n'emprunte pas ses principes à la nature, mais il attribue à la nature ses principes à lui, si bien que la nature n'est pas quelque chose d’existant par soi, indépendamment de nos représentations; la nature que nous connaissons est proprement l’œuvre de notre intelligence et surgit seulement quand celle-ci est achevée. Qu'enfin on relise la phrase célèbre, effacée prudemment dans la seconde édition de la Raison pure: « il est clairement établi que, si j'écarte le sujet pensant, tout le monde des corps doit disparaître, comme n'étant rien que le phénomène dans la sensibilité de notre sujet et un mode de représentation de ce sujet (die ganze Kôürperwelt wegfallen muss, als die nichts ist,als die Erscheinung in der Sinnhichkeïit unseres Subjects und eine Art Vorstellungen desselben) » (°). Y a-til bien loin de cette assertion à la phrase de Schopenhauer: pas d'objet sans sujet? Et la nature de Kant qui tire de l'esprit tous ses attributs ne conduit-elle pas au monde de Schopenhauer qui n'existe que dans l'esprit, « au monde comme représentation? »

On le voit, il y avait en germe chez Kant, un système idéaliste et un système réaliste, et selon que les philosophes allemands après lui ont développé l’un ou l'autre de ces deux systèmes, ils ont été idéalistes comme Fichte, Schelling, Hégel, ou réalistes comme Fries, Herbart, Benecke (2. On peut dire d'une manière

t) Critique de la Raison pure (Barni, II, 460).

(2) Le plus commode et le plus sûr moyen de classer les philosophies postérieures à Kant, est de suivre dans leur direction divergente ces deux courants, idéalisme et réalisme, que Kant avait réunis dans son système.

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générale que l'idéalisme postérieur à Kant s'inspire surtout de l'analytique transcendantale où Kant s'efforce de tirer du moi, de l’entendement, les concepts purs et les principes à priori et où il oublie la chose en soi ; le réalisme au contraire devait se réclamer surtout de l'esthétique transcendantale où Kant pose et dans certains passages accentue la distinction des phénomènes et des noumènes.

Si l’on veut voir pour ainsi dire aux prises dans une même phrase l’idéalisme et le réalisme de Kant, qu'on lise ce passage significatif de la Raison pnre: « L'entendement pense un objet en soi qui est la cause du phénomène, mais qui ne peut être pensé ni comme grandeur, ni comme réalité, ni comme substance, etc., parce que ces concepts (ainsi que celui de cause,ajouterons-nous, qui est de même genre et qui se sous-entend naturellement dans l'éé cetcra de Kant) exigent toujours des formes sensibles dans lesquelles ils déterminent un objet. (Der Verstand denkt sich einen Gegenstand an sich selbst.… der die Ursache der Erscheinung ist, und weder als Grôsse, noch als Realität, noch als Substanuz und s0 weiter gedacht werden kann, weil diese Begriffe immer sinnliche Formen erfordern in denen einen Geg'enstand bestimmen. — ÆZTementarlehre, II Th. I Abéheil, Rosenkranz, 234). Ici la première partie de la phrase contredit ostensiblement la deuxième et fait éclater aux yeux ces deux tendances, ailleurs cachées, mais au fond partout présentes, qui entraînent la pensée de Kant en deux sens contraires. D'une part certains passages franchement idéalistes, pareils à celui que nous avons cité, de la Raison pure, et d'autre part la doctrine des Noumènes marquent les deux points extrêmes entre lesquels a oscillé la philosophie de Kant. Or ces deux points

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extrêmes, et c’est la conclusion à laquelle nous voulions aboutir, viennent se rejoindre et se confondre dans le système de Schopenhauer pour lequel les choses sont pures représentations au dehors, Noumènes et volonté au dedans. Certains historiens ont classé la philosophie de la volonté parmi les systèmes idéalistes issus du criticisme; d’autres ont fait de Schopenhauer un réaliste décidé, et les uns et les autres ont raison parce que Schopenhauer, plus kantien en cela, ou si l'on veut plus logiquement kantien que Kant lui-même ne l'avait été et n'aurait consenti à l'être, a, d’un côté, tiré les conséquences des prémisses idéalistes de la Æaison pure, et de l’autre, défini le Noumène que Kant avait essayé de laisser dans une prudente indétermination. Schopenhauer est idéaliste à l'excès : le monde est sa représentation, et il est aussi réaliste à l'excès: l'essence du monde est ce qu'il y a de plus connu et de plus rée!, la volonté.

Nous avons essayé de montrer que Kant était en partie responsable soit de l'idéalisme, soit du réalisme de Schopenhauer; il s’agit maintenant de rechercher en détail comment dans Schopenhauer la théorie particulière de la volonté se rapproche, selon nous, et du Noumène et de la liberté intelligible de Kant. — Attachons-nous d’abord au Noumène. C’est une étude importante pour l'intelligence de la philosophie allemande après Kant, que celle du Noumène tel que Kant l’a lui-même compris et exposé, de façons très diverses d’ailleurs, en ses phrases laborieusement enchevêtrées: le Noumène en effet a eu après lui une histoire remplie des plus étranges vicissitudes; il lui arrive d'être formellement nié dans un système, celui de Fichte par exemple, au sein duquel il ressuscite pourtant sous une

He forme nouvelle; combattu par les uns, proclamé par les autres, il s'installe enfin en maître dans la philosophie de Schopenhauer sous le nom de volonté. Nous allons d'abord rechercher dans la Critique de la Raison pure son acte de naissance et relever les différents noms qu'il y porte; nous verrons ensuite si la place qu'il occupe dans le criticisme ne serait pas par hasard une place usurpée, la place d’un intrus.

On peut résumer en trois mots l’histoire des empiètements du Noumène dans la philosophie critique : il est d'abord un concept problématique ; puis il aftirme nettement son existence ; enfin il devient un être nécessaire. Voici ces trois étapes successives : « 1° le concept d'un Noumène est problématique, c'est la représentation d'une chose dont nous ne pouvons dire ni qu'elle est possible, ni qu'elle est impossible (‘); » — 2° le Noumène passe de la sphère du problématique dans celle de « l'assertorique » : « la chose en soi est le fondement du phénomène (das Ding an sich der Erschemung zu Grunde liegt) » (?);, — 3° d’assertorique le Noumène devient un concept apodictique et, qui plus est, un être indispensable : « la chose en soi est nécessairement le fondement du phénomène (zu grunde liegen muss) » (3).

Ainsi le Noumène fait son entrée timidement et

comme furtivement dans la critique, sans même

demander à être admis et reconnu d’une facon formelle, car il n'est pas sûr d'exister; il n’est que la supposition, l'ombre d'un être, mais peu à peu il s’installe et supplante le phénomène, il s'implante enfin au cœur même

(1) Critique de la Raison jure, Rosenkranz, 233. (?) /dem, Rosenkrantz, 287.

(3, Idem.

eu du système et c'est en définitive à lui qu'il en faut demander la clef (!).

Les raisons qui ont poussé Kant à faire une place au Noumène dans sa métaphysique sont diverses; la plus évidente nous paraît devoir être cherchée dans les emprunts qu'il a faits aux philosophies antérieures. Élevé dans l’école de Wolff, Kant y rencontre le concept de l'objet existant par lui-même, « l’'Ens » comme on l’appelait; il n'en parle d’abord que pour le combattre, car dans sa doctrine il n’y a que « des choses pour nous » et c'est pourquoi il appelle cet être pur « la chose en soi. » Mais voici que la notion de cet être l’obsède de plus en plus et il finit par lui donner la place prépondérante que nous avons vue. Ajoutons qu'il admet aussi la chose en soi pour une raison plus profonde et moins étrangère à sa propre doctrine; il y est conduit, nous semble-t-il, par sa psychologie même, par l'idée qu'il se fait de la sensibilité. Nous avons vu déjà que la définition que Kant donne de cette faculté avait introduit dans sa théorie de la connaissance un élément réaliste, et nous avons rappelé que cette définition, Kant l'avait empruntée à Locke. Pour celui-ci en effet l'âme est active quand elle pense, mais quand elle perçoit elle est seulement passive. Il faut qu'il y ait en dehors de la sensibilité des objets existant déjà par euxmêmes et qui agissent sur elle; de là les expressions significatives que Kant emploie lorsqu'il parle de la sensibilité (afficiren, rühren, die Wirkung). Or, Kant incline de plus en plus à distinguer les objets tels qu’ils sont avant d'impressionner notre sensibilité, des objets tels qu'ils nous apparaissent quand ils affectent

() Voir sur cette question le livre de M. Liebmann : Kant und die Epigonen (Stuttgart, 1865). Ë

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