‹ SchopenhauerChapitre 2 sur 30 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Théorie de la Connaissance : Le Monde comme représentation.

« Le monde est ma représentation », tels sont les premiers mots du grand ouvrage de Schopenhauer : Ze Monde comine volonté ct représentation. Ces mots expriment suivant lui une vérité qui s'impose à tout être vivant, mais l’homme seul arrive à la conscience réfléchie de cette vérité et dès lors il est philosophe. Seul il sait qu'il ne Connaît pas vraiment un soleil ou une terre, mais que sa main touche simplement une terre, que son œil voit un soleil et que soleil et terre ne sont là que pour lui, ne sont que sa représentation. Être une représentation, c'est la même chose pour Schopenhauer que être un objet pour un sujet; l'objet et le sujet, voilà les deux pôles aussi nécessaires l’un que l’autre de toute représentation. Si donc rien n'existe que pour et par ma représentation, et si ma représentation suppose toujours un sujet et un objet, rien ne sera plus primitif et plus certain que cette vérité : tout ce qui est connaissable, c'est-à-dire le monde entier, est seulement un objet en rapport avec un sujet. (1)

Le monde, en tant que représentation, se compose de

(1) Cette exposition est surtout un résumé, aussi fidèle que possible, du

grand ouvrage de Schopenhauer, « le Monde comme volonté el représentution », lequel n’a pas été traduit.

Apte ces deux moitiés également essentielles : le sujet et l'objet. Mais tandis que l’objet est soumis à l’espace et au temps et par eux, comme nous le verrons, à la pluralité, le sujet au contraire est un et indivisible, il est tout entier dans tout être qui se représente quelque chose. Un seul être suffit pour réaliser le monde en tant que représentation ; que cet être vienne à manquer, avec lui s’évanouit le monde représenté, car ces deux moitiés, objet et sujet, sont inséparables l’une de l’autre, l’une n’a de sens que par et pour l’autre, elles naissent et disparaissent ensemble, elles se limitent réciproquement : où commence l'objet, le sujet cesse d’être. Ce qui montre bien cette communauté de limites, c'est que les formes essentielles de tout objet, telles que temps, espace, causalité, le sujet les trouve de lui-même, les tire de son propre fonds, ou, pour parler le langage de Kant, les connaît à priori.

Or, de toutes ces vérités à priori, de toutes ces formes que le sujet impose d'avance à l'objet, la plus générale de toutes, c’est le principe de raison suffisante : une chose n'est que par le moyen d'une autre, ou, selon l'énoncé plus explicite de Wolff qu'adopte Schopenhauer : IVil est sine ratione cur potius sit quam non sit. Ce principe de la raison suffisante doit jouer un très grand rôle

dans la philosophie de Schopenhauer, il nous apparaîtra .

même plus tard comme l’âme de son système; mais, chose curieuse, Schopenhauer ici ne saurait assez insister sur l'immense portée et l'universelle valeur de ce principe et aussitôt après, par une de ces restrictions, nous pourrions dire par une de ces rétractations qui ne coûtent rien à cet esprit plus hardi que logique, il s’empresse de soustraire à l'empire de ce principe souverain la vérité qu'il a proclamée la plus certaine de toutes: être un objet

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= (I < pour un sujet. Cette vérité tient donc d'elle-même toute sa certitude, elle se pose elle-même et comme de son autorité privée, c'est donc elle, semble-t-il, et nonle principe de raison suffisante, qui est la première et la plus universelle vérité à priori, puisqu'elle est antérieure et supérieure à ce principe lui-même. Quoi qu'il en soit, si Schopenhauer veut faire du principe de raison suffisante comme la clefde voûte de tout son édifice, il ne tient pas moins à écrire au fronton cette vérité capitale : tout objet n'est que par et pour le sujet. Affranchir du principe de raison suflisante cette vérité initiale, voilà l'originalité de son point de départ, voilà ce qui distingue sa doctrine de toutes les autres et ce qui selon lui la rend supérieure à la fois au Réalisme et à l’Idéalisme. En effet que sont au fond ces deux dernières philosophies? Deux facons parfaitement arbitraires de soumettre le sujet au principe de causalité qui n’est qu'une des formes du principe de raison suffisante. Poser l’objet comme cause et comme cause agissant sur le sujet, voilà le Réalisme. Attribuer au contraire la causalité au sujet et faire de l’objet un effet du sujet, c'est ce qui constitue l'Idéalisme et particulièrement l'idéalisme de Fichte. Ces deux dogmatismes opposés sont faux tous les deux parce qu'ils n'ont pas su, comme l’a fait Schopenhauer, affranchir le sujet du principe de causalité et cette commune erreur assure des deux parts la victoire du scepticisme. Que font par exemple les réalistes? Ils considèrent la représentation comme un produit, un effet de l’objet et, séparant ces deux choses, objet et représentation qui n'en sont qu'une, ils posent arbitrairement un objet en dehors et indépendamment du sujet, un objet en soi, ce qui est impensable puisqu'un objet n'a de sens que pour un sujet, n'est que la représentation même de ce sujet. Le scepticisme

os alors, s'emparantde cette supposition fausse, n’a pas de peine à démontrer que dans la représentation nous atteignons seulement l'effet (l'effet de l’objet sur le sujet), jamais la cause, donc l’agir seul, jamais l’éfre même de l’objet. Qu'est-ce qui nous prouve alors que l'être est conforme à l'agir,que l'essence de l’objet répond à l’action sur le sujet? La loi de causalité ou sa forme plus générale, le principe de raison suffisante, ne peut donc rien nous apprendre de certain sur l’objet, sur le monde extérieur,

et s'appuyer sur ce principe pour construire le monde extérieur, c'est bâtir sur le sable. Le tort commun à tous les systèmes qui ont précédé le « #onde comme volonté et représentation, » c'est, après avoir creusé un abîme entre ces deux termes corrélatifs, sujet et objet, de prendre pour point de départ, non les deux termes à la fois, comme le fait Schopenhauer, mais l’un des deux à l'exclusion de l’autre. C’est ainsi qu'on pourrait d'une manière générale diviser tous les systèmes en deux grandes classes : ceux qui partent du sujet et ceux qui partent de l’objet. La première classe comprendrait évidemment la prétention inouïe qu'étale Fichte de faire sortir l’objet

du sujet: Fichte ne s AROrEO pas qu'avec le sujet il pose forcémentl'objet, puisqu'un sujet ne peut être pensé sans un objet correspondant. La seconde classe comprendrait, non-seulement le Réalisme, dont nous avons montré la : faiblesse, mais encore le Matérialisme qui est, de tous les systèmes partant exclusivement de l’objet, le plus conséquent et le plus hardi. Les matérialistes commettent l'erreur diamétralement opposée à celle qui g'âte tout le

système de Fichte : ils nes’aperçoivent pas en effet qu’en posant le plus simple objet ils posent par là même le sujet. C'est une bien amusante chose de les voir prendre avec confiance leur point de départ dans le monde exté-

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rieur et même dans la forme la plus pauvre qu’il nous offre, le pur mécanisme, puis de là s'élever par degrés et sans autre secours que les modifications du simple mouvement, aux phénomènes chimiques, aux plantes, aux animaux et jusqu à l'intelligence humaine. C’est par un éclat de rire homérique que nous accueillons alors leur arrivée à ce point suprême de leur curieuse ascension : ce qu'ils trouvent là-haut, le sujet connaissant, ils l'avaient pris en bas avec eux, leur point d'arrivée était contenu dans leur point de départ; ils n'ont pu au début et malgré tous leurs efforts se dépouiller du sujet qui connaît, et ces efforts malheureux pour se débarrasser du moi les font ressembler au seigneur de Münchhausen : il traversait à cheval un cours d’eau et pour ne pas mouiller sa monture ni lui-même, il s’efforçait de tirer en haut son cheval en le pressant avec les pieds et de s’enlever lui-même en ramenant en avant ses cheveux noués en queue. Ainsi les matérialistes, malgré des prodiges d'adresse, trempent, aussi bien que les idéalistes, dans le fleuve du subjectif. Pas d'objet sans sujet, pas de sujet sans objet, voilà ce qui fait du Matérialisme et de l'Idéalisme des systèmes condamnés d'avance et comme mortnés. Il faut donc se garder de partir, comme ils Le font, soit du sujet, soit de l’objet exclusivement, il faut partir de la représentation qui les renferme tous les deux : «la » représentation est le premier fait de conscience; sa » forme essentielle, c’est la double face du sujet et de » l’objet. » Ce qui permet à Schopenhauer de poser ce fait à l'origine de son système et avant même le principe de raison suffisante qui régit tout le reste, c'est que dans la représentation, dans l’objet-sujet, ce qui est soumis au principe de causalité, c’est seulement l’objet, le sujet lui échappe complètement; la représentation est donc,

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