‹ SchopenhauerChapitre 4 sur 30 · CAT · texte numérisé non relu

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temps, espace et matière. Pour ce qui est du temps et de l’espace, Schopenhauer ne fait que répéter Kant; mais ce qu'il dit du troisième élément constitutif du monde extérieur est plus original et mérite qu'on s’y arrête : la matière suppose tout d’abord le temps et l’espace, Car si temps et espace peuvent être saisis par l’intuition sans la matière, c’est-à-dire vides de toutcontenu, la matière au contraire ne peut être représentée en dehors de tout temps et de tout espace. Mais le temps et l'espace sont des propriétés contradictoires : le temps fuit, l’espace est immobile. Comment donc la matière peut-elle être à la fois dans le flot mouvant du temps et dans l’immobile espace? C’est justement le caractère original de la matière de porter dans son sein et d'accorder entre elles les propriétés antagonistes de l'espace et du temps. Qu'est-ce en effet que la matière? Rien de plus que la causalité, cette forme importante du principe de raison suffisante. Tout l'être de la matière consiste dans son action; C'est seulement en tant qu'agissante qu'elle remplit l'espace et le temps; ce n’est pas assez d’aftirmer qu'elle est la réalité (die Realität), il faut dire plutôt qu'elle est la réalisation (die Wirklichkeit), on pourrait même ajouter la réalisation du principe de causalité. Or, la causalité ou loi de mutabilité n’exige pas seulement quil y ait des changements d’une manière générale, mais que dans tel endroit de l’espace et à tel moment du temps tel changement ait lieu. Ce qui est déterminé par le principe de causalité, ce n'est pas seulement une succession d'états dans le seul temps, mais cette succession temporelle dans un espace donné.

La mutabilité ou changement régi par la loi de causalité, la matière en un mot, accorde donc entre elles

une portion du temps et une portion de l’espace ; en elle se réalisent et la conciliation du temps et de l’espace et leur limitation réciproque.

Ainsi d’une part le temps et l’espace, d'autre part la matière, cette cause sans cesse en mouvement qui remplit de sa substance immuable et de ses effets changeants le temps et l’espace, voilà ce que découvre à Schopenhauer l'intuition à priori.

Entrons maintenant dans le domaine de l'expérience et voyons comment nous connaissons, non plus les formes générales de la matière, mais ses déterminations particulières. Quelle faculté spéciale va nous donner le secret du monde extérieur et de ses nombreuses manifestations? Car de même que l’objet en général n’est que pour le sujet, de même toute classe particulière de représentations n'existe que pour une certaine classe de déterminations dans le sujet qu'on appelle des facultés ; le sujet devient ainsi successivement le corrélat spécial de chaque ordre déterminé de représentations. Quel est donc le corrélat des représentations qui se\rapportent au monde extérieur? c'est l'intuition intellectuelle.

Ces deux mots indiquent : 1° que la connaissance du monde extérieur est immédiate (intuition) ; 2 que l’intuition, pour pénétrer dans le monde extérieur, doit être aidée par l’entendement (intuition intellectuelle).

Que la connaissance du monde extérieur soit immédiate ou intuitive, c'est ce qu'on accordera aisément; mais quelle est au juste la part de l'entendement dans cette connaissance, voilà ce qu'il est nécessaire d’établir nettement. Le monde extérieur ou, d’un mot déjà défini, la matière avec ses manifestations diverses, n’est pas autre chose qu'action, c’est-à-dire causalité. Or la fonction propre de l’'entendement, c'est de connaître

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AT E les causes et voici comment : le corps d’un vivant éprouve telle sensation, l’entendement s’en empare, et, muni du principe de causalité qui dirige toutes ses démarches, il considère cette sensation comme un effet dont il cherche la cause; celle-ci, une fois trouvée, prend le nom d'objet, car, on l’a vu, les objets extérieurs ne sont que des causes. Mais il ne faut pas croire que ce soit par des opérations lentes, successives, que l'entendement parvient à saisir les causes ou objets; l'effet est ramené à sa cause immédiatement et sûrement, non par réflexion, mais par intuition; l’entendement en effet transforme la sensation en intuition, c’està-dire la conscience obscure de changements sans suite en la perception claire et directe de véritables objets liés entre eux et au sujet par le principe de causalité ou plus généralement de raison suffisante. Ce dernier fonde ainsi la connaissance générale du monde extérieur, comme il fondera tout à l'heure chacune des sciences particulières qui se partagent le monde. Aïnsi la connaissance immédiate d'un objet quelconque ou intuition na lieu que par l'entendement et on peut affirmer, à l'encontre de Kant, que toute intuition est intellectuelle. De même qu'au lever du soleil le monde visible sort des ténèbres, ainsi dès qu'apparaît l’entendement surgit le monde des causes et à l'anarchie des sensations obscures succède le règne, ordonné par le principe de causalité, des intuitions lumineuses qui vont droit à l'objet et ne trompent jamais. Hume a donc tort de considérer la notion de cause comme une acquisition tardive due à des expériences répétées; rien au contraire n’est plus primitif, puisque cette notion est le fait premier, la condition de toute connaissance, même de la connaissance intuitive.

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Quelle est maintenant la valeur de l'intuition? En d'autres termes, quelle est la réalité du monde extérieur que nous devons à l'intuition? L'intuition est certaine; entre elle et le monde extérieur il n y a place pour aucun doute, aucune erreur, Car il n’y a entre elle et le monde extérieur aucun intermédiaire, elle n’est que le monde lui-même représenté et par conséquent réalisé par le sujet; le principe de causalité est aussi indiscutable que le principe de raison suffisante dont il n'est qu'une forme particulière, et de même l'intuition, ou plus précisément l'intelligence du monde extérieur, est aussi certaine que le principe de causalité dont elle n'est qu'une application (1). Mais le principe de causalité n’est pas seulement un lien entre le sujet et l’objet et comme un passage nécessaire de l’un à l’autre, il lie de plus les représentations, c’est-à-dire les objets entre eux et leur communique par là sa propre certitude; en les enchaînant d'une manière rationnelle, il fonde leur réalité, 1l force notre croyance en un monde si parfaitement lié. Ainsi le monde est réel parce qu'il a pour fondement le principe de causalité, mais en même temps la réalité du monde est toute empirique, toute relative à notre expérience personnelle, parce que la loi de causalité n'a de valeur que dans et par notre intelligence; par là nous sommes ramenés au principe premier de la philosophie de Schopenhauer : le monde n'est que ma représentation. Ce qui, d'ailleurs, ne veut pas dire du tout qu'il soit une illusion, un mensonge; le monde se livre à nous naïvement, 1l se donne pour ce

(') Ce passage contredit formellement la critique faite plus haut (p.38), des systèmes idéaliste et réaliste. Ai-je besoin, oui ou non, du principe de raison suffisante, pour arriver à connaître le monde extérieur? Non, plus haut; oui, ici,

RCE qu'il est, pour une représentation, et il est, comme tel, parfaitement intelligible et admissible pour un esprit sain et sincère avec lui-même, il lui parle un langage très clair, exempt de toutes ces ambiguités que ferait naître la prétention insoutenable de connaître un monde en soi, indépendant du sujet. Quant à celui qui doute de la réalité du monde extérieur, ce n’est pas un philosophe qu'on peut essayer de convaincre, c’est un malade qu'il faut mettre entre les mains des médecins.

Nous avons vu en partie ce qu'était l'intelligence, essayons de bien déterminer la nature et la portée de ses opérations en la distinguant d'une faculté analogue qu'on à trop souvent confondue avec elle : la raison.

L'intelligence est proprement la faculté de connaître ou de passer de l'effet à la cause et réciproquement. Saisir immédiatement la cause visible d'un objet agissant sur notre propre corps ou pénétrer les enchaînements mystérieux des causes et effets dans l'immense nature, c'est toujours là l'œuvre de l'inteligence. C'est elle qui découvre avec Newton la loi de la gravitation, avec Lavoisier les lois des acides; un coup d'œil pénétrant, « un aperçu », lui suffisent pour faire toutes ces conquêtes qui ne sont nullement le lent résultat de raisonnements laborieux, mais l'intuition rapide, la divination de l'intelligence. Les philosophes ont bien à tort confondu l'intelligence avec la raison, prêtant à celle-ci ce qui revient à celle-là; c'est l'intelligence en effet qui enrichit véritablement l’homme en le mettant en rapport direct avec le monde extérieur; la raison ne fait qu'élaborer, réduire en froides abstractions ce que l'intelligence a fourni sous une forme concrète et vivante. C’est à bon droit que l'intelligence est du genre masCulin en allemand (der Verstand), et la raison du genre

rie féminin (die Vernunft), la raison recevant tout de l'intelligence et ayant pour unique rôle de transformer les intuitions en concepts. Sans doute les concepts sont utiles, indispensables même, nous le verrons tout à l'heure, dans la formation de la science, mais on exagère l'utilité des concepts en des domaines où l'intuition vaut bien mieux : pour certaines choses fines et délicates, la meilleure science est l'intuition; chacun, par exemple, se fait sa physiognomonie; il ne faut pas, dirait Pascal, appliquer l'esprit géométrique aux choses qui demandent l'esprit de finesse. Les abstractions, dit Schopenhauer, avec leurs arêtes trop nettement découpées, ne peuvent composer qu'une mosaïque là où il faudrait un tableau; vous aurez beau diviser et subdiviser les carreaux de la mosaïque, vous n’obtiendrez jamais cette gradation insensible des couleurs et ces mille nuances qui font le tableau à l'huile. Du peintre au mosaïste, 1l y a la même distance que du vrai savant au pédant. Qu'est-ce qu'un pédant? C'est, suivant l'ingénieuse définition de Schopenhauer, celui qui possèdeiles choses in abstracto, par concepts, non par intuition concrète; le pédant ne se fiant jamais, et pour cause, à son esprit naturel, à son intuition directe des choses, se fait une provision de préceptes généraux et de grands principes où il puise, à l'occasion, des jugements très arrêtés, résumés en formules et maximes qui neconviennent jamais parfaitement aux Cas particuliers. Il est peut-être piquant de voir Schopenhauer signaler, en très bon allemand, le danger des abstractions et nommer de leur vrai nom le savant et l'artiste qui abusent de ce qu'il y à au monde de plus commode et de plus trompeur à la fois, des saintes formules!

Pour nous résumer, l'intelligence est l'intuition du

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monde extérieur ou, ce qui revient au même, la connaissance des causes.

La raison, au contraire, est purement la faculté des

concepts; ce que l'intelligence a vu sous une forme

particulière et concrète, la raison le traduit en abstrac-

tions, en idées générales; la raison par elle seule ne peut rien, il faut qu'elle travaille sur les données de l'intelligence; sans doute c’est elle qui connaît la vérité, mais la vérité n'est qu'un jugement porté sur la réalité des choses, et la réalité est connue, saisie immédiatement par l'intelligence ou intuition. Ce qu'est la lumière directe du soleil au pâle reflet de la lune, l'intuition, qui s'offre et se garantit elle-même, l’est à la réflexion, aux concepts abstraits de la raison. Avec l'intuition tout est clair, certain, il n'y a de place ni pour le doute ni pour l'erreur, Car il s'agit non pas d’une opinion, mais de la chose même, laquelle est là présente dans l'esprit qui la voit et l'affirme du même coup. Avec la raison et ses hésitations apparaît l'erreur qui, pareille au hibou, joue son jeu dans la nuit, jeu dangereux, car s'il est vrai que la science fait l’homme maître dumonde, ln y a pas, par contre, d'erreur inoffensive. Heureusement les hiboux feraient plutôt reculer d’effroi le soleil vers l’orient que l'erreur ne réussirait à voiler la vérité, une fois que celle-ci a lui.

On a vu que ce qui fait le savant de génie aussi bien que l'artiste, ce n'est pas la raison avec ses concepts abstraits et sa réflexion lente, c'est l'intelligence avec ses vives et fécondes intuitions ; c’est elle aussi qui fait l'homme vertueux, car aux concepts de la raison on n'a jamais dû une bonne action ni un bon tableau; les concepts pourront sans doute se traduire en belles maximes, en dogmes fort précieux aux gens de sens

9e rassis qui ont avant tout l'esprit de conduite, mais la raison n’est pas la source vive des actions grandes et nobles; celles-ci jaillissent, pour ainsi dire, de maximes inexprimées, de plans de conduite inachevés, parfois ébauchés à peine ou même inconnus à leur auteur, de tendances et de préférences vagues dont l'expression complète est l'homme lui-même. Que restera-t-il donc à faire à la raison si elle ne peut ni inspirer le génie, ni œuider l’homme de bien ? Il lui reste à créer le langage ct, par le langage, la science.

Ce sont les concepts, œuvre de la raison, qui constituent le langage; ils sont comme des résumés de nos expériences antérieures, Car étant soumis, comme tout le reste, au principe de relativité, ils sont en rapport les uns avec les autres, de telle facon que les plus généraux dérivent des moins généraux, et ceux-ci reposent en définitive sur des représentations imtuitives; la réflexion, dit Schopenhauer, est une « représentation de représentation. » Si le langage n’est autre chose qu'un télégraphe très rapide, | c'est que les mots sont eux-mêmes des concepts ou des abrégés d'intuitions. Les intuitions particulières rendent possibles les concepts, car le monde tout entier de la réflexion repose sur l'intuition : les concepts à leur tour rendent possible la science. Toute science, dit justement Schopenhauer, est un système de vérités générales, et par conséquent est l’œuvre de la raison. Savoir, C'est avoir dans son esprit, pour les reproduire quand on veut, des jugements, des abstractions qui ont en dehors de l'esprit, un fondement de connaissance suffisant, c'est-à-dire qui sont vrais. La connaissance abstraite est donc seule un savoir; si c’est à l’intelligence où intuition qu'on doit les plus grandes conqué-

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2. y tes de la science, c'est à la raison qu'on doit la conservation de ces conquêtes, Car être savant .c'est « posséder, fixé à tout jamais dans les concepts de sa raison, Ce qui a été découvert d'une toute autre manière. »

Ainsi en résumé la raison est la faculté scientifique, parce qu'elle est la faculté des concepts ou des abstractions; l'intelligence est la faculté artistique par excellence, parce qu'elle est la faculté des intuitions. Que Fichte et Schelling ne viennent donc pas nous parler d’une raison intuitive, deux mots contradictoires s’il en fut; nous ne savons ce qu'est une intuition de la raison qui atteindrait l'absolu; toute cette philosophie mystérieuse nous fait l'effet d'un livre fermé par sept sceaux, et la profonde sagesse de ces docteurs n'est pour nous que la plus ennuyeuse fanfaronnade (Windbeutelei).

La raison ne peut nous donner que les concepts à l’aide desquels nous construisons la science ; or il est de la nature des concepts de pouvoir être compris les uns dans les autres selon leur plus ou moins grande généralité ; on peut même les figurer selon leurs différents degrés de compréhension par des cercles concentriques, ainsi que le fait Schopenhauer; il en résulte que la forme caractéristique de toute science, c’est la subordination des concepts.

Mais laissons là ces considérations sur la science en général et entrons dans l'examen des sciences particulières, afin de montrer par quels chemins Schopenhauer arrive à la science qui doit faire le fond et de sa doctrine et de notre étude, la science de la volonté. Nous devons pour cela nous adresser à l'ouvrage de Schopenhauer intitulé: De la quadruple racine du principe de raison

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suffisante (:). Schopenhauer écrivit cet opuscule à l’âge de vingt-six ans; il eut, dit-il, le bonheur de pouvoir le corriger à soixante ans et il le considère comme le fondement (Unterbau) de sa doctrine; il nous a semblé qu’il convenait mieux d'en parler seulement ici après ce que nous avons dit de la connaissance et de la science en général, puisque l’opuscule en question est au fond une classification des sciences particulières.

Le point de départ de la philosophie de Schopenhauer est, on s’en souvient, cette vérité qu'il considère comme capitale : toute connaissance comprend un sujet et un objet; être objet pour le sujet et être une représentation c'est la même chose. Or nos représentations sont soumises à une loi de connexion, laquelle ne fait qu'exprimer le grand principe de raison suffisante qui amène le pourquoi, « père de toute science ». Cette loi de connexion est loin d’être la même pour tous les objets que nous connaissons, elle prend diverses formes suivant les différentes espèces de représentations à lier; les objets, en effet, suivant leur différente nature, soutiennent entre eux différentes relations; cé sont ces relations spécifiques différentes que Schopenhauer appelle les racines du principe de raison suffisante.

Toute science, dit Schopenhauer, part de deux notions principales : le principe de raison suffisante sous une forme quelconque, c’est là son instrument ; son objet particulier, c'est là son problème; or l'instrument change avec le problème; autant d'objets à étudier, autant de formes différentes du principe de raison suffisante à expliquer.

Il y a quatre classes d'objets ou de représentations:

(2) Nous nous servirons de la 3e édition, revue et corrigée, de Frauenstädt.

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